Skip to main content

Full text of "En Campagne (1914-1915), impressions d'un officier de légère"

See other formats


[éC^A.jL^ ^j. .-^'X. •^' ^^B 




r*v;*^ 


■'*-^'*^* • "ï Wjsî^ 


^'^v*^ 

i^.^ 


W^^'^H 




1 ? '" ' ^V L .^ ■■' -*J* ,'-'*«'^ f 




'a 




^''^IW . ' 




rS:': ' 



V 



s. 



"■J^- 






M 



^ 



-S 



-f 






^. 




.. .^ 



'"^ù^ 










■» ■■ .-y. ^■■■■•k'-- 



'■ " 'vil 



À 



f -v-: 



s^ 









>^.>..^^'>- 



fmârr^ 



y 












:/^ 



T^ 









■T!-; 



i^: 



^-: ; .■■%^^m"JL■ 




^3 



-V . 



•5v . 



■ >■ 



J. ^^ 



■ ^ .A- 



•: X 



^ 



/' 



7 ' -" 







'^■_¥Û"^ 



N- ^-X 



•^'f^^ 



.o-? 



Jl a été tiré (le cet ouvrage 15 exemplaires numérotés 
sur papier de Hollande. 



EN CAMPAGNE 

(1914-1915) 



i 






MARCEL DUPONT 



EN CAMPAGNE 

(1914-1915) 



IMPRESSIONS 

d'un 
OFFICIER DE LÉGÈRE 




PARIS 



LIBRAIRIB PLON 



PLON-NOURRIT it C^ IMPRIMEURS-ÉDITEURS /y > 



8, RUK GAHANCIÈRÏ — 6' 

191R 
Tous droits réservés 






Copyright by l'Iou-Nourrit et C" 1915. 

Droits de reproduction et de traduction 
réservés pour to«6 pays. 



MONSIEUR LE GÉNÉRAL CHERFILS 

H&mmage de piofonde gratitude. 

M. D. 



AVANT-PROPOS 



On ne trouvera dans les pages qui vont 
suivre ni études tactiques, ni critiques 
d'ordre militaire, ni aucun grand récit de 
bataille. J'ai simplement voulu conserver le 
souvenir écrit de quelques-unes des heures 
vécues au cours de cette guerre. Simple lieu- 
tenant de chasseurs, je ne peux avoir la 
prétention de juger les opérations qui, de- 
puis neuf mois, se déroulent sur un front 
immense. Je ne veux parler que de ce que 
j'ai vu de mes yeux, dams^ le petit coin du 
champ de bataille où se trouvait mon régi- 
ment. 

Je me suis dit que, si je sortais sain et 
sauf de cette formidable lutte, j'aurais plaisir 
un jour à retrouver ces quelques récits de 
combat ou de bivouac. J'ai pensé aussi que 



II EN CAMPAGNE 

les miens prendraient intérêt à les lire. Et je 
me suis essayé, entre deux chevauchées, à 
décrire des impressions ressenties. Jours de 
misère, jours de joie, jours de combats... 
Quels énormes volumes on pourrait écrire, 
si l'on voulait suivre pas à pas nos escadrons 
dans leur marche guerrière ! 

J'ai préféré choisir parmi tant de souve- 
nirs. Je n'ai pas voulu composer des mé- 
moires, mais seulement évoquer les instants 
les plus tragiques ou les plus émotionnants 
que j'ai connus au cours de cette campagne. 
Et, certes, je n'ai eu que l'embarras du 
choix. 

Je serai heureux, si j'ai pu ainsi faire 
revivre pour mes camarades quelques-uns 
des actes de la tragédie dont nous fûmes les 
acteurs. 

Si ces « impressions » peuvent aussi inté- 
resser ceux qui n'ont pu prendre part à cette 
guerre comme combattants, je les leur livre 
bien volontiers. Qu'ils n'y cherchent pas le 
talent d'un grand conteur, ni l'intérêt palpi- 
tant d'un roman. Ils n'y trouveront que le 
àimple récit d'un témoin et l'essai malhabile 



AVAiNT-PROPOS m 

d'un soldat plus liabitué à manier le sabre 
que la plume. 

C'est pourquoi je tiens à remercier très 
sincèrement le Correspondant, qui a bien 
voulu publier presque tous les chapitres de 
ce volume. Et je ne saurais trop lui exprimer 
ma reconnaissance pour la bonne grâce et 
l'indulgence qu'il a mises à encourager mes 
timides débuts. 

M. D. 



Sur le front. Mai 1915. 



EN CAMPAGNE 

IMPRESSIONS DUN OFFICIER DE LÉGÈRE 



[ 

COMMENT j'ai REJOINT LE FRONT 

28 août 1914. 

Le train file dans la nuit tiède. Assis sur une 
botte de foin, dans le wagon qui transporte mes 
deux clievaux et celui de mon ordonnance Wat- 
trelot, je reg^arde par la porte à glissière entr'ou- 
verte. Comme il va lentement ce train! Comme 
il s'arrête souvent! L'impatience me vient en 
songeant aux heures que nous perdons, tandis 
que les camarades se battent et moissonnent à 
eux seuls toute la gloire. Nous passons des g^ares 
et des gares. Nous franchissons des ponts, des 
passages à niveau, des tunnels. J'aperçois par- 
tout des gardes vigilantes. Les baïonnettes des 
vieux chassepots brillent à la clarté des étoiles. 

1 



2 EN CAMPAGNE 

Parfois, brusquement, le train s'arrête sans 
qu'on en devine la raison. Les trois chevaux 
effrayés, projetés les uns contre les autres, font 
retentir le wagon de leurs pieds qui glissent, 
frappent et se raccroclient avec fracas. Je me 
lève pour aller les caresser, leur parler, les 
calmer. A la lueur du mauvais falot qui gémit 
et grince au-dessus de la porte, je contemple 
leurs trois têtes aux oreilles pointées, aux yeux 
inquiets. Ils soufflent bruyamment, ne compre- 
nant pas pourquoi on leur a fait quitter ce soir 
la bonne écurie bien close et l'épaisse litière de 
paille fraîche. Ils ne songent pas à la guerre, 
eux, mais ils semblent déjà comprendre que le 
bon temps est fini, qu'il va falloir subir toutes 
les misères, marcher sans trêve, supporter les 
nuits de bivouac sous la pluie, garder pen- 
dant des journées entières le lourd paquetage 
sur le dos et ne pas toujours manger à sa 
faim. 

Puis le train repart avec un grand bruit de 
ferrailles secouées et entre-choquées. Tandis 
que, machinalement, je contemple le paysage 
nocturne que piquent de temps à autre les lu- 
mières multicolores des signaux })lacés le long 
de la voie, ma pensée vagabonde, va vers 
les champs de bataille, imagine les péripé- 
ties qui accompagneront mon arrivée sur le 
front. 



COMMENT J'AI REJOINT LE FRONT 3 

Nous sommes au 28 août, depuis près d'un 
mois la mobilisation a été ordonnée. Et depuis 
quelques jours les armées sont aux prises. Que 
s'est-il passé? Les communiqués officiels ne. 
laissent certainement apparaître dans leur sé- 
cheresse qu'une part de vérité. Nous savons 
qu'il y a eu de grands combats à CJiarleroi, à 
Dinant, du côté de Nancy. Mais on n'en a point 
précisé le résultat. J'ai cru cependant deviner 
que ces batailles ne furent point décisives, mais 
qu'elles ont dû coûter cher de part et d'autre. 
Je suis tenté de me réjouir sottement que les 
premières grandes victoires n'aient point été 
remportées avant que j'aie rejoint mon régi- 
ment. 

Je n'ai pas encore pu me consoler de l'injus- 
tice du sort qui m'a empêché de partir en même 
temps que les escadrons de guerre. Et pourtant 
j'ai dû m'incliner devant le règlement. Mes 
supplications n'ont point fait fléchir le colonel, 
qui m'a opposé la rigueur des textes : dans 
chaque régiment de cavalerie, le sixième lieu- 
tenant par ordre d'ancienneté doit rester au 
dépôt pour seconder le major et le capitaine 
du 5' escadron. Ils doivent recevoir, équiper et 
former les escadrons de réserve que forme le 
régiment. 

Je n'oublierai jamais ce que furent pour moi 
ces journées. Journées de travail accablant où. 



4 EN CAMPAGNE 

par une chaleur torride, il fallait s'astreindre,, 
du lever au coucher du soleil, à inscrire, à 
matriculer, à nourrir des milliers d'hommes et 
de chevaux. Il fallait s'ingénier à les loger un 
peu partout; les chevaux dans les écuries, 
les manèges et les cours; les hommes dans 
tous les locaux, dans tous les coins et les 
recoins de l'immense quartier. Quelle hcsogne 
fastidieuse et qui aurait été presque impossible 
sans la bonne volonté et l'admirable discipline 
de tous! Mais pendant ce temps ma pensée, 
allait sans cesse vers les camarades que je 
savais là-bas, en Belgique, poussant d'auda- 
cieuses reconnaissances vers les masses alle- 
mandes, prenant le premier contact avec l'en- 
nemi. 

Enfin, ce matin, à onze heures, la dépêche 
du colonel est arrivée, ordonnant de m'envoyer 
immédiatement pour remplacer mon jeune ca- 
marade, le sous-lieutenant de C..., blessé griè- 
vement au cours d'une reconnaissance. A six 
heures du soir, ma cantine était faite, mes 
paquetages bouclés et mes chevaux embar- 
qués. Je partais la joie au cœur, accompagné 
à la gare par mes bons camarades de la ré- 
serve et de la territoriale encore présents au* 
dépôt. 

Mais comme le train va lentement et comme 
elle semble lointaine, notre petite garnison de; 



COMMENT J'AI REJOINT LE FRONT 5 

l'Ouest, quand on songe que la ligne de feu est 
par là-bas, vers le Nord! Je me décide à tenter 
d'imiter mon fidèle Wattrelot qui, depuis belle 
lurette, ronfle en toute quiétude. Je m'allonge 
sur la paille dorée et j'attends impatiemment 
l'aube, en somnolant et en rêvant. 

Vers les huit heures du matin, le train s'arrête 
à la g"are régulatrice de N... Quelle cohue et, 
malgré tout, quel ordre et quelle précision dans 
ce formidable service où viennent se concen- 
trer, avant d'être dirigés sur les différents points 
du front, tous les trains de ravitaillement de 
l'armée! Les nombreuses voies de garage sont 
toutes occupées par des rames de wagons. De 
tous côtés, des locomotives sous pression font 
■entendre le halètement de leurs chaudières. Au 
milieu de ce tohu-bohu, des hommes circulent, 
les uns calmes, fatigués, patients, ce sont les 
employés. Ils vont à pas lents et fermes, pous- 
sant des wagons, comptant des colis, portant 
•des papiers, vérifiant des numéros et donnant 
des renseignements avec politesse et bonne 
volonté. Les autres, les soldats, perdus, ahuris 
au milieu de cet enchevêtrement de voies qui 
semble inextricable. Ils s'interpellent, jurent, 
rient, réclament et finalement montent dans un 
wagon, d'où on les fait descendre aussitôt pour 
les diriger sur un autre. Mais, au milieu de 
tout ceci, aucun désordre, aucune indiscipline. 



6 EN CAMPAGNE 

Partout règne cet admirable calme que j'avais 
constaté déjà dans la gare de ma petite gar- 
nison. 

Aidé de Wattrelot, je rajuste ma tenue et 
mon équipement pour aller me présenter aux 
commissaires militaires de la gare. Après de 
nombreuses difficultés, après avoir passé par 
maints factionnaires et maints plantons, je par- 
viens auprès d'un aimable capitaine, auquel 
l'expose ma situation. 

— Voilà mon ordre de route, mon capitaine, 
je dois rejoindre le ..." chasseurs. Savez-vous 
où il se trouve en ce moment? 

Le capitaine lève les bras au ciel d'un air 
désespéré. 

— Savoir où se trouve un régiment en ce 
moment? Vous n'y pensez pas. Tout ce que je 
peux pour vous, c'est de faire attacher votre 
wagon au train de ravitaillement de votre corps 
d'armée. Il vous conduira jusqu'à la gare ter- 
minus; là, vous vous débrouillerez. 

Je retourne auprès de mes chevaux. Après 
de multiples démarches, qui occupent toute la 
matinée, j'arrive à faire accrocher mon wagon 
au train désigné. Nous sommes, Wattrelot et 
moi, avec la section de territoriaux qui forme la 
garde du convoi, les seuls voyageurs. Tout le 
train est composé de wagons bourrés de vivres 
ou de colis mystérieux, enfermés dans des voi- 



COMMENT J'AI REJOINT LE FRONT 7 

tures soig-neusement plombées. En attendant le 
départ, fixé à deux heures, je cause avec le lieu- 
tenant territorial qui commande notre escorte. 
Je tâche de savoir par lui ce qui s'est passé 
sur le front. 11 n'est pas mieux renseigné que 
moi. Il s'apitoie simplement sur son propre 
sort. 

— Monsieur, voyez-vous, notre métier n'est 
pas drôle. Nous partons comme cela après dé- 
jeuner. Nous voyag-eons tout le reste du jour et 
une partie de la nuit. Nous couchons où nous 
pouvons et, le lendemain matin, nous repartons 
dans le train vide. Il met encore plus de temps 
pour revenir Et, le surlendemain, nous recom- 
mençons. 

Et le digne homme croise paisiblement ses 
mains sur un ventre respectable. Il a l'air d'un 
brave garçon. Il fait son métier consciencieu- 
sement, installe ses hommes dans les compar- 
timents de 3" classe qui leur sont affectés, vérifie 
s'ils ont bien leurs cartouches et leur fait de 
paternelles recommandations; après quoi, il 
m'invite à monter dans le compartiment de 
seconde qui lui est réservé. Mais je le remercie, 
car je préfère voyager avec mes chevaux. 

Le train repart cahin-caha. Il fait une chaleur 
torride. Nous avons ouvert complètement la 
porte à glissière et, assis sur nos paquetages, 
nous contemplons le radieux paysage d'été qui 



8 EN CAMl'AG.Nli 

se déroule lentement sous nos yeux. Et je me 
dis que nous avons adopté la vraie manière de 
faire les voyages d'agrément : être dans un 
wagon à soi, où l'on peut se lever, marcher, se 
coucher; et aller à une allure modeste qui 
permet de jouir du spectacle oll'ert par les 
pays traversés, pouvoir s'attarder à admirer 
tel ou tel site, tel ou tel château! Voilà qui 
vaut cent fois la vitesse trépidante du train de 
luxe. 

Je suis ravi et ému de voir les témoignages 
de sympatiiie que nous donne la population. Par- 
tout, vieillards, femmes, enfants agitent leurs 
mouchoirs et nous crient : 

— Bonne chance... Bonne chance. 

Les hraves territoriaux répondent de leur 
mieux. On sent comme une même pensée, un 
même vœu, un même espoir dans tous les 
cœurs, ceux des hommes qui remontent lente- 
ment vers le champ de bataille et ceux des non- 
combattants qui les regardent passer et les 
accompagnent de leurs souhaits. 

A une gare oii nous nous arrêtons, un groupe 
de jeunes filles vêtues de blanc attend sur le 
(}uai où le soleil darde ses rayons brûlants. Sim- 
plement, gracieusement, avec des sourires et 
des gestes charmants, elles distribuent à tous 
les hommes du chocolat, du pain, des fruits. 
Les braves gens en sont émus jusqu'aux larmes. 



COMMENT J'AI REJOINT LE FRONT 9 

L'un d'eux, un vieux à barbiche grise, ne peut 
s'empêcher de dire : 

— Mais, vous savez, nous n'allons pas nous 
battre. Nous sommes simplement là pour la 
garde du train. 

— Ça ne fait rien. Ça ne fait rien. Prenez tout 
de même. Vous êtes des soldats, comme les 
autres... Vive la France! 

Et les trente territoriaux, d'une seule voix, 
gravement, très bas, répètent : « Vive la 
France! » 

Quel changement dans ce peuple que l'on 
craignait révolté, indiscipliné, prêt à tous les 
renoncements ! Quelle bonté et quelle grâce chez 
celles qui restent et souffrent de rester! Un vieil 
employé me dit : 

— Monsieur, c'est comme cela depuis le pre- 
mier jour de la mobilisation. Elles y passent 
leurs jours et leurs nuits. C'est vraiment gentil 
de leur part, car ça ne leur rapportera rien. 

Il a raison, le vieil employé : « ça ne leur rap- 
portera rien. » Et pourtant..., je suis certain 
que beaucoup de soldats qui sont remontés par 
cette voie vers le front en garderont le souvenir 
reconnaissant que j'en ai conservé. Jamais je 
n'oublierai le groupe que formaient les jeunes 
filles en blanc sur le quai ensoleillé de la petite 
gare. Jamais je n'oublierai la grâce simple avec 
laquelle elles savaient faire accepter toutes les 



10 EN CAMPAGNE 

bonnes choses qu'elles offraient, qu'elles impo- 
saient même. Je les en ai remerciées gauche- 
ment, comme j'ai pu, en essayant d'être l'inter- 
prète de ce que pensaient tous ces soldats. Et, 
maintenant que le train a repris sa marche hale- 
tante, je me repens de n'avoir pas été plus élo- 
quent, d'avoir déjà oublié le nom de la petite 
gare et de n'avoir point songé à demander les 
noms de nos bienfaitrices. 

3Iais nous avançons vers la zone où les armées 
se battent. Déjà l'on sent comme un état d'es- 
prit différent chez les populations que nous tra- 
versons. On nous crie toujours : 

— Bonne chance..., bonne chance! 

Mais auparavant on nous adressait ce vœu 
avec des sourires et des mimiques joyeuses. Ici, 
on le prononce avec une expression grave, con- 
fiante et triste. Aux barrières des gares, à celles 
des passages à niveau, les yeux des femmes qui 
nous regardent sont plus profonds et plus som- 
bres. Ils s'arrêtent sur les nôtres, semblent nous 
parler. Et, même quand les lèvres ne bougent 
pas, les yeux disent toujours : 

— Bonne cliance..., bonne chance 

Sur les routes que nous longeons, on voit 
passer des automobiles rapides. On distingue 
des brassards, des armes posées dans les ca- 
potes ou contre la carrosserie. Et, malgré tout, 
la vie journalière continue. INous voyons encore 



COMMENT J'AI REJOINT LE FRONT 11 

des travailleurs dans les champs, des commer- 
çants au seuil de leur boutique, des groupes de 
paysans à la sortie des liameaux. Mais on per- 
çoit cependant une sorte d'état d'esprit spécial 
chez chacun de ces êtres qui continuent à 
vaquer à leur labeur quotidien. Et tous ces sou- 
cis accumulés, toutes ces imaginations excitées 
forment une ambiance bizarre qui se commu- 
nique à tout, semble imprégner l'air qu'on res- 
pire et vient éteindre la gaieté qui régnait sur 
notre train. Une sorte d'émotion sacrée nous 
saisit, Wattrelot et moi : nous croyons respirer 
déjà l'air de la bataille. 

Vers six heures, nous arrivons en g-are de 
L..., où le train s'arrête un instant. Les quais 
sont encombrés d'officiers d'état-major. Un sol- 
dat m'assure que le grand quartier général se 
trouve ici. Je voudrais questionner quelqu'un, 
tâcher d'avoir des renseignements autorisés sur 
ce qui se passe au front. Il me semble que j'en 
ai bien le droit, maintenant que je suis sur le 
point de devenir un des acteurs du grand drame 
qui se joue à quelques lieues d'ici. Mais je perds 
toute mon assurance dès que je m'approche de 
ces officiers. Ils ont l'air gêné, soucieux. Rien 
de cet entrain joyeux que je m'attendais à trou- 
ver partout, comme il régnait encore à mon pas- 
sage dans l'intérieur du pays. 

Et alors il me vient une crainte étrange et 



12 EN CAMPAGNE 

ridicule. Celle d'être considéré comme un intrus 
par ces gens qui sont au courant de tout, qui 
savent tout. Je me figure qu'ils vont me repous- 
ser avec dédain ou que je vais leur faire de la 
peine en les forçant à me dire des vérités que 
i'on n'aime point à répéter. Je me dis aussi que 
je suis un bien petit personnage pour aborder 
<Ies gens qui ont une mission si baute, et (|ue je 
paraîtrais un importun en venant troubler leurs 
pensées. Mais, cette fois, je suis bien certain que 
les communiqués officiels n'ont pas tout dit. 
Sans avoir entendu une parole, j'ai senti que 
cela n'allait pas aussi bien que nous l'espérions, 
nous autres qui, chaque jour, dans la petite ville 
de l'Ouest, chercliions avec passion à deviner la 
vérité dans les quebjues journaux arrivant jus- 
qu'à nous. 

L'angoisse m'étrcint. Je me sens maintenant 
tout seul et perdu au milieu de ces gens qui me 
semblent étrangers. Je regagne, en franchissant 
4es voies, notre train garé assez loin des quais. 
Le soleil a baissé à l'horizon. Dans le ciel rouge, 
■deux monoplans passent au-dessus de nous à 
faible hauteur. Le ronflement de leur moteur 
fait lever toutes les lûtes. Ils remontent vers le 
nord. Et je voudrais m'élancer, pouvoir rejoindre 
l'un d'eux, nvinstaller près du pilote, derrière 
l'hélice qui tourne en envoyant au visage le 
vent de sa vitesse vertigineuse. Je voudrais 



COMMENT J'AI REJOINT LE FRONT 13 

pouvoir m' élever au-dessus des champs de 
batail'le et là, penché sur le vide, chercher à 
deviner les mouvements de ces peuples qui se: 
choquent. 

Je me décide à causer avec le mécanicien 
d'un train qui redescend à vide vers Paris. Il 
m'apprend en quelques mots que l'armée fran- 
çaise bat rapidement en retraite, que déjà elle a 
franchi la frontière belge et qu'en ce moment 
on se bat sur le sol de France. Il me dit cela 
simplement, avec un peu de tristesse dans la 
voix, en hochant doucement la tête. Il n'ajoute 
aucun commentaire et je ne me sens pas la force 
de lui répondre. Le cœur serré, je remonte 
auprès de Wattrelot. Il a écouté ce que me 
disait le mécanicien. Lui non plus ne prononce 
pas une parole, mais son regard se perd au 
loin, dans le ciel en feu. Nous restons l'un près 
de l'autre sans nous parler. 

Ainsi, on recule. Alors tous nos calculs, tous 
nos rêves s'écroulent. Us étaient fous, tous ces 
plans magnifiques que nous dressions, mes 
camarades et moi. Nous perdions notre temps, 
penchés sur les cartes, à imaginer une marche 
savante à la poursuite des envahisseurs de la 
Belgique et une immense victoire, chèrement 
payée peut-être, mais qui renversait d'un seul 
coup le colosse germanique. Tout ceci n'était 
qu'illusions. Et je m'en veux de ma naïveté. 



14 EN CAiMPAGNE 

Ma pensée va vers mon régiment. Qu'en 
reste-t-il aujourd'hui? Combien de camarades 
sont demeurés couchés sur la terre étrangère? 
Combien d'amis que je ne re verrai plus? Car 
mon imagination ajoute encore à la triste réa- 
lité. Je me sens saisi d'un abattement complet. 
Maintenant, ce n'est plus une retraite en bon 
ordre que j'évoque, mais une débâcle... 

Le train a repris sa marche. Le soleil a dis- 
paru et seule subsiste à l'horizon une mince 
bande de ciel jaune pâle qui éclaire encore la 
campagne. Je me suis assis sur le bord de la 
porte grande ouverte, les jambes pendant vers 
le sol hors du wagon. J'aspire les premières 
bouffées d'air frais et je me sens un peu remis 
de ma détresse. Tout semble si calme autour de 
nous qu'on ne se douterait point qu'on est en 
guerre. La nuit vient petit à petit. 

Et voilà que tout à coup mon cœur se met à 
battre plus vite, et je me lève d'un mouvement 
nerveux. Wattrelot aussi s'est dressé hors de la 
paille où il était couché. Ensemble, nous avons 
eu le même cri : a Le canon ! » 

C'est comme un roulement lointain à peine 
perceptible. Et cepenilant il accompagne très 
nettement en sourdine les mille bruits que fait 
le train en marche. On ne distingue pas les 
coups. Mais par moment le sourd murmure 
devient plus fort et semble rapproché de nous 



COMMENT J'AI REJOINT LE FRONT 15 

par une bouffée de vent. Puis il paraît s'éloigner 
de nouveau, s'éteindre presque, pour reprendre 
ensuite. Cela ne ressemble en rien à aucun autre 
bruit terrestre. Seul, l'orage quand il s'éloigne 
peut donner une idée de l'impression ressentie. 
Elle communique à tous ceux qui l'éprouvent 
une sorte d'excitation à fleur de peau. Nos 
chevaux eux-mêmes n'y échappent pas. Les 
trois têtes se sont dressées, inquiètes, les yeux 
brillent dans l'ombre naissante, les naseaux se 
dilatent et soufflent bruyamment. 

En me penchant au dehors, j'aperçois aux 
portières les têtes des territoriaux. Eux aussi 
sont saisis par l'énervant et mystérieux concert. 
Aucun ne parle, aucun ne plaisante. Les corps 
tendus au-dessus du vide semblent question- 
ner, appeler, implorer la vérité. 

Nous nous rapprochons du canon. Mainte- 
nant, on distingue les coups qui se succèdent à 
intervalles rapprochés. L'air en semble ébranlé 
et l'on croirait en être à quelques pas seule- 
ment. 

Le train s'est arrêté brusquement en pleine 
campagne. 11 fait encore assez clair pour distin- 
guer le paysage : des prairies aux herbes hautes 
et pâles bordées de saules et de grands peupliers 
que la brise du soir agite doucement. Au fond, 
un bois touffu arrête la vue. La ligne du chemin 
de fer tourne vers la droite et se perd dans la 



16 EN CAMPAGNE 

nuit naissante. Maintenant que le train est 
immobile, la voix imposante du canon se fait 
entendre plus distinctement. Dans le ciel sombre 
passent de temps à autre les longues traînées 
lumineuses des projecteurs. 

Énervé de cette attente, je saute à terre et 
remonte le long du ballast jusqu'à la locomo- 
tive. Elle est arrêtée à un passage à niveau. 
A côté de la barrière close, sur le seuil éclairé 
de la petite cabane, la femme du garde est là, 
un enfant dans les bras. C'est une toute jeune 
femme blonde et pâle. Elle semble un peu 
inquiète, et })ourtant ne paraît pas songer à quit- 
ter son poste. Elle cause à demi-voix avec le 
mécanicien et avec le chauffeur de notre train. 
Je tâche d'avoir par elle quelques renseigne- 
ments. 

— Mon Dieu, monsieur, je ne sais rien, sinon 
que, depuis hier, le canon n'arrête pas de tirer 
du matin au soir et même quelquefois pendant 
la nuit. C'est surtout du côté de G... Des soldats 
qui sont passés tout à llieure avec des voitures 
m'ont dit que les Prussiens y étaient entrés 
hier, mais qu'on devait le reprendre aujour- 
d'hui..., qu'il y avait beaucoup de morts et de 
blessés... 

Je renais un instant à l'espoir. Je vois tout 
de suite l'offensive allemande arrêtée sur la 
ligne de l'Oise, nos armées se reprenant, se 



COMMENT J'AI REJOINT LE FRONT 17 

concentrant et rejetant l'ennemi hors des fron- 
tières. Notre mécanicien m'explique que nous 
sommes parvenus tout près de la gare ter- 
minus, mais qu'il va falloir attendre un certain 
temps avant de pouvoir y entrer. D'autres trains 
y sont arrivés avant nous (ju'il faut décharger 
et g-arer. 

Je retourne à mon wagon. Maintenant, la 
nuit est tout à fait venue. Il peut être neuf 
heures du soir. Le canon s'est tu brusquement. 
La lanterne qui avait éclairé notre voyage 
nocturne est complètement dégarnie et notre 
attente se prolonge plus péniblement dans cette 
obscurité. Nous vovons encore redescendre un 
train vide. Puis le silence rctoml)e sur ce coin 
de pays où nous attendons dans l'angoisse que 
l'on nous permette d'avancer vers nos frères 
d'armes. Ah! qu'il me tarde de les rejoindre, 
fijt-ce au milieu d'une retraite sanglante et 
pénible; qu'il me tarde de ne plus me trouver 
seul! 

Enfin, vers onze heures, sans un coup de 
sifflet et très lentement, le train repart. Il 
avance timidement, pour ainsi dire, et comme 
s'il craignait d'entrer dans quelque région in- 
connue où tout ne serait que mystères et qu'em- 
bûches. J'aperçois au loin quekjues falots qui 
s'agitent et, tout à coup, nous stoppons. Je suis 
stupéfié de ce que je vois. Je pensais que nous 

2 



18 EN CAMPAGNE 

allions nous arrêter auprès d'un vaste quai de 
débarquement sur lequel, dans un ordre parfait, 
des équipes attendraient le train pour le déchar- 
ger, répartir les colis, amasser chaque cliose en 
des places choisies où des voitures viendraient 
tranquillement les chercher. 

Au lieu de cela, le train fait halte à quelque 
distance d'une toute petite gare isolée au milieu 
de la campagne. On aperçoit d'ici, faiblement 
éclairées, quelques bâtisses autour desquelles 
grouillent des ombres multiples. Et, parallèle- 
ment aux wagons, dans un désordre inexpri- 
mable que rend plus obsédant l'obscurité, se 
trouve un nombre incalculable de voitures de 
toute espèce. Les unes sont arrêtées et rangées 
tant bien que mal. Les autres cherclient à se 
faufder, à gagner une place vide dans l'enche- 
vêtrement des roues et des chevaux. Les four- 
gonniers s'injurient à qui mieux mieux. De 
temps à autre fusent de grands éclats de rire 
mêlés à des imprécations. 

Pendant ce temps, des gradés courent le long 
du train. Ils tiennent des papiers à la main et 
cherchent à lire les inscriptions faites à la craie. 
Des appels s'entre-croisent. 

— Où est le pain 

— Par ici. 

— Mais non... 

— Où est l'officier d'administration?... 



COMMENT J'AI REJOINT LE FRONT 19 

On gratte des allumettes. On s'arraclic les 
quelques rares lanternes allumées. Et, malgré 
tout ce désordre apparent, le travail s'organise 
rapidement. Des hommes grimpent par les 
portes ouvertes. On se passe de main en main 
des sacs, de lourdes caisses. A travers l'inextri- 
cable fouillis des fourgons, les porteurs, le dos 
courbé sous leur charge, se glissent jusqu'à la 
voiture désignée et y déposent leur fardeau. 

Après avoir donné à Wattrelot la consigne 
de défendre sévèrement l'entrée de notre wa- 
gon, je me laisse glisser à terre pour gagner la 
gare et tâcher d'y trouver le commissaire mili- 
taire. J'ai une peine inouïe à me frayer un 
passage à travers la cohue de ces hommes qui 
semblent se ruer dans les ténèbres à l'assaut 
du train. Puis il faut éviter de me rompre le 
cou en franchissant l'enchevêtrement des rails, 
les fils de fer commandant les signaux et les 
fosses béantes. 

J'arrive à la gare. Une centaine de blessés se 
trouvent là, coucliés par terre sur les (juais, les 
vêtements déclarés et couverts de poussière. 
Ils offrent un tableau de désolation poignant. 
Ce ne sont que des soldats légèrement blessés, 
il est vrai. Cependant on souffre à les voir 
ainsi affalés sur le sol, sans paille pour 
s'étendre et sans médecin pour s'occuper 
d'eux. Tous ont pourtant eu un pansement 



20 EN CAMPAGNE 

sommaire. Sous les bandages qui entourent les 
têtes, on voit, à la lueur des lanternes, briller 
des yeux de fièvre. Des bras emmaillotés sont 
soutenus par des morceaux de toile noués der- 
rière le cou. Beaucoup se sont assis sur des 
paniers, des barriques, des colis de toute sorte, 
et ils causent entre eux avec animation. Cha- 
cun raconte avec force gestes les hauts faits 
auxquels il a pris part et ceux auxquels il a 
assisté. J'entends, au passage, des bribes de 
phrases : 

— Ils étaient dans les premières maisons... 
Alors, mon vieux, le lieutenant s'élance... Si tu 
les avais vus f... le campî... 

Je suis ravi de voir que le moral de ces 
braves ne semble pas du tout atteint. A les 
entendre, les Allemands ont reculé partout. 

Je m'informe, auprès d'un employé, de l'en- 
droit où se trouve le commissaire militaire. Il 
me désigne, causant au milieu d'un groupe 
d'officiers, un lieutenant d'artillerie au képi 
entouré d'une bande blanche. Je me présente et 
lui demande s'il sait quelque chose de la situa- 
tion. Comme les autres, il ne peut me donner 
que des renseignements très vagues. 

— Cependant, ajoute-t-il,je puis vous confir- 
mer ce que l'on vous a dit au sujet de G... Le 
1" corps vient de reprendre la ville, qui était 
défendue par la garde prussienne. Il paraît que 



COMMENT J'AI REJOINT LE FRONT 21 

les nôtres ont été merveilleux et que l'ennemi 
a subi des pertes énormes. Et cepemlant. — la 
voix du lieutenant tremble un peu et il a un 
geste des épaules qui dit son désespoir, — 
cependant, j'ai l'ordre d'évacuer la gare avec 
tout mon personnel et mes papiers dès que le 
dernier train sera déchargé. Je dois me replier 
vers L... Allez donc comprendre quelque chose 
à tout cela! 

Nous nous regardons sans ajouter une parole. 
Chacun a senti passer sur ses pensées un souffle 
apportant la tristesse et le doute. Ne pas com- 
prendre!... Obéir et ne pas comprendre. C'est 
la première fois que je sens vraiment la gran- 
deur de la servitude militaire. Il faut avoir l'âme 
fortement trempée pour exécuter un ordre quel 
qu'il soit, même si cet ordre vous semble incom- 
préhensible. Il doit y avoir ici, sur ce coin de 
terre de France, au bord de cette frontière que 
nous jurions de ne jamais laisser violer, il doit 
y avoir des milliers d'officiers, des milliers de 
soldats qui donneraient leur vie ce soir plutôt 
que de céder un pouce de terrain. Alors, pour- 
quoi abandonner cette gare? Pourquoi dire ainsi 
clairement : demain vous n'aurez pas besoin 
d'aller si loin vers le nord pour apporter vos 
approvisionnements. C'est nous qui irons vers 
vous, nous reculerons... 

Voici de nouveau mon esprit qui s'égare et 



22 EN CAMPAGNE 

qui souffre. Je tâche de savoir par quel procédé 
je pourrais avoir une indication sur mon régi- 
ment. 

— Mais c'est très simple, me dit fort aima- 
blement le lieutenant d'artillerie, votre officier 
d'approvisionnement a dû certainement venir 
au ravitaillement avec son convoi. Tâchez de 
mettre la main dessus. Il pourra vous rensei- 
gner. 

Je lui serre la main et je m'échappe tout 
joyeux à la pensée de revoir l'uniforme de mon 
régiment. Et la Providence semble me guider, 
car je crois apercevoir dans la petite salle de la 
gare celui que je chercliais. J'ai peine cependant 
à le reconnaître. Il paraît vieilli et las. Sa barbe 
a poussé toute grise. Penché sur la tablette de 
bois fixée au guichet des billets, il étend sur une 
tranche de pain le contenu d'une boîte de sar- 
dines. C'est bien lui. Comme il a l'air fatigué, 
découragé! Je pousse la porte et je me précipite : 

— Bonjour! comment va? 

— Ah!... C'est vous! Qu'est-ce que vous ve- 
nez faire ici, mon pauvre vieux? Ah! ce n'est 
pas joli, joli... 

Je le presse de questions. Il me répond par 
des phrases courtes, sans suite. 

— Charleroi? Ne me parlez pas de cela!... 
Nos hommes? Magnifiques!... Une hécatombe... 
Après cela,.., la retraite... jour et nuit... Les 



COMMENT J'AI REJOINT LE FRONT 23 

Allemands n'osent pas... Ah! nous sommes pro- 
pres... On recule... 

Il m'indique oii se trouve le régiment, dans 
une vaste ferme, très loin d'ici. Il peut prendre 
ma cantine dans un de ses fourgons. Mais il 
faudra que je me débrouille demain pour re- 
joindre les camarades. En effet, pour débarquer 
mes chevaux, je devrai attendre pas mal de 
temps, car l'unique quai de la gare est encore 
occupé par des wagons non déchargés. 

— Merci. Eh bien! c'est très simple. Demain, 
je marcherai au canon. Bonsoir. 

Et je vais achever "ma nuit sans sommeil, 
étendu auprès de mes chevaux. Les yeux fixés 
sur la fente de la porte, pendant de longues 
heures, je guette les premières lueurs du jour... 

A peine l'aube avait-elle paru que j'avais déjà 
fait amener mon wagon à quai par Wattrelot, 
aidé de deux employés civils restés dans la 
gare. Maintenant, nos trois chevaux sont sellés, 
bridés, prêts à partir. La fraîcheur du matin et 
la joie de sentir enfin un terrain ferme sous 
leurs pieds les rendent d'une gaieté exubérante. 
Wattrelot a même failli en ressentir fâcheuse- 
ment les effets alors qu'il se mettait en selle. 

Enfin, nous voici partis au grand trot, sur 
une route blanche et poudreuse qui file droit au 
travers des champs encore noyés d'ombre. Je 



24 EN CAMPAGNE 

marche le premier dans la direction que mon 
camarade m'a indiquée vaguement hier soir. 
Wattrelot suit, tenant en main ma seconde 
monture. Les pas des chevaux résonnent étran- 
gement dans cette campagne inconnue où aucun 
bruit ne se fait entendre. Vraiment est-on encore 
en guerre? Tout semble, au contraire, indiquer 
le calme complet. Quelle différence avec l'ani- 
mation fiévreuse que présentait la gare dans la 
soirée de la veille ! 

Nous traversons une contrée qui doit être 
fertile. Les champs s'étendent et se succèdent 
à l'infini, couvrant de leurs chaumes semés de 
meules et de gerbes dorées les flancs arrondis 
du terrain ondulé. Quelques haies et quelques 
bouquets d'arbres viennent rompre la mono- 
tonie du paysage. De-ci de-là, des fermes aux 
proportions imposantes apparaissent parmi la 
verdure. On n'entend aucun coup de feu, aucun 
bruit de troupes en marche. Et cela me gêne 
au point que je me demande si quelque événe- 
ment ne s'est pas produit pendant la nuit qui 
aurait déplacé l'axe de la bataille sans que je 
m'en rende compte. Mais je vais avoir un spec- 
tacle qui, mieux (juc le ])ruit du canon, doit me 
rappeler que le terrain de la lutte est proche. 

Au fur et à mesure que la lumière du jour 
devient plus complète, nous distinguons des 
formes qui s'agitent autour des meules de 



COMMENT J'AI REJOINT LE FRONT 25 

paille. Il y a des gens qui se sont groupés là 
pour passer la nuit autant que possible à l'abri 
du froid et de la rosée du matin. Je pense que 
ce sont des soldats éloignés de leurs régiments 
qui ont dû passer à la belle étoile leur courte 
nuit de sommeil. Mais bientôt je vois ma mé- 
prise. Comme par encbantement, dès que les 
premiers rayons de soleil se montrent, voilà 
que les dormeurs se lèvent et je reconnais que 
ce sont des civils, pour la plupart des femmes 
et des enfants. Ce sont les malbeureux habi- 
tants du pays qui fuient devant les hordes des 
barbares. Ils ont préféré quitter leurs foyers, les 
abandonner à l'envahisseur plutôt que de tomber 
entre ses mains. Ils ont fui, emportant ce qu'ils 
avaient de plus précieux. Ils se sont éloignés 
sans savoir où ils arrêteraient leur course, sans 
savoir où ils pourraient passer la nuit. Et, dès 
que le crépuscule est arrivé, les surprenant 
épuisés sur les routes sans fin, ils se sont laissés 
choir auprès de ces meules auxquelles ils ont 
demandé 1" humble couche de paille. Ils y ont 
étendu leurs membres endoloris; les mères ont 
installé avec des soins infinis le berceau impro- 
visé de leurs bébés; les familles se sont serrées 
les unes contre les autres et souvent les vUlages 
entiers se sont reconstitués dans les mêmes 
champs, autour des mêmes meules. 

Et maintenant que le jour arrive, vite ils se 



26 EN CAMPAGNE 

lèvent et déjà les routes sont couvertes de cet 
exode lamentable vers l'intérieur du pays . J'avoue 
que je ne m'attendais pas à une semblable vi- 
sion. Je sens mon cœur étreint par la tristesse. 
Et aussitôt une rage d'extermination s'empare 
de moi. Je voudrais pouvoir me ruer sur Ten- 
nemi, le rejeter hors de nos frontières, rendre 
à ces pauvres gens leurs demeures abandon- 
nées. 

Quel être humain, si dur soit-il, pourrait ne 
pas être saisi d'une immense pitié, devant ces 
pauvres êtres faibles et inoffensifs fuyant devant 
l'invasion? On voit des choses navrantes. Une 
mère poussant une voiture où se trouvent plu- 
sieurs tout petits enfants, tandis que cinq ou 
six autres, pendus à sa jupe ou trottant autour 
d'elle, forment un cortège douloureux. De pau- 
vres infirmes traînés, poussés, emportés par 
tous les moyens plutôt que de les laisser aux 
mains des Prussiens. Des vieillards soutenus 
par des gamins. Des bambins portés par des 
vieillards. Et, en passant, tous jettent un regard 
de détresse sur cet officier qui s'éloigne rapide- 
ment en détournant les yeux. Il me semble y 
lire des reproches. Il me semble qu'ils me disent : 
« Pourquoi n'avez-vous pas su nous défendre? 
Pourquoi les avez-vous laissés entrer chez nous? 
Voyez comme nous souffrons. Voyez nos petits 
qui ne peuvent plus marcher. Où voulez-vous 



COMMENT J'AI REJOINT LE FRONT 27 

que nous allions, maintenant qu'à cause de 
vous nous avons abandonné le clocher qui nous 
avait vus naître, nous, nos pères et les pères de 
nos pères? C'est donc cela la guerre?... » Je 
pousse mon cheval pour ne plus les voir, pour 
rejoindre bien vite les rangs des combattants, 
Et voilà que, tout à coup, devant moi, retentit 
un coup de canon. Quelques coups de fusil plus 
lointains se font entendre, puis d'autres coups 
de canon qu'accompagne bientôt une fusillade 
nourrie. Je sens une sorte de frisson passer à 
travers tout mon ('trc. 

Ma première bataille! Je vais assister à ma 
première bataille ! J'éprouve une véritable ivresse 
à la pensée de réaliser enfin le rcve de ma vie. 
Il s'y mêle un peu d'émotion. Je me dis : Quel 
effet cela va-t-il me faire? Je vais, sans doute, 
déboucher en plein combat, derrière une de ces 
crêtes. Vais-je baisser la tète quand j'entendrai 
siffler les balles et quand les shrapnells éclate- 
ront autour de moi? Je me promets de faire 
bonne figure. Je sais que Wattrelot est là, trot- 
tant derrière mon cheval. Il ne faut pas qu'il 
aperçoive chez moi le moindre symptôme de 
nervosité. 

Le bruit du canon devient plus intense. Au 
fait... quelle tête fait-il, Wattrelot? Je me re- 
tourne. Il est un peu pâle. Mais, dès qu'il sent 
mon regard se poser sur ses yeux bleus d'enfant 



28 EN CAMPAGNE 

du Nord, un large sourire illumine sa figure. 

— Mon lieutenant, nous y sommes. 

— Oui, Wattrelot, nous y sommes. Tu n'as 
pas peur, au moins? 

— Oh! non, mon lieutenant. 

— C'est bien. Alors, en avant! Au canon! 

Nous traversons un hameau rempli de four- 
gons et d'automobiles. Des ordonnances char- 
gent des cantines et des caisses. Je lis sur l'une 
d'elles le numéro de mon corps d'armée. Je 
suis donc dans la bonne direction. Je m'adresse 
à un adjudant du train des équipages, qui sur- 
veille le travail. 

— L'état-major du ..." corps? Savez-vous où 
il se trouve, en ce moment? 

L'homme a un mouvement des épaules qui 
indique son ignorance et le peu d'intérêt qu'il 
trouve à cette question. Que lui importe? Son 
service, à lui, consiste à faire charger les ba- 
gages, à ne rien oublier, puis à se rendre à 
l'endroit qui lui a été fixé. Là, il attendra les 
ordres pour savoir où il devra décharger son 
matériel ce soir. Il a bien assez à faire. Que 
lui importe le reste? Cependant il a un geste 
vague : 

— Ils sont partis par là... 

Me voilà reparti dans la vaste plaine aux 
multiples ondulations. Le bruit de la canonnade 
se fait de plus en plus intense, et j'aperçois 



COMMENT J'AI REJOINT LE FRONT 29 

déjà les premiers vestiges de l'œuvre de mort. 

Au tournant de la route que je suis, deux ca- 
davres de chevaux ont été traînés dans le fossé. 
Je ne puis dire combien ce spectacle m'est pé- 
nible. Il semble qu'à la g:uerre la vue d'un che- 
val mort doit être chose de peu d'importance et, 
sans doute, j'aurai bien vite fait de n'y plus 
prêter aucune attention. Mais ce sont les pre- 
miers que je vois. Je ne peux m'empêcher de 
leur jeter un regard de regret. Pauvres bêtes ! 
Il y a un mois, dans l'écurie bien tenue de leur 
quartier d'artillerie, elles étalaient leurs croupes 
larges et brillantes. Aujourd'hui, leurs corps 
raidis portent les traces de toutes les misères. 
Le poil enlevé en maints endroits laisse voir les 
chairs mises à vif par les blessures du harna- 
chement. Et leur œil vitreux paraît encore im- 
plorer la pitié. Elles sont tombées d'épuisement, 
n'ayant même plus la force de sui\Te leurs com- 
pagnons de peine. On les a dételées vivement, 
puis, pour ne pas encombrer la route, on les a 
traînées sur le gazon roussi du fossé et elles 
ont terminé là une agonie qui durait, sans 
doute, depuis plusieurs heures. 

Nous passons. Et, au loin, sur la plaine dont 
nous apercevons maintenant une vaste étendue, 
nous en distinguons d'autres. Je me demande 
comment tant de chevaux ont pu tomber au 
bout d'un temps de campagne aussi court. Il n'y 



30 E^ CAMPAGNE 

a pas un mois que la mobilisation a été décré- 
tée et il y a à peine dix jours que les opérations 
ont commencé. Quel effort colossal l'armée 
a-t-elle donc déjà donné? 

Mais j'ai vite oublié les pauvres bêtes, car 
nous approchons du théâtre de la lutte. A l'abri 
derrière chaque pli de terrain, voici des sections 
de munitions. Je m'approche de l'une d'elles et 
je suis étonné de l'état où je la vois. Les cais- 
sons, qu'en garnison nous sommes accoutumés 
à voir si coquets sous leur peinture grise, sont 
recouverts d'une épaisse couche de poussière 
ou de boue durcie. Les chevaux, sales et mai- 
gres, semblent prêts à tomber. Ils tendent, vers 
le sol, leur encolure pelée et n'ont même plus la 
force de manger. Tout autour, les conducteurs, 
les gradés, vautrés à terre, dorment pesam- 
ment. Leurs figures terreuses, leurs barbes hir- 
sutes, leurs traits tirés même dans le sommeil 
laissent deviner une fatigue insurmontable. Sur 
les uniformes sombres, la poussière et les taches 
accumulées ne permettent plus de reconnaître 
la couleur primitive. 

Il est maintenant huit heures du matin. Le 
soleil, déjà brûlant, darde ses rayons sur les 
dormeurs. Ceux-ci n'y prennent point garde. 
Ils ont simplement abaissé sur leurs yeux la 
visière de leurs képis et, le nez tourné vers le 
ciel, la bouche ouverte, ils ronflent. Bêtes et 



COMMENT J'AI REJOINT LE FRONT 31 

gens forment un groupe d'êtres qui paraissent 
abattus, rompus de fatigue. Jamais je n^aurais 
pu croire qu'il fût possible de dormir ainsi, 
alors qu'à tous les points de l'horizon le canon 
fait entendre son roulement continu. 

Je monte sur la crête la plus proche et, de là, 
je découvre un coin de la bataille. Je m'atten- 
dais à voir un spectacle analogue à celui dont 
nous jouissions aux manœuvres : des troupes 
massées dans tous les plis de terrain, des batail- 
lons avançant en ordre sur la route, des cavaliers 
galopant sur les hauteurs. Et je ne trouve rien 
de tout cela. 

Devant moi, à six cents mètres environ, à 
l'abri derrière une croupe tapissée de chaume 
roux, je vois deux batteries d'artillerie qui 
tirent. Je regarde de tous mes yeux. Les pièces 
sont bien alignées, les servants à leurs places. 
Les coups partent à intervalles réguliers et sans 
précipitation. Les canonniers ont des mouve- 
ments lents. Ils semblent se livrer à une ma- 
nœuvre sans grand intérêt. Je m'attendais à 
voir des gestes nerveux, des hommes courant 
sous une pluie d'obus, les attelages amenés au 
galop dès que quelques salves auraient été 
tirées, les pièces emmenées à fond de train et 
se remettant en batterie quelques centaines de 
pas plus loin. 

Au contraire, celles-ci semblent s'être établies 



32 EN CAMPAGNE 

là pour toujours. Les avant-trains, qui sont 
massés un peu en arrière à l'abri d'un talus, 
présentent le même aspect que les sections de 
munitions aperçues toutàl'iieure. Les liommes, 
couchés à terre, dorment à l'ombre de leurs che- 
vaux, les chevaux dorment debout à leur place 
réglementaire. Seul, un gros adjudant se pro- 
mène de long en large, les mains dans les 
poches. Les yeux au sol, il semble compter ses 
pas. Et, pendant ce temps, les deux batteries 
continuent à tirer par séries de quatre coups. 
Quand l'une a terminé, il se produit un instant 
d'accalmie. Les pièces se taisent pendant deux 
ou trois minutes. Puis l'autre batterie fait reten- 
tir l'air de quatre nouvelles détonatioLis. 

Mais Wattrelot me tire de ma contemplation 
mélancolique. 

— Regardez, mon lieutenant, là-bas... Ça 
« barde »! 

Je regarde vers la gauche, dans la direction 
de son bras tendu. Et, cette fois, je n'éprouve 
plus l'impression gênante qui m'avait frappé à 
la vue de ce qui se passait ici. Au-dessus dune 
hauteur qui domine celle où je suis et qui est 
éloignée d'environ 1 500 mètres, les slu-apnells 
allemands éclatent sans discontinuer. On entend 
distinctement leurs détonations sèches. Dans le 
bleu limpide du ciel, ils font autant de petits 
flocons blancs qui se dissipent ensuite peu à 



COMMENT J'AI REJOINT LE FRONT 33 

peu et sont remplacés par d'autres. Leurs artil- 
leurs ne doivent pas tirer avec la placidité des 
nôtres, caries flocons blancs se multiplient. Le 
vacarme qu'ils font là-bas doit être assourdis- 
sant. D'ici on entend les éclatements se succéder 
sans interruption. 

Mais ce qui est vraiment émouvant, c'est 
d'apercevoir une de nos batteries en action 
sous cette avalanclie de projectiles. Le versant 
sur lequel elle est établie est encore dérobé au 
soleil. Sur ce fond d'un gris bleuté on voit de 
courtes flammes apparaître une seconde à la 
boucbe des canons. Et, presque en môme temps, 
les quatre détonations arrivent jusqu'à nous. 
On distingue les servants, qui gardent sous le 
feu le même calme que ceux d'ici. Les shrap- 
nells allemands qui voudraient semer la mort 
parmi eux éclatent trop iiaut. Ils voudraient 
anéantir cette batterie qui, sans doute, cause de 
terribles ravages chez eux. Mais les éclats se 
perdent au loin et nos artilleurs continuent crâ- 
nement leur œuvre. Voilà qui réconforte après 
la désillusion du début. De nouveau mon cœur 
bat d'espoir. Et je repars au trot, droit devant 
moi, dépassant la crête à l'abri de laquelle tire 
le groupe des deux batteries. 

Et, dès que j'arrive sur la pente descendante, 
je comprends que ce qui s'est présenté à mes 
yeux juscju'ici n'était que l'arrière-plan de la 

.3 



34 EN CAMPAGNE 

bataille. D'ici on entend retentir partout une 
fusillade intense. Parmi les prairies d'un vert 
cru, on distingue un grand nombre de sections 
d'infanterie couchées à l'abri derrière tous les 
obstacles. Sur le versant en face, de longues 
lignes de tirailleurs sont déployées. Et un peu 
partout s'élèvent des flocons de fumée blanche, 
noire ou jaunâtre. Ce sont autant d'obus alle- 
mands qui éclatent. Le bruit des explosions est 
devenu ininterrompu et ce petit coin où nous 
sommes me paraît bien tranquille, malgré le 
tir des deux batteries placées tout près derrière 
nous. 

Le soleil donne à toutes choses un coloris 
merveilleux. Les pantalons rouges des soldats 
allongés dans l'herbe semblent d'une teinte 
éclatante. Les gamelles sur les sacs et les 
moindres objets de métal, boutons, poignées de 
baïonnettes, plaques de ceinturons, lancent des 
éclairs au plus léger mouvement. Sur ma 
gauche, dans un vallonnement au fond duquel 
coule une petite rivière, un coquet village me 
semble regorger de troupes. Je m'y rends en 
hâte, espérant y trouver un état-major qui me 
renseignera. 

Les rues, en effet, sont remplies de fantas- 
sins couchés ou assis le long des maisons. Au 
milieu de la chaussée se croisent une multitude 
d'estafettes au galop, des cyclistes, des moto- 



I 



COMMENT J'AI REJOINT LE FRONT 3d 

cyclistes. Je reste un peu ahuri parmi tout ce 
mouvement. Ces gens semblent pourtant savoir 
où ils vont. Ils doivent porter des ordres ou des 
renseignements. Et cependant je ne vois aucun 
chef paraissant s intéresser à l'action, diriger 
quelque chose. Ceux qui ne dorment pas cau- 
sent, indifférents, par petits groupes. Les trou- 
piers des différentes armes sont mélangés dans 
un désordre qui est peut-être pittoresque, mais 
que je trouve déconcertant. 

Tout à coup, je m'entends appeler par mon 
nom. Je me retourne et j'ai un instant d'hésita- 
tion avant de reconnaître dans ce capitaine 
d'artiOerie à barbe rousse le camarade que j'ai 
connu autrefois lieutenant aux batteries à che- 
val de Lunéville. Et pourtant c'est bien lui. Je 
reconnais ses yeux gris, son nez busqué et sa 
voix claironnante. 

— Eh! mon cher, que faites-vous là? Comme 
vous êtes frais et dispos!... Que cherchez-vous 
donc? Vous semblez perdu. 

Je lui explique ma situation et lui demande 
de me tenir au courant des événements. 

— Oli! oh! ce serait trop long. Vos cama- 
rades étaient à Charleroi, eux aussi : ils ont vu! 
Mais du diable si je sais maintenant ce qu'on 
nous fait faire. Hier, nous les avons battus, 
mon cher. Nos hommes et nos canons ont fait 
merveille. Et voilà qu'on nous parle déjà de 



36 EN CAMPAGNE 

nous retirer plus au sud. C'est à n'y rien com- 
prenflre. Ah! nous en avons vu de cruelles, et 
vous allez bien mal débuter... Vous cherchez 
votre régiment? Pas aperçu encore aujourd'hui. 
Mais voyez-vous tout là-bas cet état-major der- 
rière ces meules?... Oui, là où éclatent ces 
shrapnells. . . C'est le général T. . . Il pourra peut- 
être vous renseigner; seulement, dame, il n'est 
pas à une très bonne place, comme vous voyez. 
Il a été splendide, T..., vous savez. Toujours 
sous le feu, encourageant ses hommes. On dit 
qu'il veut se faire tuer pour ne pas voir la 
retraite... 

Je connais bien le général T..., qui com- 
mandait une brigade dans notre ancienne gar- 
nison de R... Un chef bienveillant, à l'esprit 
clair, au parler franc et net comme l'était son 
regard. Mon parti est vite pris. Je vais me 
rendre auprès de lui, revoir une figure connue 
et respectée et avoir peut-être quelques rensei- 
gnements sur la direction à suivre pour retrou- 
ver mon régiment. 

Je mesure des yeux la distance qui nous 
sépare; un kilomètre, peut-être. Aucune route 
pour y mener. Je vais essayer de m'y rendre à 
travers cliamps, bien que le trajet semble peu 
commode en raison des murs et des haies qui 
entourent les pâturages. Je cherche l'autre 
sortie du village et, au moment où j'en dé- 



COMMENT J'AI REJOINT LE FRONT 37 

bouche, toujours suivi de Wattrelot, j'aperçois 
des blessés qui arrivent. Ils viennent à petits 
pas, soutenus par des camarades. Ils viennent 
innombrables, encombrant le cliemin. Ces \'i- 
sages entourés de bandelettes où la sueur, la 
poussière et le sang se mélangent, ces capotes 
ouvertes, ces chemises déchirées laissant voir 
de l'ouate et des bandages rougis, ces pauvres 
pieds emmaillotés qu'on évite de poser à terre, 
tout cela m'impressionne péniblement. C'est 
sans doute que je ne suis point accoutumé à 
cette vue, car mes voisins y prêtent à peine 
attention. 

Les liommes qui accompagnent les blessés 
crient : 

— L'ambulance? Où est Tambulance? 
D'autres soldats répondent en se retournant 

à peine : 

— A la gare ! Tout droit et à gauche en arri- 
vant sur la place. 

Et le triste défilé continue. Je saute le fossé 
qui borde la route et je m'élance à travers 
cliamps, piquant droit dans la direction du gé- 
néral T... En ce moment, la fu.sillade redouble 
d'intensité. Il se produit certainement un mou- 
vement en avant, car les sections d'infanterie 
qui étaient couchées au fond de la vallée com- 
mencent à gravir le versant de la croupe où je 
galope. Et, subitement, mon cheval fait un 



38 EN CAMPAGNE 

brusque écart. 11 a failli marcher sur un corps 
allongé de l'autre côté de ce petit mur en pierres 
sèches que je viens de franchir. Je l'arrête. 

Malgré moi, un sanglot me monte à la gorge 
Ohl je ne m'attendais pas à voir cela tout à 
coup. Dans ce champ en pente aux tiges de blé 
coupées gisent, disséminés, une vingtaine de 
cadavres. Ce sont des zouaves. Ils semblent 
presque avoir été déposés là à dessein, car les 
corps sont couchés à peu près à intervalles et à 
distances égales, comme si l'on avait voulu les 
répartir uniformément dans tout le champ. Ils 
ont dû tomber là hier, au moment d'un assaut, 
et la nuit est venue avant qu'on ait pu les ense- 
velir. Je vois à côté d'eux leurs fusils ayant 
encore leur baïonnette au canon. Même, celui 
qui est le plus près de nous est couché la face 
contre la terre et tient encore sous 'lui son 
arme. Ses mains sont restées crispées sur la 
poignée de la crosse et sur le fût. C'est un bel 
homme mince et brun. Il ne porte aucune bles- 
sure apparente, mais son visage est dune 
pâleur impressionnante sous la chéchia rouge 
enfoncée jusqu'aux oreilles. 

Je regarde Wattrelot. Le brave garçon a des 
larmes plein les yeux. Allons! Il ne faut; pas 
s'attendrir inutilement. 

— Wattrelot, mon ami, nous en verrons bien 
d'autres. Tu vois, ce sont de braves soldats qui 



COMMENT J'AI REJOINT LE FRONT 39 

ont été tués en faisant leur devoir. Il ne faut 
pas les plaindre... 

Wattrelot ne répond pas. Je repars au galop 
dans la direction de la grosse meule à côté de 
laquelle se trouve l'état-major du général T... 
Déjà j'ai oublié ce que je viens de voir et mon 
attention se concentre sur ce petit groupe 
d'hommes immobiles près de la crête. Au-dessus 
d'eux, de temps en temps, les projectiles alle- 
mands éclatent. Nous n'en sommes plus qu'à 
une centaine de mètres. Je laisse Wattrelot et 
son cheval de main derrière une bicoque à demi 
effondrée et je m'avance vers la meule. 

Mais, au moment où je vais l'atteindre, j'ai 
juste le temps d'entendre un sifflement bizarre 
qui dure à peine un vingtième de seconde et, 
au-dessus de ma tète, à une hauteur que je n'ai 
pas le loisir d'apprécier, vrran!... vrran! reten- 
tissent deux éclatements qui me paraissent for- 
midables. Instinctivement, je rentre ma tête 
dans mes épaules et je cherche h me faire le 
plus petit possible sur mon ciieval. J'ai une 
pensée rapide comme l'éclair : 

— Ça y est! J'avais bien besoin de monter là. 
Ma campagne aura été courte. 

Et aussitôt cette autre : 

— Mais je n'ai rien! Ce n'est que cela, leur 
obus! Dorénavant je ne rentrerai plus la tête 
dans les épaules. 



40 EN CAMPAGNE 

Et je suis cependant fâcheusement impres- 
sionné : un soldat qui tenait tout à l'heure un 
cheval à trente mètres de moi se sauve vers le 
bas de la pente, tandis que le cheval reste 
étendu à terre, le ventre ouvert, dans une mare 
de sang. Déjà, il ne bouge plus. 

Mais je suis auprès des trois officiers qui 
composent létat-major de la brigade T... Ils 
s'avancent vers moi, pensant probablement que 
j'apporte un renseignement ou un ordre. Je con- 
nais lun d'eux, un capitaine dinfanterie qui 
était en garnison à R... en même temps que 
moi... Nous nous serrons la main. Je lui expose 
le but de cette visite peu ordinaire. 

— Votre régiment? Vous le trouverez à gau- 
che du corps d'armée. C'est lui qui assure notre 
liaison avec le ..." corps. 

— Eli bien ! mon capitaine, mais il me semble 
qu'on avance. Tout va bien! 

Mon interlocuteur hausse les épaules brusque- 
ment et son regard devient dur, fixe au loin 
l'horizon dans la direction de l'ennemi. Il dit 
d'une voix rageuse : 

— Certainement! on avance. Voyez ces 
lignes de tirailleurs qui progressent, là, à droite 
du village. Et ces autres, plus loin, dans la 
direction où vous voyez ces éclatements à 
fumée jaune. Mais cela n'empêche pas qu'à par- 
tir de midi nous commençons notre mouvement 



COMMENT J'AI REJOINT LE FRONT 41 

de retraite. Il y a des ordres formels. Il faut 
suivre l'ensemble de l'armée. Nous coucherons 
ce soir à vingt kilomètres d'ici. . . Et pas dans la 
bonne direction! 

Nous nous regardons en silence. Je n'ose 
pousser plus loin mes questions. Je n'ose sur- 
tout dire ma désillusion et la colère que je sens 
monter en moi. La vue du général T... me 
calme instantanément. EUe semble m'indiquer 
mon devoir, m'imposer l'obéissance silencieuse 
et la foi inébranlable dans nos chefs. 

Seul, à cent mètres en avant des siens aux- 
quels il a ordonné de rester dissimulés derrière 
l'énorme meule, le général regarde. Le dos 
légèrement voûté, les mains derrière le dos, il 
reste complètement immobile. Il a laissé pous- 
ser sa barbe, qui fait une tache blanche sur le 
visage légèrement hàlé. Devant lui, à quelque 
distance, deux shrapnells « trop courts » vien- 
nent d'éclater. Le général n'a pas fait un mou- 
vement. Il semble une statue de la tristesse et 
du devoir. J'avais songé à aller me présenter à 
lui. Mais il me semble maintenant que je suis 
bien peu de chose pour aller trouver ce chef qui 
suit des yeux le mouvement en avant de ses 
braves soldats, comme un père surveillerait ses 
enfants. 

Doucement, à petits pas, je m'éloigne, le 
cœur serré. 



42 EN CAMPAGNE 

Me voilà reparti, longeant la ligne de feu en 
arrière des crêtes, obligé de m'arrêter souvent 
afin de laisser passer des troupes qui viennent 
pour renforcer la « chaîne ». Parfois, il me 
semble que la bataille s'est arrêtée à l'endroit où 
je suis. Mais aussitôt je retombe au milieu de 
la canonnade et de la fusillade. Sur toutes les 
routes que je croise passent des blessés traînant 
la jambe ou des brancardiers transportant de 
pauvres corps ensanglantés. La chaleur est 
devenue torride. Il est près de midi. Ma tète 
commence à se perdre. Il me semble que mon 
schako, petit à petit, se rétrécit, serre mes 
tempes au point qu'elles vont éclater. Jamais, 
jamais je ne retrouverai mon régiment... 

J'arrive dans un petit village où je suis bien 
décidé à m'arrêter pour me rafraîchir et pour 
faire boire et manger mes pauvres chevaux, qui 
commencent à montrer de la fatigue. Ici encore, 
les rues sont encombrées de fantassins. Je suis 
étonné de voir qu'ils ne portent pas le numéro 
de l'un des régiments de mon corps d'armée. 
J'ai donc dépassé son aile gauche sans m'en 
apercevoir. Tant pis ! Je gravis les ruelles en 
pente pour tâcher de trouver une auberge où je 
pourrai m'installer. Mais tout est envalii par la 
troupe. Les soldats, fourbus, suffoquant de cha- 
leur, semblent heureux de pouvoir goûter un 
instant de repos. Ils se sont assis partout où ils 



COMMENT J'AI REJOINT LE FRONT 43 

ont pu trouver un peu d'ombre. Capotes débou- 
tonnées, cravates défaites et chemises ouvertes, 
ils tâchent de reprendre des forces en mordant 
goulûment dans les miches de pain qu'ils ont 
tirées de leurs musettes et sur lesquelles ils ont 
étendu le contenu de la boîte de « singe ». 

A la porte du presbytère, près de la jolie 
petite église qui domine tout le pays, j'aperçois 
un -vieux prêtre qui distribue des bouteilles de 
vin blanc à une multitude de troupiers assem- 
blés autour de lui. Je l'entends qui dit d'une 
voix douce : 

— Prenez, mes enfants, prenez. Si les Prus- 
siens viennent, je veux (lu'ils n'en trouvent plus 
une goutte. 

— Merci... ^lerci, monsieur le curé. 

Et tout à coup un vacarme épouvantable 
retentit tout près de nous. Tout a tremblé sur la 
place. Une « marmite » allemande vient de 
tomber sur le toit de l'église, y faisant un trou 
énorme par où s'échappe une horrible fumée 
épaisse et jaune. Des multitudes de débris 
retombent en pluie autour de nous, faisant une 
musique bizarre. Les vitres de toutes les 
maisons dégringolent à qui mieux mieux. Ins- 
tantanément, le vide s'est fait sur la petite place 
du presbytère. Quelques hommes blessés s'en- 
fuient en se plaignant. Les autres ont remis 
l'arme à la bretelle et se sont éloignés vivement 



44 EN CAMPAGNE 

en filant le long des maisons. Je me trouve seul 
en face du curé à cheveux blancs qui tient 
encore à la main une bouteille de vin doré. Nous 
nous regardons navrés. 

— Tenez, monsieur l'officier, dit-il tout à 
coup, prenez encore celle-ci. Quant à celles qui 
restent, je vais les briser pour qu'ils n'en 
boivent pas... Ah! les sauvages! Ah! les misé- 
rables!... Mon église!... Ma pauvre église!... 

Et, à travers son jardinet, il s'éloigne à 
grands pas sans écouter mes remerciements. 
Je passe la bouteille à Wattrelot qui Tenfouit 
dans sa musette avec un sourire de satisfac- 
tion. 

Mais une seconde marmite vient d'éclater sur 
le village avec le même bruit sinistre. Décidé- 
ment, il ne va pas faire bon ici dans quelques 
instants. Je prends le parti de m'éloigner. J'at- 
tendrai pour déjeuner d'avoir trouvé une salle 
à manger un peu moins exposée. En sortant 
du village, je vois une de nos batteries qui 
s'éloigne vivement. C'était elle qui, tout à 
l'heure, était en action à côté du village et qui a 
dû attirer le feu des obusiers allemands. Elle 
dévale rapidement la pente. Les conducteurs 
brandissent leur fouet, le font retomber sur les 
croupes de leurs -bêtes harassées. Il faut faire 
vite, car la position est devenue intenable. 
Maintenant les pièces allemandes concentrent 



COMMENT J'AI RKJOINT LE FRONT 45 

leur feu sur le malheureux village et sur la crête 
qui l'avoisine. Trois par trois, les formidables 
obus éclatent. Le sol semble trembler. On sent 
que dans peu de temps il ne restera plus ici 
que des ruines. 

Je recommence ma marche vagabonde. Main- 
tenant, je vois que le capitaine m'avait dit vrai. 
Le mouvement de retraite commence à se pro- 
noncer. Tandis que sur toute la ligne le feu 
redouble d'intensité, des fractions d'infanterie 
marchent à travers champs, suivant une direc- 
tion opposée à celle qu'elles suivaient deux 
heures avant. 

Ainsi, nous battons en retraite. Pourtant, je 
l'ai bien vu de mes yeux. Non seulement nous 
continuions à tenir partout, mais en bien des 
points nos soldats progressaient. Et, subitement, 
sans raison apparente, il faut reculer. C'est à 
devenir fou ! Il faut reculer sur ce sol de notre 
France, l'abandonner petit à petit aux hordes 
qui nous suivent... J'ai lâché mes rênes. Je 
laisse mon cheval s'en aller à son gré parmi la 
campagne parsemée de troupes. Il paraît avoir 
compris ce qui se passe et, l'encolure basse, 
comme à regret, il suit à petits pas la direction 
que prend l'immense armée. Je sens un déses- 
poir infini s'emparer de mon âme. Je doute de 
tout : de nos liommes, dont je viens pourtant de 
constater la bravoure et la ténacité, de nos 



46 EN CAMPAGNE 

chefs, dont je connais pourtant la valeur. Il me 
semble que ma tète est en feu. 

Mais une voix vibrante retentit derrière moi. 
On m'appelle par mon nom. Je me retourne et 
la tristesse fait place à la joie. Je viens de voir 
deux tuniques claires à col rouge, je viens de 
retrouver l'uniforme de mon cher régiment. Et 
aussitôt l'espoir me revient. Je ne me sens plus 
seul. Il me semble maintenant que nous pour- 
rons encore accomplir de grandes choses. 

En avant d'une vingtaine de nos chasseurs 
chevauchent deux bons camarades à moi, le 
lieutenant B... et le lieutenant de réserve de C... 
Quel plaisir de serrer leurs mains, de revoir 
leurs visages bronzés, leurs tenues pous- 
siéreuses!... 

Maintenant nous nous éloignons en devisant 
gaiement. C... connaît déjà le village où le régi- 
ment doit cantonner. Nous nous dirigeons au 
trot dans cette direction. C'est là que, à la nuit 
tombante, je vais retrouver mes chefs, mes 
camarades, mes hommes. Je prendrai enfin ma 
place de bataille. Je ne sais ce que me réservent 
les jours qui vont suivre. Mais je sais qu'aucun 
ne pourra me paraître aussi atroce que celui où 
j'ai rejoint le front. Maintenant je suis au milieu 
de ma famille militaire. Je pourrai prendre ma 
part de danger à la tète des braves cliasseurs 
que je connais. Je saurai sans doute à présent 



COMMENT J'AI REJOINT LE FRONT 47 

OÙ l'on va, pourquoi Ton avance et pourquoi 
l'on recule. 

Il semble que la souffrance morale est moins 
grande quand on peut la confier aux autres. Je 
ne souffrirai jamais plus ce que j'ai souffert au- 
jourd'hui. 



II 



LE FANTASSIN BOITEUX 



1" septembre. 

Ce jour-là, dès l'aube, le régiment détacha 
des reconnaissances et de nombreuses pa- 
trouilles pour reprendre le contact. C'était 
quelques jours après avoir passé la frontière 
française. Notre armée retraitait en liàte, pour 
ne point être coupée de l'immense ligne de 
bataille. 

Ceux qui n'ont pas connu ces heures ne sau- 
ront jamais le degré de souffrance morale et 
d'abattement pliysique que peut endurer un 
soldat. Il faut les avoir vécues pour être certain 
que l'on peut subir une telle épreuve sans en 
devenir fou ou sans en mourir. Plus tard, nous 
avons compris. Mais, à ce moment-là, nous 
autres, simples officiers de troupe, nous étions 
emportés dans le flot tumultueux de cette armée 
battant en retraite et nous ne comprenions pas 
pourquoi nous reculions ainsi. Songez à ce que 

4 



50 EN CAMPAGNE 

ce mot contient d'affreux : nous ne coniprenions 
pas. 

Depuis deux jours, nous marchions en arrière- 
garde, nous contentant de repousser les pa- 
trouiEes ennemies qui tâchaient de s'élever le 
long des flancs de nos colonnes d'infanterie. 
Les hommes, les yeux hagards, le front plissé, 
obéissaient en silence aux ordres qu'on leur 
donnait. La fatigue de ces deux jours et de ces 
deux nuits de marche presque sans repos avait 
abattu la joyeuse confiance quils témoignaient 
depuis le premier jour de la mobilisation. Comme 
nous, ils ne comprenaient pas. 

Le soleil s'était levé radieux sur des scènes 
de désolation. Sur les routes, par groupes de 
deux ou trois, de malheureux fantassins haras- 
sés, traînant la jambe, les vêtements poudreux, 
marchaient lentement. Le corps d'armée avait 
fait cinquante kilomètres pendant la journée et 
la nuit précédentes. Les forces humaines ont des 
limites. Beaucoup n'avaient pu suivre jusqu'au 
bout leur compagnie. Les réservistes surtout, 
moins entraînés que les hommes de l'active, 
avaient fourni un fort contingent d'éclopés. 

Oh! ils n'y avaient pas mis de mauvaise vo- 
lonté. Chacun avait tenu sa place dans le rang 
jusqu'à l'épuisement complet de ses forces. 
Mais il arrive un moment oîi les pieds ensan- 
glantés ne peuvent plus supporter le contact de 



LE FANTASSIN BOITEUX 51 

la chaussure, où les jambes douloureuses ne 
veulent plus se mouvoir, où le corps meurtri 
semble s'eng-ourdir et où le vertige survient tout 
à coup. On s'arrête une minute pour souffler et 
passer le revers de sa main sur le front en sueur. 
Mais, quand on veut reprendre sa marche, on 
sent qu'on est perdu. Les douleurs deviennent 
intolérables. On voudrait aller plus vite pour 
rattraper les camarades. L'efi"ort est inutile, on 
sent qu'on va tomber. 

Alors, le malheureux éclopé s'assied pour un 
instant au revers du fossé. 11 se dit qu'une fois 
bien reposé il repartira gaillardement et rejoin- 
dra facilement à la grand'halte. Il voit passer 
comme dans un rêve des bataillons, des esca- 
drons et des canons. De temps en temps, il 
perçoit une voix qui lui crie : 

— Allons! Allons! du courage. Ne restez pas 
là! 

Il essaye de se relever, mais sent qu'il peut 
encore moins marcher maintenant. Et, subite- 
ment, il s'aperçoit qu'il est tout seul. Personne 
ne passe plus dans la poussière de la route. Il 
ne comprend pas, et cependant il a peur. Il se 
demande s'il ne va pas mourir là, dans ce fossé. 
Puis, un peu d'espoir lui revient. C'est qu'il a 
vu un peloton de chasseurs venant de la direc- 
tion que suivaient ses camarades tout à l'heure. 
Us marclientparpetits groupes dans les champs. 



82 EN CAMPAGNE 

à droite et à gauche du chemin. Quelques-uns, 
tout au loin, arrêtés sur la crête, regardent en 
arrière. Un sous-oificier se détache et vient 
vers lui. Léclopé est content, il va pouvoir dire 
sa misère. Mais le cavalier ne lui en donne pas 
le temps. Il prend un air méchant et fronce le 
sourcil. 

— Qu'est-ce que vous f. .. là? Nous avons des. 
ordres. Pas de traînards. Allons, oust! 

Et il sort son revolver d'un geste menaçant. 
L'éclopé s'est relevé d'un effort surhumain. Ce 
mot de traînard l'a souffleté encore plus que ne 
l'a effrayé la menace de l'arme. Il repart en boi- 
tant. Les derniers cavaliers passent. Il voit un 
officier qui le regarde sans méchanceté et lui 
dit tout doucement : 

— Dépêchez-vous, mon ami, du courage, du 
courage. Faites attention. Ils sont là, tout près. 

Alors l'éclopé se redresse et, presque tou- 
jours, il répond : 

— Ça, jamais! Ils ne m'auront pas. 
Combien nous en avons sauvés ainsi! 

Je fus envoyé par le colonel pour porter un 
ordre à mon bon camarade et ami Jean de B... 
qui, avec son peloton, occupait un petit liameau 
dont j'ai oublié le nom. Il se trouvait là, formant 
l'extrême pointe de l'arrière-garde, barrant la 
route de Laon. Il devait se maintenir dans cette 



LE FANTASSIN BOITEUX 53 

position le plus longtemps possible, afin Je per- 
Tnettre à tous les éléments de rarrière-garde de 
se concentrer, de prendre leurs formations de 
marche et de se mettre en route. En même 
temps, il offrait un point de ralliement momen- 
tané aux patrouilles et aux reconnaissances qui 
n'étaient pas encore rentrées. 

Quand j'y arrivai, je trouvai B... soucieux. 
Nul cependant ne peut se vanter d'être d'un 
caractère plus égal et toujours enclin à estimer 
la vie belle. Il s'est résolu à prendre dans chaque 
situation ce qu'il peut y trouver d'intéressant 
■ou d'agréable et à mépriser le reste. Et, cepen- 
dant, ce jour-là, il paraissait inquiet et mécon- 
tent. Mais, dès quil m'aperçut, son visage s'illu- 
mina d'un sourire. Déjà, il avait oublié ses 
inquiétudes et songeait seulement à la joie que 
nous a\'ions toujours à nous retrouver. Cela, 
malheureusement, se produisait trop rarement, 
car nous n'appartenions pas au même demi- 
régiment. 

Il me dit ce qui l'inquiétait à cette heure : 

— Je me trouve bien « en l'air ». J ai un 
cliamp de tir excessivement réduit dans la di- 
rection de l'ennemi. Si je suis attaqué, je ne 
pourrai pas tenir longtemps. 

Je m'avançai avec lui jusqu'à la sortie du 
village. Il y avait établi une forte barricade : 
des charrettes, des faucheuses, des herses en- 



54 EN CAMPAGNE 

tremélécs formaient un solide barrage. Un 
étroit passage pratiqué au milieu permettait 
aux cavaliers qui se replieraient d'y pénétrer 
un par un. Les hommes du peloton achevaient 
de perfectionner leur œuvre. Sous la protection 
d'une escouade aux aguets, l'arme prête, ils 
s'empressaient à garnir avec des fagots les in- 
terstices compris entre les roues des voitures et 
l'enchevêtrement des brancards. Les sapeurs 
perçaient des meurtrières dans le mur d'un 
petit jardin bordant la droite de la route. Cha- 
cun travaillait avec calme. Nul ne semblait 
avoir souci du danger qui pouvait survenir tout 
à coup. 

Ayant mis pied à terre, je passai avec B... de 
l'autre côté de la barricade. La route large et 
blanche s'allongeait droit devant nous. Elle 
commençait par descendre en pente douce, 
franciiissait sur un pont de pierre un ruisseau 
bordé de saules, et remontait ensuite sur la 
crête opposée, qui dominait le village à quatre 
cents mètres environ. En arrière de cette crête, 
on distinguait le liaut des arbres d'un bois 
touffu. Il bordait la route à l'est et s'étendait 
fort loin dans la campagne. C'était surtout vers 
ce masque redoutable que des patrouilles avaient 
été envoyées. Aucune n'était encore revenue. 

La chaleur était déjà étouffante. La réverbé- 
ration du soleil sur la poussière de la route 



LE FANTASSIN BOITEUX 55 

éblouissait au point qu'on ne pouvait la fixer 
longtemps. A droite et à gauche, de grands 
champs d'avoine sur pied, coupés de cliamps de 
trèfle, s'étendaient à perte de vue. Au bas de la 
pente, de chaque côté du ruisseau, l'iierbe 
verte des prairies mettait une note fraîche dans 
ce paysage d'été. 

En face de nous, aucun bruit. Derrière nous, 
à une distance déjà assez grande pour en atté- 
nuer le fracas, nous entendions la marche de 
l'artillerie de notre arrière-garde. 

Maintenant, plus de traînards. Les derniers 
qui avaient franclii la barricade avaient été 
chassés par B... hors du village. Nous avions 
l'impression que désormais plus rien ne nous 
séparait des Allemands, hormis les quelques 
patrouilles lancées vers l'arrière. B... m'en ex- 
prima sa satisfaction. La consigne est dure à 
observer, quand on trouve dans son champ de 
tir, entre l'ennemi qui s'avance et le point qu'on 
doit défendre, de pauvres diables exténués, 
rompus de fatigue, et qu'il faut quand même 
ouvrir le feu. 

Mais, au moment où B... parlait, je m'aperçus 
qu'il restait encore quelqu'un devant nous. Je 
lui toucliai le bras : 

— Regardez, B..., là-bas, cet homme qui 
franchit le pont. 

En effet, un soldat venait d'apparaître. Il 



56 EN CAMPAGNE 

semblait sortir du lit du ruisseau. Sans doute 
avait-il été se rafraîcliir à l'eau claire qui coulait 
là-bas. Et, maintenant, il s'avançait lentement 
vers nous. 

Nous ne pûmes nous empêcher, B... et moi, 
d'échanger un regard de pitié. Nous avions tous 
deux l'impression que cet homme était à bout 
de forces. 11 nous paraissait inévitable de le voir 
tout à coup se laisser choir sur le sol, pour y 
attendre la mort. Appuyé sur un bâton, isolé sur 
cette route brûlante, il se traînait. Dès qu'il avait 
fait un pas, il marquait un temps d'arrêt, comme 
s'il rassemblait toutes ses forces. Puis il faisait 
un autre pas et s'arrêtait encore. Il avançait 
très lentement, la tête basse, comme s'il cher- 
chait à éviter les cailloux qui auraient pu meur- 
trir ses pauvres pieds blessés. Puis, parfois, il 
s'arrêtait un peu plus longtemps, appuyé sur 
son bâton. Et alors, il relevait la tête et sem- 
blait regarder très loin devant lui. Il se disait, 
sans doute : 

— Où s'arrêteront-ils? Vont-ils me laisser 
seul? Où vais-je tomber et mourir? 

Cependant, petit à petit, il approchait. Main- 
tenant, nous pouvions distinguer son visage. 
C'était un tout jeune homme, à la figure maigre, 
aux traits lins. A peine avait-il une ombre de 
mouslaciie et la barbe ne l'avait pas vieilli, 
comme la plupart des autres. Sa face était d'une 



LE FANTASSIN BOITEUX 57 

pâleur mortelle et la sueur ruisselait le long de 
ses joues creuses. Sans doute, il avait dû se 
débarrasser de son sac, mais il portait encore 
son fusil suspendu à la bretelle et ses cartou- 
chières à son ceinturon. 

— En voilà un qui est bien perdu, dis-je à 
H... Quel dommage que nous n'ayons pas un 
de nos clievaux de main! Nous l'aurions hissé 
dessus et nous aurions tenté de l'emmener. Car 
il fait vraiment peine à voir. Voilà un iiomme 
qui fait bien tout ce qu'il peut pour échapper à 
l'ennemi. 

Déjà ce brave B... préparait sa gourde rem- 
plie de cognac pour tâcher de le réconforter. 
Mais, à ce moment, retentirent en avant de nous 
cinq ou six coups de feu tirés à petite distance. 
Et, presque aussitôt, nous vîmes un cheval sans 
cavalier qui dévalait au triple galop la pente 
couverte d'avoines, au haut de laquelle s'éten- 
dait le bois touffu. Le fourreau du sabre vide 
choquait bruyamment les étriers ballants. Il 
disparut, en hennissant, de l'autre côté du vil- 
lage. Puis, ce fut un silence de mort. 

Les hommes avaient abandonné leur travail 
et s'étaient précipités à leurs postes de combat. 
Debout, derrière la barricade, la tète dressée 
pour voir au loin, ils attendaient, la carabine 
haute. Dans le jardin, derrière chaque meur- 
trière, un chasseur se baissait pour mieux voir 



68 EN CAMPAGNE 

par la petite ouverture où il avait déjà placé son 
arme. 

De l'autre côté de la barricade, B... et moi ne 
songions plus au pauvre traînard. Toute notre 
attention se portait sur cette crête muette, sur 
cette route blanche, où, tout à l'heure, allaient 
paraître sans doute les premiers éclaireurs 
ennemis. Ce sont, en campagne, des instants à 
la fois troublants et exquis, ceux où nous nous 
disons : ils sont là; ils vont paraître; venez, 
venez, messieurs les cavaliers de l'empereur, 
apparaissez à bonne portée! Et l'on imagine le 
spectacle dont on va jouir. Les cavaliers débou- 
chant prudemment, la lance basse. Le g-radé, 
officier ou sous-officier, venant rejoindre ses 
éclaireurs, le geste qu'il fait en portant sa 
jumelle à ses yeux, et alors, au commandement, 
nos carabines ouvrant un feu brutal. Et la jouis- 
sance que Ton éprouve à voir ces uhlans, ces 
hussards, faisant demi-tour au triple galop, 
s'échappant dans une fuite éperdue qu'accom- 
pagnent quelques chevaux dont les cavaliers, 
subitement, ont disparu 

Mais rien ne paraît encore. Chacun retient sa 
respiration, tâche d'entendre le bruit le plus 
léger qui puisse faire deviner la présence de 
l'ennemi. On croit entendre battre les cœurs de 
tous les hommes qui sont là. 

— Attention ! 



LE FANTASSIN BOITEUX 58 

C'est B .. . qui \-ient de prononcer ce mot à demi- 
voix. Au haut de la côte qui nous fait face, sur 
la route même, viennent d'apparaître quelques 
cavaliers qui se sont bientôt arrêtés et semblent 
regarder derrière eux. Nous avons un instant 
d'indécision. Quels sont-ils? Sont-ce les pre- 
miers éclaireurs ennemis? Mais bientôt nous 
reconnaissons l'uniforme de nos chasseurs. Ils 
regardent quelque chose là-haut. Nous voyons 
leurs chevaux piaffer, s'impatienter et tournoyer 
sur eux-mêmes. Puis, tout à coup, l'un d'eux se 
détache et redescend au trot vers nous. Et, 
bientôt, les autres cavaliers le suivent. B..., qui 
les observe à l'aide de sa jumelle, me crie : 

— Mais, c'est La G... ! 

C'est lui, en efiet. Je reconnais maintenant 
sa fine silhouette. Nous nous réjouissons de 
revoir notre meilleur ami. Décidément, ce matin, 
le hasard nous favorise en nous réunissant tous 
les trois. Nous repassons de l'autre côté de la 
barricade et faisons quelques pas au-devant de 
lui. Le voici avec ses quatre hommes. Leurs 
chevaux, trempés de sueur, l'écume blanchis- 
sant le poil sous le lourd harnachement, s'é- 
brouent et tirent sur les rênes. Nous serrons la 
main de La G... 

— Eli bien, mon vieux, quoi de nouveau? 

— Mon cher B..., vous allez être bientôt obUgé 
de décamper d'ici. Les hussards de la Mort 



60 EN CAMPAGNE 

infestent le bois. Toutes les routes, tous les che- 
mins, tous les sentiers viennent d'être occupés 
par eux. Ils semblent attendre l'arrivée d'une 
grosse colonne d'infanterie dont les premiers 
éléments avancent sur cette route, à quinze cents 
mètres d'ici. J'ai déjà envoyé le renseignement 
au colonel. Les Imssards viennent de tirer sur la 
patrouille d'un de nos sous-officiers et je crois 
bien qu'il y a eu de la casse. Méliez-vous. Ils 
vont déboucher. Ils sont là, à deux pas. 

Pendant qu'il parle, mon regard s'est posé 
machinalement sur le fantassin boiteux, qui 
s'est approché de nous, et qui, appuyé sur son 
bâton, écoute. La bouche entr'ouverte, le sour- 
cil froncé, il semble boire les paroles prononcées 
par l'officier. Son visage liévreux se contracte, 
ses yeux deviennent méchants. Il semble stupé- 
fait et indig^né. Et quand il entend La G... dire : 
ils sont là, il a un redressement subit de tout 
son corps ployé par la soufTrance. D'une voix 
tremblante de rage, il s'écrie : 

— Ils sont là?... Ah! les s...! 

Alors, il se produit quelque chose d'extraordi- 
naire. Cet homme nous paraît soudain transfi- 
guré et ce qu'il fait serait à peine croyable si 
nous n'étions là tous trois, La G..., B... et moi, 
pour le voir de nos yeux et pouvoir l'affirmer 
par la suite à quiconque resterait sceptique. Ce 
n'est pas un conte et, pourtant, il faudrait la 



I 



LE FANTASSIN BOITEUX 61 

plume d'un d'Esparbès pour décrire le spectacle 
épique auquel nous assistons. Le traînard saisit 
son fusil, met baïonnette au canon et, nous tour- 
nant le dos. avant que la stupeur nous ait permis 
de dire une parole, le voilà parti dans la direc- 
tion de l'ennemi. 

Il semble ne plus sentir la douleur et prend un 
pas rapide. Et pourtant il souffre, car il y a un 
de ses pieds qui touche à peine le sol et il semble 
sauter à cloche-pied sur l'autre. Mais cela ne 
ralentit pas son allure. Au contraire, il paraît 
l'accélérer progressivement. Le voilà qui fran- 
chit de nouveau le petit pont de pierre. Il 
remonte la côte opposée, marchant en plein 
miUeu de la route blanche. Sa silhouette se 
détache ainsi merveilleusement. Il tient son 
fusil croisé dans la position résflementaire. Le 
soleil fait lancer des éclairs à sa baïonnette qui 
dépasse son épaule gauche et à son quart qui 
bat régulièrement son flanc droit et sursaute à 
chacun de ses efforts. Il marche à une cadence 
si accélérée que je me figure entendre au loin 
clairons et tambours l'accompagner en sonnant 
et en l)attant la charge. 

Nous nous sommes dit : 

— Il est fou! 

Et puis, tout de suite : 

— Ça, c'est beau! Ah! le brave petit soldat! 
Il monte, il monte. Le voici qui arrive en 



62 EN CAMPAGNE 

haut de la pente. Il nous semble maintenant 
tout petit, et, pourtant, nous le distinguons 
encore fort bien, car il tient toujours le milieu 
de la route et le voici maintenant qui se détache 
nettement sur la crête. 3Iais, que fait-il? Ma 
parole, mais il court? On ne distingue plus sa 
boiterie, il prend le pas de gymnastique, il fonce 
sur quelqu'un... 

Vrrrran!... Une salve a crépité là-haut. La 
silhouette du soldat a vacillé, elle essaye de se 
redresser, fait quelques pas encore, lève son 
fusil à bout de bras, le lâche, puis tombe comme 
une masse. La charge épique est terminée. Les 
misérables n'ont pas compris ce qu'avait d'ad- 
mirable cette héroïque folie! 

Pauvre petit fantassin boiteux , nous garderons 
ton souvenir. Nous parlons encore souvent de 
toi, mes chers amis et moi, quand le hasard des 
cantonnements ou des bivouacs nous réunit. Si 
Dieu le veut, nous en reparlerons encore sou- 
vent, plus tard, longtemps après la guerre. Et 
nous te citerons en exemple à nos petits-neveux 
quand, vieux retraités à cheveux blancs, nous 
leur conterons nos souvenirs de guerre, le soir, 
au coin du feu. 



III 



LA PREMIERE CHARGE 



4 septembre. 

Six heures du soir. 

Soirée étouffante et lourde. Le régiment, à 
droite et à gauche de la grande route de Vau- 
champs à Montmirail. s'est formé en colonnes 
de demi-régiment. A peine pied à terre, les 
hommes, éreintés, noirs de la poussière collée 
aux visages, se sont jetés sur le sol et dorment, 
vautrés dans le champ de blé fauché. Les offi- 
ciers, par petits groupes, causent pour lutter 
contre le sommeil. Les nuits sont courtes en 
campagne. Le bivouac, installé à minuit, a dû 
être levé à trois heures du matin. 

Et depuis six heures la bataille fait rage, car 
l'ennemi a presque aussitôt « accroché » notre 
arrière-garde et il a fallu faire face. 11 en est 
ainsi chaque jour de cette retraite inoubliable, 
commencée à la Sambre et poussée jusqu'au delà 
de la Marne. Chaque jour, nous avons dû nous 



64 EN CAMPAGNE 

battre. Chaque jour, l'ennemi était repoussé. 
Chaque jour, il fallait reculer. 

Soldats, mes frères, qui avez vécu ces heures 
douloureuses, les oublierez-vous jamais? Ou- 
bUercz-vous l'angoisse qui vous étreignait quand 
vous deviez, au moment où le jour déclinait, 
après avoir vu tomber tant des vôtres, aban- 
donner une nouvelle parcelle de notre douce 
France, livrer aux barbares quelques-uns de 
nos jolis hameaux, quelques-uns de nos champs, 
de nos vergers, de nos jardins, quelques-unes de 
nos vignes?... C'était l'ordre. Nous avons com- 
pris depuis combien tant de sacrifices avaient 
été utiles. Mais alors, nous ne savions pas... Et 
le doute venait. Nous avons connu des jours 
atroces et rien ne pourra arracher de ma mé- 
moire l'impression d'anéantissement physique 
et moral dont nous étions alors frappés, mes 
camarades et moi. 

Le régiment, harassé, dort. 

Seul, calme, flegmatique, debout au milieu 
de la route, le colonel veille. La pipe aux dents 
sous les moustaches rousses à la gauloise, le 
schako incliné sur les yeux, les bras croisés 
sur la tunique azur, il semble le gardien tou- 
jours vigilant de ce vaste troupeau. Dans de 
semblables instants, il faut que le chef sache 
fermer les yeux sur l'abandon, le débraillé. 



LA PREMIÈRE CHARGE 63 

l'affaissement de sa troupe. Les forces humaines 
ont des limites. On les a dépensées sans compter 
depuis des jours et des jours. Tout instant 
d'arrêt dans la lutte doit être un instant de 
repos. L'important, c'est que le chef veille. 
Braves petits chasseurs, dormez tranquilles, 
votre colonel veille sur vous. 

Je regarde les hommes de mon peloton 
écroulés devant leurs chevaux. Comment recon- 
naître les jolis cavaliers si bien astiqués, si 
propres, si reluisants, qui mettaient jadis la 
note gaie de leur tenue dans les rues vieillottes 
de la petite garnison. 

Sous les schakos bossues, aux visières défor- 
mées, les visages amaigris et tannés semblent 
des masques de cire. La barbe a envahi ces 
figures d'enfants et leur donne des mines 
d'hommes de trente ans. ou plus. La poussière 
des routes et des champs, soulevée par les che- 
vaux, les voitures, les caissons, est venue se 
plaquer sur les visages, marquant les rides, 
envahissant les yeux, le nez et les moustaches. 

Les vêtements, rapetassés au petit bonlieur, 
au lïasard dune lialte, au bord de quelque haie, 
sont émaillés de pièces multicolores. Encore 
quelques jours de cette guerre sans répit et nous 
n'aurons plus rien à envier aux haillons épi- 
(jues dont Raffet habillait ses grognards d'Italie 
ou de Samhre-et-Meuse. 



66 EN CAMPAGNE 

Le nez en l'air, la bouche ouverte, les yeux 
mi-clos, mes chasseurs, allongés entre les 
jambes de leurs chevaux, dorment pesamment. 
Pauvres chevaux! Pauvres et jolies petites 
bétes si fines, si ardentes sous leurs robes bril- 
lantes d'été! Ils ont suivi le sort de leurs maî- 
tres. Combien déjà sont tombés sous les balles 
prussiennes, combien ont été abandonnés mou- 
rant de fatigue ou de misère au long- de nos ter- 
ribles chevauchées! Ils semblent dormir et 
poursuivre quelque lamentable rêve où tout 
n'est que fardeaux à porter, coups à recevoir, 
blessures à endurer. Ils allongent leur enco- 
lure vers le sol, mais n'ont même plus la force 
de saisir les brindilles vertes qui ont poussé de- 
ci de-là au milieu des tiges de blé. 

Inquiet, je me demande s'ils seraient encore 
en état de fournir l'effort suffisant pour le com- 
bat toujours possible et toujours désiré. 

Soudain, de la crête située à quelque huit 
cents mètres derrière nous, j'aperçois, dévalant 
comme une trombe, un cheval lancé à plein 
galop, monté par un cavalier gesticulant. Chose 
curieuse, personne n'a rien dit, personne ne l'a 
signalé, et pourtant, comme réveilles par un 
courant électrique, tous les hommes se sont 
dressés, les yeux grands ouverts, fixés sur le 
nouveau venu. C'est un sous-of licier d'artille- 



LA PREMIÈRE CHARGE 67 

rie, le visage cramoisi, les cheveux hirsutes, le 
képi rejeté en arrière, retenu sur la nuque par 
la jugulaire. D'une saccade brutale, il arrête 
une seconde sa monture écumante : 

— Le colonel?... Le colonel?... 
D'une seule voix, l'escadron a répondu. 

— Là, sur la route. Qu'y a-t-il? 

Déjà il est reparti ventre à terre. Déjà il est 
au colonel et se penclie vers lui. De loin, nous 
entendons des bribes de phrases : les uhlans... 
par les bois. . . nos pièces, nos attelages. . . 

Alors, ce fut comme un miracle. Sans un 
commandement, sans un signe, à l'instant 
même, tout le régiment se trouve à cheval, le 
sabre à la main. Le colonel, seul, est resté pied 
à terre. Avec le plus grand calme, à demi-voix, 
il demande quelques éclaircissements au maré- 
chal des logis qui répond avec de grands gestes. 
Tous les yeux sont fixés sur ce groupe. Chacun 
attend, haletant, l'ordre qui va être donné, le cri 
qui va être répété par cinq cents poitrines, par 
cinq cents liommes ivres de joie. 

C'est que nous croyons enfin arrivée l'heure 
bénie que nous attendons avec tant d'impa- 
tience, nous autres cavaliers, depuis le début de 
la campagne. La charge! Cette chose indescrip- 
tible qui est la raison d'être du cavalier; cet 
acte sublime qui troue, qui déchire, qui écrase 
dans une ruée furieuse, dans une galopade 



68 EN CAMPAGNE 

échevelée, le sabre haut, la bouclie hurlante, les 
yeux fous! La charge! La charge de nos grands 
ancêtres, de ces dcnii-dieux, Murât, Lasalle, 
Curély, Kellermann et tant d'autres. La charge 
que nous cherchons ardemment depuis le début 
de la campagne et qui nous fut toujours re- 
fusée. 

Ah! cette fameuse cavalerie allemande qui 
faisait son dogme de l'ofTensivc h outrance, 
quelle liaine et quel mépris nous avons conçus 
pour elle! Nous n'avions qu'un désir : nous 
mesurer avec elle. Et chaque fois que nous aper- 
cevions ses escadrons, c'était pour leur voir 
faire demi-tour et se replier en bon ordre der- 
rière leurs lignes d'infanterie ou pour nous 
attirer dans quelque embuscade sous le feu 
impitoyable de leui's mitrailleuses. 

Allons-nous enfin pouvoir les joindre et 
mesurer la longueur de nos sabres à celle de 
leurs lances? 

Le régiment s'est ébranlé d'un seul bloc der- 
rière le colonel qui, sur un grand alezan, calme 
eomme à la manœuvre, nous emmène au petit 
trot, en longeant les boqueteaux qui parsèment 
la plaine. Dans un halo de poMssière dorée, un 
peloton a décollé au galop pour faire l'avant- 
garde. 

Nos chevaux semblent avoir compris ce dont 



LA PREMIERE CHARGE 69 

il s'agissait. Ou bien est-ce nous qui leur avons 
communiqué lardeur guerrière qui nous en- 
flamme? Derrière moi, je sens le frémissement 
joyeux de mes hommes. Le premier rang n'ar- 
rive pas à garder la sacro-sainte distance, le 
mètre cinquante qui doit le séparer de son chef. 
Même le brigadier du centre laisse son cheval 
frôler la croupe du mien, « Tourne-ïoujours », 
mon brave clieval de guerre, le pur sang ardent 
qui m'a tant fait enrager aux écoles de régi- 
ment, sur le terrain de manœuvres, par sa 
brutalité et ses réactions terribles. « Tourne- 
Toujours » donne des signes manifestes d'éner- 
vement. Par des descentes de main violentes et 
répétées, il semble exprimer son mécontente- 
ment d être ainsi approché, lui, cheval d'oflicier, 
par d'humbles chevaux de troupe. Et certes, en 
temps onlinaire, le cavalier imprudent qui se 
serait permis de lui « monter dessus » aurait été 
vivement rabroué par moi. Mais aujourd'hui, 
au contraire, je me contente de rire dans ma 
barbe en pensant que tout à l'heure, quand la 
charge déferlera, « Tourne-Toujours » aura tôt 
fait de reprendre de lui-même la distance à 
laquelle il a droit, — et même davantage. 

Je prends plaisir à regarder les figures des 
hommes du 3' escadron, dont les pelotons en 
colonne clicvauclient côte à côte avec les nôtres. 
Les mentons sont liants, les yeux grands 



70 EN CAMPAGNE 

ouverts; les regards clairs sous l'ombre des 
visières fouillent au loin les moindres replis du 
terrain. Les mains sont crispées sur les gardes 
des sabres. Entre les deux escadrons, le com- 
mandant B..., penché sur l'encolure de sa mon- 
ture, s'essaye à de furieux coups de taille. Quel 
beau combat cela va être! Avec quelle joie nous 
allons voir les sabres courbes de nos chasseurs 
se dresser dans le ciel pur, pour retomber sur 
les schapskas de cuir bouiUi ! On attend l'ordre 
qui provoquera la détente terrible de tous ces 
muscles crispés. 

Un cavalier revient de l'avant-garde au triple 
galop et de l'éperon range fiévreusement son 
cheval aux côtés de celui du colonel. Il fait son 
rapport à phrases brèves qui n'arrivent pas jus- 
qu'à nous. Le colonel se penche vers notre capi- 
taine qui, derrière lui, incliné sur son cheval, 
l'oreille tendue, le sabre bas, recueille des 
ordres donnés à demi-voix. Nous n'entendons 
que la dernière phrase : 

— Je vous soutiens avec le reste du régi- 
ment. 

Vive Dieu I Donc, c'est à nous, c'est à notre 
cher escadron que reviendra l'honneur de la 
première attaque. Cliacun se redresse, (^bacun 
ressent toute la gloire qui va rejaillir sur nous. 
Chacun s'apprête à accomphr des exploits qui 
étonneront — nous en sommes sûrs — Je reste 



LA PREMIÈRE CHARGE 71 

du régiment, de l'armée, de la France. En 
avant! En avant! En avant! 

Déjà, d'un galop coulant et facile, les pelotons 
ont dépassé le colonel. Et tout à coup nous 
nous trouvons bizarrement solitaires et isolés 
dans ce vaste paysage que nous parcourions 
l'instant d'avant au milieu de nos camarades. 
Une suite de champs jaunes ou verts, coupés 
de-ci de-làpar des boqueteaux touffus. Sur notre 
gauche, au milieu des vergers, les bâtiments 
massifs et grisâtres de la ferme de Bel-Air. En 
face de nous, à quelques centaines de moires, 
la ligne sombre d'un bois dont un léger mouve- 
ment de terrain nous cache la base. 

A peine le premier peloton a-t-il atteint le 
sommet de cette croupe que, devant nous, partent 
quelques coups de feu. Immédiatement, nous 
avons compris. Cette fois encore nous n'aurons 
pas la joie de nous mesurer à l'arme blanche avec 
leurs ulilans. A la lisière du bois, nous distin- 
guons nettement, le genou en terre, et l'arme 
prête, une cinquantaine de tirailleurs à l'uni- 
forme gris, à la casquette ronde sans visière. 
Nous les reconnaissons bien. 

C'est un de leurs détachements de cyclistes 
qui s'est faufilé dans ce bois et nous attend 
posément, le fusil liaut. Comme toujours, les 
cavaliers ont dû se replier à l'abri de leur 
ligne. 



72 EN CAMPAGNE 

Qu'importe! Le bois n'est pas si touffu qu'on 
ne puisse y lancer nos chevaux et la tentation 
est trop forte de pousser ces cro{iuants la pointe 
aux reins. Je mesbaudis déjà à la pensée de 
voir détaler entre les troncs d'arbres les pe- 
santes bottes ferrées. Je me propose fermement 
d'allonger ma lame vers les basques flottantes 
de leurs tuniques, afin d'activer leur fuite. 

Le capitaine a compris la pensée de tous. 

— En bataille! 

En un clin d'œil, la mouvante muraille s'est 
formée dans un cliquetis joyeux d'étriers, de 
fourreaux et de fers entre-choqués. Et le galop 
s'allonge vers le bois... 

Mais alors la lisière de celui-ci s'entoure 
comme d'une ceinture de feu. Une fusillade 
intense crépite. Les balles sifflent, sifflent. Et, 
derrière moi, j'entends le bruit sourd que fait 
sur la terre dure la chute de quelques corps, 
hommes ou chevaux. De mon peloton, un che- 
val sans cavalier se détache et vient, étriers 
ballants, galoper à ma hauteur. Qu'importe! 
En avant! En avant! 

Nous ne sommes plus qu'à 200 mètres 
d'eux. Déjà, l'éperon aux flancs de nos bétes, 
nous avons pris le galop allongé. 

Soudain, une angoisse atroce vient rem- 
placer l'allégresse guerrière qui nous poussait 
au combat joyeux. Le même découragement. 



LA PREMIÈRE CHARGE 73 

la même impression d'impuissance, le même 
sentiment de l'inutile sacrifice nous élreint 
le cœur. Distinctement, nous venons tous de 
voir que la lisière du bois est entourée d'une 
clôture en fil de fer et que c'est à l'abri der- 
rière cet obstacle infrancliissable que les Prus- 
siens, tranquillement, comme à la cible, nous 
ajustent et tirent. Que faire? Que tenter pour 
les joindre quand même et venger ceux des 
nôtres qui sont tombés? Pendant une seconde, 
comme une vague profonde, un sentiment d'iior- 
reur et de rage impuissante passe sur l'esca- 
dron. Les balles sifflent, sifflent. 

Mais le capitaine a pris le parti le plus sage. 
Il a compris que la retraite s'imposait. Il a, der- 
rière lui, plus de cent vies bumaines qu'il faut 
garder pour les heures meilleures ou pour de 
plus utiles sacrifices. D'une voix vibrante, qui 
domine le crépitement de la fusillade, il com- 
mande : 

— A moi, en fourrag-eurs ! 

Et il dirig-e son cbeval dans l'oblique, vers la 
plus proche dépression du terrain. Mais le mou- 
vement s'exécute mal. Les hommes, découra- 
gés, au lieu de s'égailler comme une volée de 
moineaux, se précipitent en un groupe compact, 
dans lequel les balles prussiennes viennent 
encore abattre quelques chevaux. Comme ces 
quelques secondes nous paraissent longues! Je 



74 EN CAMPAGNE 

me demande par quel miracle nous n'avons pas 
plus de victimes. Mais quelle musique désa- 
gréable font à nos oreilles la multitude de balles 
qui nous poursuivent comme des abeilles dont 
nous aurions violé le nid. 

Enfin, nous voici à l'abri. En suivant le fond 
d'une coulée, l'escadron atteint un petit bois 
derrière lequel il peut se reformer. Les che- 
vaux, to-ut en sueur, s'ébrouent. Les liommes, 
silencieux, l'œil morne, la bouche mauvaise, 
recherchent leur place en silence et rectifient 
l'alig^nement. 

Dans le jour mourant qui commence à estom- 
per toutes choses, mon sous-officier, à demi- 
voix, fait l'appel, tandis que d'un regard navré 
je contemple les résultats sanglants de l'inutile 
charge. Et pourtant, je n'ai pas à me plaindre. 
Trois cavaliers légèrement blessés qui, loin de 
se lamenter, semblent fiers du sang vermeil qui 
rougit leurs tuniques et leurs mains. Les 
hommes dont les chevaux sont tombés rallient 
déjà, trottinant lourdement dans le champ de 
luzerne qui s'étend devant nous. Un seul manque 
encore à l'appel : Paquin! Un brave petit soldat 
énergique et discipliné dont j'aime particulière- 
ment la bonne immeur sous le feu comme au 
bivouac. Mais il va sans doute revenir. Cahard, 
son camarade de lit, m'assure que son cheval a 
fait une faute et que c'est ainsi qu'il est tombé. 



LA PREMIÈRE CHARGE 75 

Il croit même l'avoir vu se relever aussitôt la 
charge passée. 

— Mon lieutenant... Mon lieutenant, votre 
cheval est blessé. 

Je suis déjà à terre et les larmes me viennent 
aux yeux. J'ai bien vite oublié les moments de 
colère et d'impatience que m'a valus le tempé- 
rament batailleur de « Tourne-Toujours ». Dans 
quel état ils me l'ont mis, ce brave, ce merveil- 
leux compagnon d'armes! Une balle est entrée 
à la face interne de la cuisse gauche, faisant, en 
sortant, une horrible plaie large comme la main 
d'où le sang coule à flots et inonde le jarret et 
la jambe jusqu'au sabot. Deux autres balles l'ont 
percé, 1 une au liane, l'autre au rein, marquant 
deux petits trous rougeàtres. La noble bête m'a 
ramené sans défaillir. Et maintenant, campée 
sur ses quatre membres tremblants, l'encolure 
dressée, les naseaux largement ouverts, les 
oreilles pointées, elle fixe les yeux loin, loin 
devant elle. Elle semble regarder en face la mort 
qui vient. Pauvre « Tourne-Toujours », tu ne 
te doutes pas du serrement de cœur que 
j'éprouve en te caressant tout doucement, tout 
doucement, comme on caresse un petit enfant 
qui souffre. 

Mais je dois m'arracher à la tristesse qui 
ni'étreint. Le jour baisse de plus en plus et 



76 EN CAMPAGNE 

Paquin n'a pas rejoint. Deux hommes, rapi- 
dement, mettent ma selle sur le cheval d'un 
des hlessés. Tandis que raide-major P..., dans 
l'ombre naissante, se penche sur les hommes 
plus gravement hlessés, étendus dans l'herbe 
verte, je vais aller voir si mon petit chasseur 
n'est pas resté là-bas, sur le terrain de la 
charge. 

— Cahard, Finet, Monniette, Vallée, à moi. 
Sabre au fourreau, au petit trot, nous voilà 

sortis de l'abri que nous oll'rait le bois. Mes 
quatre hommes, dispersés à grands intervalles à 
ma droite et à ma gauche, se dressent par ins- 
tants sur leurs étriers pour voir plus loin. 

Le canon s'est tu. A peine, de temps à autre, 
entend-on éclater un ou deux coups de feu iso- 
lés. La nuit est presque venue. A l'horizon, une 
longue traînée rougeàtre éclaire encore faible- 
ment les choses. Tout s'estompe et tout devient 
mystère. En face de nous s'étend la masse in- 
quiétante du bois qui, tout à l'heure, cracliait la 
mort. Au-dessus de nos têtes des oiseaux noirs 
tourbillonnent en croassant. 

— Paquin ! . . . Paquin ! . . . Paquin ! . . . 

Mes cliasseurs, graves, attentifs, clament de 
toutes leurs forces le nom de leur camarade. 
Mais nulle voix ne leur répond. .Nous sommes 
cependant bien sur le terrain parcouru par l'es- 
cadron. De temps en temps, nous rencontrons 



LA PREMIÈRE CHARGE 77 

le cadavre d'un cheval qui jalonne ce triste che- 
min. Une pauvre jument, dont la jamhe cassée 
ballotte lamentablement, hennit doucement, 
comme pour appeler au passag-e ses compa- 
gnons d'écurie. 

— Paquin !.. Paquin!... Paquin!... 

Allons, il faut faire demi-tour et rejoindre les 
nôtres. La guerre a de ces instants douloureux 
où il faut maîtriser son cœur, oublier ceux 
qu'on aime, ceux qui souffrent, ceux qui meu- 
rent, pour ne plus songer qu'à son régiment, à 
son escadron, à son peloton. Il faut retrouver 
les camarades qui nous attendent là-bas, dans 
l'ombre, pour prendre le chemin du bivouac. 
Paquin sera porté ce soir« disparu ». Mot grave 
qui veut dire tant de choses; mot qui laisse un 
peu d'espoir, mais qui fait naître tant de 
craintes. 

Hélas ! demain j'apprendrai la triste nouvelle. 
Des zouaves trouveront son corps dans un bou- 
quet de bois où il s'était traîné avec une bles- 
sure au ventre. Il était étendu là, les bras en 
croix et face au ciel. Et c'est ainsi qu'il finit no- 
blement sa trop courte rie de brave petit soldat. 

A travers cliamps, par un clair de lune splen- 
dide, l'escadron, silencieux, s'éloigne. Ceux qui 
ont fait la guerre connaissent cette heure grave 
011, après une journée de combat, chaque corps 



78 EN CAMPAGNE 

rejoint le lieu qui lui a été fixé pour le repos. 
C'est le moment où, dans le commun de la vie, 
la nature s'endort dans la paix du soir. C'est le 
moment où l'on voit dans les villages et dans 
les fermes s'allumer les fenêtres basses derrière 
lesquelles la famille s'assoit autour de la sou- 
pière fumante, après le labeur journalier. 

Nous ne connaissons plus depuis longtemps 
la quiétude exquise de ces instants. On entend, 
au contraire, dans l'infini de la campagne, 
comme une sorte de broubaha monotone et 
barbare. Ce sont les milliers de canons, de 
fourgons, de caissons, de véhicules de toutes 
sortes qui sont la vie même d'une armée. Tout 
cela roule métbodiquement dans l'ombre avec 
un bruit de ferraille et de grincements vers un 
but invisible et cependant certain. Au-dessus de 
cet immense chaos, des cris s'élèvent. Cris de 
soldats égarés demandant leur chemin, cris de 
fourgonniers poussant leurs attelages fourbus, 
commandements de chefs s'efforçant, dans l'obs- 
curité, d'empêcher le mélange des unités. C'est 
l'envers de la bataille, le moment où l'on sent la 
fatigue de l'esprit et du corps et l'infinie tris- 
tesse de songer à ceux qui ne sont plus... 

Au loin, deux villages brûlent, éclairant d'une 
façon sinistre quelques coins de ce spectacle. 
Ce soir me paraît plus triste, plus angoissant 
que jamais... 



IV 



LA RECONNAISSANCE DE COURGIVAULT 



5 septembre. 

La l)rig'ade provisoire qui vient d'être formée 
avec notre régiment et le ..' chasseurs (l'Afrique 
a été réunie au petit jour par notre colonel, qui 
en a pris le commandement. Les régiments 
accolés se sont formés en masse à l'abri d'une 
ligne de crêtes, au haut desquelles les vedettes 
attentives se profilent face au nord. Le soleil 
éclaire déjà d'une lumière crue le tableau 
bigarré que forment les uniformes clairs des 
cavaliers pied à terre et les rangs immobiles des 
chevaux. Les uns et les autres somnolent 
encore. 

Le colonel a réuni les officiers de la brigade 
sur le front des escadrons. Il tient un papier à 
la main et nous en donne lecture d'une voix 
vibrante qui ne lui est pas habituelle. Dès les 
premières phrases, nous nous sommes resser- 
rés instinctivement autour de lui. Nous ne pou- 



80 EN CAMPAGNE 

vons en croire nos oreilles. C'est la première 
fois depuis le début de la guerre que nous enten- 
dons parler de la sorte. 

Mais quand il a terminé, nous sommes tous 
saisis de stupeur. Ne nous affirmait-on pas hier 
encore, — tandis qu'avec l'arrière-gardc du 
..* corps nous franchissions le Grand-Morin, 
serrés de près par les avant-gardes ennemies, 
— ne nous affirmait-on pas que nous allions 
reculer jusqu'à la Seine? Et voilà qu'en quel- 
ques paroles nobles et simples le général en 
ciief nous apprend que les épreuves de cette 
affreuse retraite sont terminées et que le jour 
est \ enu de reprendre l'offensive. Il nous de- 
mande à tous de faire notre devoir jusqu'à la 
mort et nous promet la victoire. 

Par groupes animés nous rejoignons nos 
escadrons. Notre joie se communique vite à la 
troupe qui, tout de suite, comprend. Les 
hommes échangent des lazzi et se proposent 
d'accomplir des exploits fabuleux. Ils ont déjà 
oublié les fatigues de ces quinze jours de 
retraite. Ils ne songent plus que leurs chevaux 
peuvent à peine les porter et que beaucoup 
seraient incapables de prendre le galop. 

Qu'importe? 

Avec mes camarades^ d'escadron, nous for- 
mons déjà de merveilleux projets. Ceux de 
d'A..., qui vient de faire à Saumur son cours 



LA RECONNAISSANCE DE COURGIVAULT 81 

(le lieutenant d'instruction d'une façon brillante, 
comportent de vastes mouvements d'une straté- 
gie compliquée. Ils aboutissent à un encercle- 
ment prodigieux, mais inévitable, des armées 
allemandes. De F. ., plus prosaïque, songe à de 
pantagruéliques repas, amplement arrosés de 
vin du Rhin. 0..., le sous-lieutenant tout frais 
émoulu do 1 École, — d'oii il est sorti avec le 
n" 1, s'il vous plaît, — semble un jeune pou- 
lain échappé, tant sa joie ne connaît plus de 
bornes. Quant à notre capitaine, le capitaine de 
la N..., notre aimable et sympathique chef, il 
est transfiguré. L'horreur de la retraite que 
nous avions dû subir l'avait péniblement affecté ; 
mais il a suffi des quelques lignes qui viennent 
d'être lues pour lui rendre toute son ardeur 
joyeuse. 

— Mon capitaine, un officier au colonel. 
Bravo, c'est mon tour de marclier... Quelques 

mots de félicitations, des mains qui se tendent 
vers moi, et je pars au milieu de l'envie géné- 
rale. Me voilà devant le colonel qui, la carte en 
main, au milieu des officiers supérieurs, m'ex- 
plique en phrases brèves ce qu'il attend de 
moi : 

— Direction Courgivault. Reconnaissez si le 
village est occupé. Vous me rendrez compte 
sur la route qui mène directement d'ici au vil- 
lage. La brigade vous suivra dans une heure 



82 EN CAMPAGNE 

par le même chemin. J'envoie deux autres 
reconnaissances sur tel et tel village. 

Et une minute après je suis sur la route de 
Courgivault. 

J'ai choisi, dans mon peloton, un brigadier et 
quatre gaillards solides, ayant déjà fait leurs 
preuves. Devant moi, bien en selle sur son 
cheval Cabri, dont la croupe puissante émerge 
des avoines hautes, Vercherin nous éclaire. J'ai 
pleine confiance dans sa vigilance et dans son 
adresse. Je connais ses yeux clairs, d'un bleu 
limpide. Je sais que s'il est possible de voir 
quelque chose, il le verra mieux qu'aucun autre, 
et que je n'aurai pas besoin de stimuler son zèle. 

A ma droite et à ma gauche, le brigadier 
Madelaine, Finet le sapeur, Lemaître et mon 
fidèle ordonnance Wattrelot chevauchent silen- 
cieusement, dispersés en fourrageurs à grands 
intervalles. L'expérience est venue depuis le 
début de la campagne. Nous nous méfions 
maintenant des balles prussiennes. Nous savons 
les ravages qu'elles font dès que nos cavaliers 
commettent l'imprudence de se grouper. Les 
chances seront moindres ainsi de ''ecevoir un 
mauvais coup. 

Le temps est splendide. Comme il ferait bon, 
ce matin, courir à travers champs, le fusil sous 
le bras, derrière un bon chien, en quête du per- 
dreau ou du lièvre. Mais, aujourd'Imi, il s'agit 



LA RECONNAISSANCE DE COURGIVAULT 83 

d'une autre cliasse, plus dangereuse sans doute, 
mais combien plus passionnante! 

L'air est d'une limpidité extraordinaire. Pas 
la moindre traînée de brume. Les yeux peuvent, 
sans effort, distinguer le plus petit détail des 
fossés et des baies. Nos poumons respirent 
librement. On devine déjà que la cbaleur sera 
accablante dans quelques heures. Mais la fraî- 
cheur de la nuit subsiste encore, laissant dans 
les luzernes et dans les chaumes les perles bril- 
lantes de la rosée. Quelle joie de vivre au milieu 
d'une nature aussi délicieuse, avec, dans le 
cœur, l'espérance de la victoire! 

Je pense que celui qui n'aura pas fait cette 
guerre sera incapable de me comprendre, car je 
n'ai pas l'habileté qu'il faudrait pour expliquer 
clairement ce que je ressens en phrases écrites. 
Il faudrait, pour cela, une plume plus exercée 
que la mienne, un esprit plus rompu à l'analyse 
des sentiments. 

Il me semble que j'ai en moi un souffle d'une 
puissance étrange qui me rend léger, léger, et 
me donne envie de parler tout iiaut, pour moi 
tout seul. Et, si je voulais parler, je ne trouverais 
certainement pas les mots qu'il faut. Peut-être 
ai-je simplement envie de crier, de pousser des 
hourras. Ce doit être plutôt cela, car, instincti- 
vement, je serre les dents pour ne pas me laisser 
aller à des manifestations aussi intempestives. 



84 EN CAMPAGNE 

Ce serait si bon, cependant, de pouvoir hur- 
ler à pleine gorge, de pouvoir clianter, face à 
l'ennemi, des hymnes de gloire. Je voudrais 
entendre derrière moi toute l'armée me suivant, 
entendre toutes les musiques, toutes les fan- 
fares accompagnant notre marche en avant de 
ces incomparables refrains guerriers qui vous 
prennent aux entrailles et font venir aux yeux 
les larmes. 

Et, au contraire, c'est le calme absolu, le 
silence le plus impressionnant qui se puisse 
concevoir. Jusqu'à ce jour, à pareille heure, la 
campagne retentissait de tous les bruits innom- 
brables que fait une armée battant en retraite. 
Des milliers de canons, de caissons, de convois 
roulaient avec un bruit monotone et continuel 
sur toutes les routes et tous les chemins prati- 
cables. Souvent déjà retentissaient les premiers 
coups de feu échangés entre les éclaireurs des 
deux cavaleries ennemies. 

Aujourd'hui, rien! En face de nous, rien ne 
bouge, le pays semble désert, les champs aban- 
donnés. Pas un être vivant n'apparaît à notre 
vue. 

Derrière nous aussi, c'est le silence complet. 
Je sais cependant que toute une armée est là, 
attendant pour marcher au combat que mes 
camarades et moi envoyions notre renseigne- 
ment. C'est lui (jui dirigera ses coups... Je 



LA RECONNAISSANCE DE COURGIVAULT 85 

sais que ma brigade est derrière ce pli de ter- 
rain, que tous, officiers et cavaliers, sont impa- 
tients de se lancer sur mes traces à l'attaque. 
Je sais qu'après eux, couchés par sections dans 
les sillons, des milliers et des milliers de fan- 
tassins ont les yeux fixés dans la direction que 
je suis et que des centaines et des centaines de 
canons sont prêts à cracher la mort. Mais cette 
multitude disciplinée se tait, retient, pour ainsi 
dire, son souffle dans l'attente de l'ordre qui 
la jettera en avant. 

Je me sens transporté de joie. 

Donc, c'est sur moi et sur quelques cama- 
rades que repose la confiance de tant de soldats. 
C'est sur nos indications que les régiments 
vont se précipiter les uns ici, les autres là, por- 
tant la mort et recevant la mort avec, pour la 
première fois, la certitude de vaincre, puisque, 
pour la première fois, le chef suprême a dit qu'il 
fallait vaincre. Et pas un instant je n'ai la crainte 
d'être inférieur à ma tâche. Il me semble, au 
contraire, que j'étais destiné, de toute éternité, 
à commander cette première reconnaissance 
offensive de la campagne de France... Je sens 
près de moi le cœur de mes hommes battre à 
l'unisson du mien. 

J'ai consulté ma carte avant de prendre le 
trot et j'ai vu que le chemin menant à Courgi- 
vault traversait deux bois peu profonds, mais 



86 EN CAMPAGNE 

s'étcndant consicléi'al)lcment dans le sens de 
leur largeur. Or voici qu'au bas d'une crête que 
nous venons de dépasser j'aperçois, à 500 inè- 
■ très environ, le premier d'entre eux. De la voix, 
j'arrête un instant Vercherin qui déjà poussait 
vivement son cheval vers la masse touiïue. Je 
sais combien d'iiommes sont tombés pour avoir 
agi en pareille circonstance comme nous agis- 
sons aux manœuvres, où l'ennemi est constitué 
par de joyeux camarades coiffés de blanc et où 
d'innocentes cartouches à blanc remplacent les 
balles des carabines. Nous avons bientôt appris 
des Allemands eux-mêmes la manière dont il 
faut reconnaître un bois ou un village et aussi 
comment il faut les garder. 

Combien il serait plus élégant, plus « ca^•alier 
léger », de me lancer au galop, le sabre haut, 
avec mes cinq petits chasseurs, jusque dans les 
premiers taillis. Mais je sais maintenant que, 
s'il est occupé par l'ennemi, les hommes sont 
couches sur le sol, faisant corps avec lui, utili- 
sant les arbres et les buissons pour se dissi- 
muler jusqu'au dernier moment. Pas un de 
nous n'en reviendrait. 

Nous en sommes réduits à employer contre 
eux leur propre tactique de fantassins montés. 
Fini le temps joli des charges à la hussarde, 
comme sont finis les panaches, les pelisses flot- 
tantes, les tresses hongroises et les sabretaches. 



LA RECONNAISSANCE DE COURGIVAULT 87 

Il serait insensé de rester cavalier pour com- 
battre des gens qui ne le sont pas et ne veulent 
pas l'être. Nous lutterions à armes inégales et 
trop de hraves soldats ont payé de leur vie, 
depuis le début de la campagne, leur désir de 
combats épiques, à la Lasalle. 

De ma jumelle, je fouille consciencieusement 
la lisière du bais. Avant d'y pénétrer, je veux 
m'efforcer de voir si quelque mouvement ne 
s'y distingue pas, si quelque broussaille ne 
s'écarte pas, ouverte par la main d'un tirailleur 
trop impatient. Mes liommes, attentifs, figés en 
des attitudes qu'eût aimées Neuville, la cara- 
bine au pli du bras, regardent de tous leurs 
yeux, écoutent de toutes leurs oreilles. Rien! 
J'appelle Vercberin d'un sifflement léger. Le 
silence est tellement complet qu'il l'a perçu. Il 
comprend le geste que je lui fais et. pas à pas, 
la carabine haute, il s'avance vers le bois et, 
par le chemin, brusquement y pénètre. 

Un instant, mon cœur a battu, pendant que 
je voyais mon éclaireur s'approcher de la lisière 
épaisse. Maintenant je respire. Nous y péné- 
trons après lui, chacun par une issue différente, 
et nous le traversons aussi vite que nous le 
permettent les jambes des chevaux et les diffi- 
cultés du terrain. En arrivant à l'autre extré- 
mité, j'ai plaisir à retrouver bien vile mes 
quatre braves compagnons, qui émergent près- 



88 EN CAMPAGNE 

que en même temps des épais fourrés. De loin, 
je vois leurs bonnes ligures tournées vers moi, 
satisfaites et graves. Sur la crête, en face, auprès 
d'un arbre isolé, se détache déjà la silhouette 
immobile de Yercherin. 

Bientôt nous l'y avons rejoint et, de cette 
petite hauteur, nous découvrons sur la croupe 
prochaine le deuxième bois à traverser, qui 
nous cache, à un kilomètre au delà, le village 
de Courgivault. Je craignais fort que cette 
deuxième lisière ne servît à l'ennemi pour 
constituer une redoutable ligne de défense. 
Aussi est-ce avec encore plus de précautions 
que je la fais aborder. Comme la première, nous 
la trouvons inoccupée et nous traversons le 
bois sans encombre. 

Je comptais apercevoir immédiatement Cour- 
givault; mais un pli de terrain me le cache 
encore. Je profite de cet abri naturel pour faire 
avancer tout mon monde sans risquer un coup 
de fusil. Puis, toujours précédés par Yercherin, 
nous débouchons sur le plateau où se trouve le 
village. 

Ceux qui se sont trouvés dans des situations 
semblables connaissent le court instant d'émo- 
tion que l'on ressent quand, tout à coup, on 
aperçoit, à quelques centaines de mètres de soi, 
le terme de sa mission, le point décisif où il 
faut arriver coûte que coûte, celui où l'on est 



LA RECONNAISSANCE DE COURGIVAULT 89 

presque certain de trouver l'ennemi tapi, où 
l'on se doute qu'il vous voit, vous épie, vous 
suit en silence dans tous vos mouvements, et 
attend le moment propice pour vous fusiller à 
coup sûr. 

J'arrête un instant mes hommes. Au milieu 
de prairies vertes et de chaumes parsemés de 
pommiers s'étend la Hsière grisâtre du village. 
C'est un ensemble assez banal de maisons pré- 
sentant tantôt l'aspect de grosses fermes, tantôt 
celui d'humbles maisons paysannes. Les toits 
de tuiles forment comme une masse rougeàtre, 
au-dessus de laquelle s'élève le clocher trapu 
de l'église. A la jumelle, je distingue le cadran 
de l'horloge, où je lis l'heure : six heures 
quinze. 

Mais cette liorloge semble être la seule chose 
vivante du village. En vain chercherait-on, dans 
les jardins et les vergers qui l'entourent d'une 
ceinture fleurie, l'animation paisible de la vie 
campagnarde. C'est pourtant l'heure où, d'habi- 
tude, l'on voit sortir des étables, manches 
troussées et en sabots, les ménagères portant 
les seaux pleins du lait fraîchement trait; où 
sur les chemins de terre brune, les lourds cha- 
riots et les faucheuses s'en vont, cahin-caha, 
au labeur quotidien. Est-ce la guerre qui a 
chassé au loin tous ces pauvres villageois, ou 
bien est-ce la rude poigne teutonne qui les tient 



90 EN CAMPAGNE 

prisonniers, bouclés dans leurs caves, sous la 
menace du revolver? 

Et pourtant, d'ici, rien ne peut faire supposer 
que le village soit occupé par l'ennemi. Je ne 
distingue aucun travail de défense. Nulle barri- 
cade ne semble en interdire l'entrée. Aucune 
vedette ne se laisse voir au coin des meules ou 
derrière les arbres. 

Au sud du village, dans notre direction, 
s'avance comme une proue de navire la masse 
imposante d'une grosse ferme. Elle semble 
former un l)astion avancé de la forteresse que 
serait Courgivault. Les murailles en sont hautes 
et blanches. A son extrémité se trouve accolée 
une forte tour ronde coiffée d'ardoises qui 
achève de lui donner l'aspect d'un donjon en 
miniature. Le chemin que nous avons suivi, 
serpentant parmi les cliamps, doit, à en juger 
par ce que nous en voyons, passer devant sa 
maîtresse porte. En face de celle-ci, on devine 
un autre chemin perpendiculaire au premier et 
dont la direction est marquée par un alignement 
d'arbres qui le bordent sans doute. Et, le long 
de ce chemin, séparées par de petits intervalles, 
une douzaine de grosses meules semblent être 
une ligne de bataille menaçante formée face à 
nous, pour nous barrer l'accès du village. 

Au milieu de toutes ces choses, c'est toujours 
le même silence, plus tragique certainement 



LA RECONNAISSANCE DE COURGIVAULT 9t 

que le fracas du combat. J'ai l'impression que 
les deux armées se sont retirées, chacune de 
leur côté, et que nous restons seuls, oubliés, à 
cent kilomètres de l'une comme de l'autre. 

Mais il faut en finir. Sur mon geste, Vercherin 
gagne le premier arbre d'une longue ligne de 
peupliers. Cette ligne part de la ferme et longe 
le chemin que nous suivons jusqu'à une distance 
d'environ cent mètres de la première muraille. 
En se glissant de l'un à l'autre, il pourra ainsi 
approcher d'elle avec une sécurité relative.- 
Soudain, je le vois qui s'arrête brusquement, 
dressé sur ses étriers, regardant droit devant 
lui dans la direction des meules. 

Je n'ai pas besoin qu'il me fasse le moindre 
signe. J'ai compris qu'il voyait quelque chose et 
d'un temps de galop je suis auprès de lui. Il est 
calme comme à l'ordinaire, seulement ses yeux 
bleus sont un peu plus dilatés et il parle un peu 
plus vite, avec un accent que je ne lui connais 
pas. 

— Mon lieutenant..., là, derrière cette meule, 
il ma semblé..., j'ai cru voir une tète se lever 
au-dessus des herbes... 

Je regarde dans la direction qu'il m'indique 
de sa carabine au bout du bras tendu. Je ne 
vois rien que le village silencieux et paisible. 
Toujours la même impression de vide, odieuse, 
déprimante. Et, chose bizarre, nos deux che- 



92 EN CAMPAGNE 

vaux, dont nous laissons les rèncs flotter libre- 
ment sur l'encolure, paraissent pris soudain de 
la même frayeur et, ensemble, font brusque- 
ment demi-tour. J'ai tôt fait de ramener le 
mien d'un vigoureux coup d'éperon et, tandis 
que Verciierin, entraîné un peu plus loin, 
revient au petit pas, je reprends ma jumelle 
pour inspecter de plus près tous les détails du 
village. 

Alors, au moment précis où je porte l'instru- 
•ment à mes yeux, je vois surgir brusquement 
devant moi, à moins de cent mètres, toute une 
ligne de tirailleurs, vêtus de gris. Pendant l'es- 
pace d'une seconde, une angoisse terrible nous 
saisit. Combien sont-ils? Deux cents, trois cents 
peut-être. El, presque en même temps, retentit 
une formidable salve de coups de fusil. Ils nous 
épiaient depuis longtemps. Coucliés dans les 
herbes qui bordent le chemin aboutissant à la 
ferme ou allongés derrière les meules, avec 
l'admirable disciphne qui fait leur force, ils 
avaient exécuté l'ordre. Pas un d'entre eux ne 
s'était montré. Seul, sans doute, le hauptmann 
qui les commande dressait la tête de temps à 
autre, afin de juger du moment favorable pour 
commander le feu. C'était lui, sans doute, que, 
fort heureusement pour nous, Verciierin avait 
aperçu un instant. Sans la prudence (jui nous 
est venue avec l'expérience, pas un de nous 



LA RECONNAISSANCE DE COURGIVAULT 93 

n'aurait échappé. Heureusement chacun de mes 
hommes a bien conservé la place que je lui 
avais assignée. Pas un n'a bronclié sous la 
rafale. Et pourtant Dieu sait quelle sinistre 
musique les balles jouent à nos oreilles. 11 faut 
gagner du champ. 

Je fais un signe qui est vite compris. Cliacun 
fait demi-tour et allonge le galop vers le petit 
vallonnement d'où nous émergeâmes tout à 
riieure. Les balles nous accompagnent de leur 
sifflement odieux qui nous fait instinctivement 
rentrer la tète entre les épaules. Mais je me 
réjouis en moi-même de la rage qu'ils mettent 
à nous abattre, car, dans leur précipitation, ils 
visent mal. 

Et déjà nous sommes presque à l'abri, quand 
tout à coup j'aperçois à ma droite Ramier, le 
cheval de Lemaître, qui s'écroule comme une 
masse. Tout en m'efTorçant d'arrêter ma jument 
qui montre une ardeur immodérée à se mettre 
hors de danger, je vois le clieval et le cavalier 
se débattre un instant sur le sol, formant un 
mélange confus de sabots dressés et de bras 
gesticulant. Puis Ramier se relève et part tout 
seul en hennissant tristement. Il s'éloigne d'un 
trot claudicant qui n'est pas de bon augure. 

Mais déjà Lemaître est debout, redressant 
sur sa tète son scliako écrasé. Un peu étourdi, 
il semble un instant rassembler ses idées, puis 



94 EN CAMPAGNE 

je vois sa bonne figure rougeaude se retourner 
vers moi. Elle s'éclaire d'un large sourire. 

— Pas de mal, mon vieux? 

— Rien d'cassé, mon lieut'nant. 

— Alors, trotte! 

Et voilà mon Lemaître, allongeant ses courtes 
jambes lourdement bottées, franchissant fossés 
et talus avec une légèreté dont — ma foi — je 
ne l'aurais point cru capable. Il est curieux de 
voir combien le bruit de la fusillade donne de 
la vitesse aux jambes d'un cavalier démonté. 
Lemaître arrive en même temps que moi à 
l'abri dans le vallon. Et, presque en même 
temps, Finet le sapeur lui ramène son vieux 
compagnon de route, Ramier, qu'il a pu rattra- 
per. Le pauvre cheval fait peine à voir telle- 
ment, déjà, saboiterie s'est accentuée. Il semble 
ne pouvoir avancer qu'avec difficulté et son 
regard paraît plein d'une angoisse infinie. 

Vite, j'ai vu d'un coup d'œil la place où la 
balle l'a frappé. Un petit trou s'aperçoit à peine, 
perdu dans le poil brun, à la pointe de la fesse 
gauche. 

— Reste ici, attends-nous. Je reviens dans 
un instant. 

Je veux me rendre compte si, à l'est du vil- 
lage, je pourrai voir quelque chose d'intéres- 
sant et je me retourne vers mes autres cavaliers 
dont les chevaux groupés soufflent derrière 



LA RECONNAISSANCE DE COURGIVAULT 95 

nous. Quelle n'est pas ma stupéfaction de voir 
le brigadier Madelaine la figure inondée de sang. 

— Ce n'est rien, mon lieutenant..., ça m'a 
passé devant le nez... pftt! 

Du revers de la main, il s'essuie la face. 
Effectivement, une balle l'a éraflée. Un centi- 
mètre de plus et le brave garçon avait le nez 
emporté. Heureusement, la peau est à peine 
entamée. Madelaine reprend : 

— Ce n'est rien..., mais c'est ma jument... 

Il a mis pied à terre et, d'un air navré, me 
montre la cuisse ensanglantée d'Attraction, une 
jolie et fine petite jument grise qu'il aime et 
soigne avec passion. Une balle a transpercé sa 
cuisse de part en part et le sang a coulé, lui fai- 
sant comme une guêtre rouge. Je le tranquil- 
lise : 

— Allons, allons, ce ne sera r;pn. Allez à pied 
derrière ce bois vous mettre tranquillement à 
l'abri avec Lemaître. Je vous rejoins Inentôt. 

Et me voilà reparti avec Yercberin, Finet et 
Wattrelot. Je tente de déboucber vers la droite 
de Courgivault. Mais maintenant que les pre- 
miers coups de feu ont été tirés, on ne nous 
laisse plus approclier. Dès que nous apparais- 
sons, de la lisière du village part une fusillade 
nourrie qui nous force à une retraite rapide. Il 
n'y a plus aucun doute à avoir : Courgivault est 
occupé, et occupé fortement. 



96 EN CAMPAGNE 

A l'abri (run talus, je mets vivement pied à 
terre et Wattrelot prend la bride de mon clie- 
val. Tandis que, un genou dans l'herbe, j'écris 
sur l'autre le renseignement que je vais envoyer 
au colonel, Verclierin et Finet, à cent mètres 
l'un de l'autre, font bonne garde sur la crête, 
tournés face à la direction de l'ennemi. Je confie 
le pli à mon fidèle Wattrelot : 

— Au colonel, et vite! J'attends ici jusqu'à 
l'arrivée de la brigade. 

Je rejoins au pas le petit groupe formé, à la 
corne du bois, par Madclaine et Lemaître, tan- 
dis que Wattrelot s'éloigne d'un bon trot au 
travers des chaumes. Mais un triste spectacle 
m'attend. 

Devant son maître désolé, le pauvre Ramier 
s'est laissé tomber comme une masse, et il ago- 
nise tout doucement. Déjà ses yeux sont trou- 
bles, ses jambes se raidissent et tremblent. De 
temps en temps, un soubresaut agite tout son 
corps. 

Je regarde Lemaître. Il a l'air aussi triste que 
s'il perdait son meilleur ami. En campagne, 
notre cheval n'est-il pas en effet notre meilleur 
ami, celui qui nous sert jusqu'au bout, celui qui 
nous sauve parfois de la mort et qui nous porte 
jusqu'à ce que ses forces l'abandonnent? Je 
descends de cheval et en donne la bride à 
Lemaître : 



LA RECONNAISSANCE DE COURGIVAULT 97 

— Ne pleure pas, mon brave, c'est une belle 
fin pour ton Ramier. Il aurait pu, comme tant 
d'autres, mourir de fatigue, épuisé de misère, 
au coin de quelque liaie. Il vient de finir en sol- 
dat. Tout ce que nous pouvons faire, c'est 
d'abréger ses souffrances et de l'envoyer bien 
vite rejoindre tant de bons camarades au paradis 
des braves chevaux. Car ils ont leur paradis 
aussi, crois-le bien. 

Mais Lemaître paraît peu convaincu. Il hoche 
la tête tristement et flit : 

— Oh ! mon lieutenant, jamais je ne le rem- 
placerai. Un si bon cheval, si beau, qui sautait 
si bien... Et puis, toujours beau poil, et bien 
gras, facile à entretenir... Non, jamais on ne 
m'en trouvera un semblable. 

— Mais si, mais si... 

Cependant j'avoue que ma main tremble 
quand je prends mon revolver. Un cheval de 
moins dans un peloton, c'est un peu comme un 
enfant de moins dans une famille. Et puis, c'est 
aussi un cavalier démonté et un sabre perdu 
pour la bataille. Lemaître avait raison. Ramier 
était un bon et vieux serviteur, un de ceux qui 
ne boitent jamais, se nourrissent de tout et de 
rien, et ne blessent pas. Il est dur de lui donner 
le coup de grâce. Mais puisqu'il est irrémédia- 
blement penlu.. 

J'introduis tout doucement le canon de 



98 EN CAMPAGNE 

mon arme dans son oreille. Je voudrais qu'il ne 
sentît point le froid du métal. Mais il a frémi de 
tout son corps et je vois son œil, se ranimant un 
instant, qui semble me fixer d'un air de repro- 
che. PalT! Un petit bruit sec... Ramier est secoué 
d'un court frisson. Mais il ne souffre plus et son 
cadavre tout raide sera une carcasse de plus 
ajoutée à tant d'autres qui jonchent la campagne. 

Tandis que Lemaître cliarge son lourd paque- 
tage sur ses épaules et s'éloigne vers le régi- 
ment, accompagné du brigadier M'adelaine, 
tirant Attraction par la figure, je rejoins mon 
poste d'observation, tout près de Finet et de 
Verclierin. Courgivault est toujours silencieux 
et morne. 

Soudain, derrière moi, sortant du bois, j'aper- 
çois un peloton en fourrageurs qui se dirige 
dans notre direction. Ce sont des cliasseurs 
d'Afrique. Je les reconnais au grand nombre de 
chevaux blancs qui font autant de taches claires 
sur le vert sombre des fourrés. Et, presque au 
même instant, une sourde détonation retentit 
au loin. Un ronflement bizarre se fait entendre 
au-dessus de nos têtes et un obus vient éclater 
au pied des mctiles occupées par les fantassins 
prussiens. C'est une de nos batteries de 75 qui 
déjà règle son tir sur Courgivault. 

Mon renseignement est arrivé. La bataille de 
la Marne est commencée. 



LA RECONiNAISSANCE DE COURGIVAULT 99 



7 heures du soir. 

Sous un ciel idéalement pur qu'illuminent des 
myriades d'étoiles, la brigade, frémissante de 
joie, traverse le champ de bataille pour gagner 
ses cantonnements. Au-dessus de nos têtes les 
derniers shrapnells ennemis éclatent en gerbes 
de feu. Nous n'y faisons même pas attention. 
Nous croisons dans Tombre des bataillons d'in- 
fanterie qui viennent renforcer la ligne. Ils nous 
interpellent pour avoir des nouvelles. On les 
leur jette en passant : « Courgivault, Mont- 
ceau..., enlevés, perdus, puis repris à la baïon- 
nette par les braves fantassins de la division 
M... Des régiments ennemis anéantis par notre 
artillerie qui a fait merveille... » 

Petit à petit, le feu s'éteint sur toute la ligne. 
Les incendies allumés par les obus éclairent de 
toutes parts le champ de bataille comme des 
torches allumées à notre gloire. La joie est dans 
tous les cœurs. Elle flotte sur la campagne 
ensanglantée, d'où monte une sorte d'ivresse 
qui s'empare de nos âmes. 

Quel beau soir que celui d'une première vic- 
toire! 



1. AFFAIRE DE JAULGONNE 



10 septembre. 

Le 9 septembre, vers huitlieures du soir, nos 
éclaireurs de pointe entraient dans Montigny- 
les-Condé au moment où les derniers dragons 
de la garde prussienne le quittaient à grande 
allure. La nuit très sombre arrêta notre pour- 
suite. Le ciel roulait de gros nuages mena- 
çants; on n'y voyait pas à dix pas devant soi. 
Tandis que les capitaines plaçaient en hâte des 
postes tout autour du village, tandis que les 
lieutenants établissaient des barricades à toutes 
les issues et y installaient des gardes, les four- 
riers faisaient ouvrir les granges et les écuries. 
Aidés par les habitants, ils répartissaient de 
leur mieux le logement insuffisant entre les 
hommes et les chevaux des escadrons. Dans 
chaque peloton on allumait les feux des cui- 
sines à l'abri des murailles pour que l'ennemi ne 
les vît pas. 



402 EN CAMPAGNE 

Quel dîner nous fîmes ce soir-là ! C'était dans 
une salle au plafond bas garni de poutrelles. 
Les murs en étaient enfumes et crasseux. Sur 
un coffre placé près de la porte, je vois encore 
un gros tas de pains de munition jetés péle- 
même et, penciié sur l'àtre de la grande cliemi- 
née, éclairé par le feu de bois, un bomme in- 
connu qui tournait quelque cbose dans une mar- 
mite. Autour de la grande table, une vingtaine 
d'officiers aflfamés, harassés, mais joyeux, par- 
tageaient fraternellement quelques morceaux 
de viande que l'iiomme puisait dans sa mar- 
mite. 

Nous mangeâmes en commun, le capitaine et 
moi, dans la même assiette et bûmes dans la 
même timbale, car la vaisselle était rare. Au- 
tour de la table, la pauvre femme qui nous 
hébergeait courait, affolée par le désir de con- 
tenter tout le monde. Et, dans le coin le plus 
reculé, dans l'ombre,, un très vieux paysan, 
hébété, les yeux iiagards, contemplait cette 
scène inattendue. On fit une ovation au capi- 
taine C..., toujours ingénieux, qui rapportait on 
ne sait d'oîi une grande cruche de vin aigrelet. 

Depuis trois jours, nous poursuivions en 
combattant l'armée allemande. Nous étions 
rompus de fatigue. Mais nous ne la sentions 
que le soir, cpiand nous nous arrêtions pour 
donner un peu de repos à nos pauvres chevaux. 



L'AFFAIRE DE JAULGONNE 103 

Avant que la dernière bouchée fût avalée, plu- 
sieurs d'entre nous ronflaient déjà, la tête 
appuyée dans les bras croisés sur la table. 

Les autres causaient de la situation. L'en- 
nemi fuyait rapidement vers la Marne. 11 devait 
l'avoir franchie à cette heure, laissant pour pro- 
téger sa retraite cette division de cavalerie de la 
garde avec laquelle notre brigade, depuis la ba- 
taille du 6 septembre, était sans cesse aux 
prises. Auraient-ils le temps défaire sauterions 
les ponts derrière eux? Serions-nous obligés 
d'attendre, pour reprendre la poursuite, que nos 
sapeurs en aient jeté de nouveaux? 

On parlait avec anxiété de deux reconnais- 
sances que notre colonel venait de lancer dans 
la nuit : deux braves officiers, F..., des chas- 
seurs d'Afrique, et mon bon camarade d'esea- 
dron 0... On se demandait avec angoisse s'ils 
pourraient remplir leur mission : gagner à tout 
prix la Marne et nous faire savoir au petit jour 
s'il restait un passage sur le fleuve soit à Mont- 
Saint-Père, soit à Jaulgonne, soit à Passy-sur- 
Marne, soit à Dormans. Aucune mission ne 
pouvait (Hrc plus périlleuse que ces reconnais- 
sances faites dans la nuit noire, à travers un 
pays encore occupé par l'ennemi. 

La nuit fut courte. Avant que le jour parût, 
les chevaux étaient bridés et les liomnios prêts 
à se mettre en selle. Et, dès que filtrèrent les 



104 EN CAMPAGNE 

premières lueurs de l'aube, mon escadron, dé- 
signé pour faire T avant-garde de la brigade, 
dévala rapidement les pentes abruptes au pied 
desquelles est située la petite ville de Condé. 
Le peloton d'A... était en pointe. Je fus cliargé 
avec le mien de reconnaître la partie est de la 
ville, tandis que F..., avec le sien, s'occuperait 
des quartiers de l'ouest. 

Par escouades, sabre au clair, nos chasseurs 
se répandirent allègrement dans les rues de la 
vieille cité. Les fers des chevaux sonnaient 
joyeusement sur les pavés, entre les maisons 
anciennes et grises. Partout, sur le pas des 
portes, malgré l'heure matinale, les habitants 
se risquaient avec précaution et, tout joyeux de 
voir nos uniformes clairs, applaudissaient en 
criant : 

— Ils sont partis!... Ils sont partis ! 

Mais quelques vieux, plus calmes, répon- 
daient à mes questions : 

— Monsieur l'officier, méfiez-vous. Ils étaient 
encore là il y a une heure avec beaucoup de 
chevaux et de canons. Même il y a un général 
et tout un état-major qui ont couché au châ- 
teau... Nous ne jurerions pas qu'il n'en est pas 
resté quelques-uns par là. 

Le temps de rassembler mon peloton et je 
me portai rapidement au château, situé à la 
sortie nord de Condé. C'est une assez jolie cons- 



L'AFFAIRE DE JAULGONNE <05 

Iruction dont je n'eus pas le loisir de préciser le 
style. Le temps pressait, car la brigade, der- 
rière moi, devait arriver aux premières maisons 
du bourg-. Ce dont je me souviens, c'est que 
l'ensemble m'en parut harmonieux et que les 
bâtiments se détachaient gaiement sur le sombre 
feuillage du parc, tout reluisant encore des 
ondées de la nuit. Ils étaient construits en forme 
de fer à cheval, et au centre se trouvait une 
sorte de cour d'honneur agrémentée de deux 
lignes d'orangers en caisse. 

Je me liàtai de disposer deux postes, l'un sur 
la route pour éviter toute surprise, et l'autre à 
l'entrée du parc, afin de barrer la sortie au cas 
cil quelque fuyard tenterait de la francliir. Puis, 
avec le reste de mon peloton, je franchis au 
trot la grande grille dorée. Deux hommes se 
tenaient immobiles dans l'avenue qui menait au 
château. L'un, vêtu de noir^ le visage rasé, 
paraissait être quelque vieux serviteur de la 
maison, l'autre devait être l'un des jardiniers. 
Leurs visages blêmes, leurs yeux rougis prou- 
vaient qu'ils n'avaient guère dû dormir cette 
nuit-là. 

— Eli bien î l'ami, reste-t-il quelqu'un à 
cueillir chez vous? 

— Monsieur, répondit-il, je ne saurais vous 
dire, car je n'ai pas remis les pieds au cliàteau 
depuis qu'ils l'ont quitté. Ce que je puis assu- 



106 EN CAMPAGNE 

rer, c'est qu'ils ont fait ripaille toute la nuit et 
qu'ils se sont enivrés comme il n'est pas per- 
mis. Toute la cave y a passé et je ne serais pas 
étonné qu'il en fût resté quelques-uns sous la 
table. 

Mais comme je lui demandais d'entrer avec 
nous pour nous guider dans notre visite, il refusa 
avec épouvante. 11 était tout tremblant à la 
pensée de revoir peut-être l'un de ses hôtes 
forcés. Comme il n'y avait point de temps à 
perdre, je fis vivement mettre pied à terre à 
mes hommes. Je donnai l'ordre à un brigadier 
de fouiller l'aile droite des bâtiments, à un autre 
de reconnaître l'aile gauche et, avec ce qui me 
restait de mon peloton, je me chargeai de la 
partie centrale. Il fallait faire vite, et je pres- 
crivis à mes gradés de passer rapidement dans 
les différentes pièces, sans s'attarder à les ins- 
pecter en détail. 

La porte principale était grande ouverte. 
Ayant mis revolver au poing, je pénétrai dans 
le vestibule, où régnait un désordre indescrip- 
tible. Des ordonnances, sans doute, avaient 
couché et mangé là, car de la paille jonchait les 
dalles, et des bouteilles vides, ainsi que des 
boîtes de sardines et des débris de pain, étaient 
répandus çà et là. Mais quand j'ouvris la porte 
de la salle à manger, je ne pus m'cmpècher de 
m'arrèter un instant devant l'étrange spectacle 



L'AFFAIRE DE JAULGONNE 107 

que j'aperçus. Par les quatre hautes fenêtres 
entrait le jour gris de cette matinée de sep- 
tembre. Il répandait une lumière blafarde sur la 
longue lable. Messieurs les officiers de la garde 
avaient bien fait les choses. Toute l'argenterie 
des dressoirs avait été mise à contribution. 
Sans nécessité, d'ailleurs, car, arrivés trop tard 
pour se faire préparer un repas sérieux, ils 
avaient dû se contenter de ce qu'ils apportaient 
avec eux. Et le contraste était étrange de ces 
boîtes de conserves vides traînant au milieu de 
la riclie vaisselle, en partie brisée, et des plats 
d'argent demeurés vides. Mais ils s'étaient rat- 
trapés sur la cave. Un nombre incalculable de 
bouteilles pleines ou vides étaient entassées sur 
tous les meubles. Des verres fins de toutes 
formes et de toutes grandeurs, les uns vides, 
les autres encore à demi remplis, traînaient de 
tous côtés. La nappe blanche était, par places, 
souillée de larges taclies violacées. Le plancher 
était jonché de débris de verres en miettes. 
Tout autour, les chaises bousculées ou renver- 
sées marquaient à peu près les places d'une 
dizaine de buveurs. Sur cette scène de lende- 
main d'orgie, flottait une odeur acre de tabac et 
de vin. 

Une chose surtout m'est restée en mémoire : 
la vue d'une jolie casquette d'officier à bandeau 
rouge restée suspendue à l'une des branches du 



108 EN CAMPAGNE 

lustre central. Et j'évoquai malgré moi la tète 
de celui à qui elle devait appartenir, quelque 
rittmeister à monocle, à joues grasses et roses 
et à nuque débordante sur le haut col de la 
tunique. Quel dommage qu'il ait pu s'enfuir! Ce 
sont de ces figures que nous aurions tant de 
plaisir à voir de plus près et en face. 

Mais il ne fallait pas s'attarder. Nous repar- 
tîmes. Ce fut une galopade vertigineuse à tra- 
vers des salons bouleversés et des chambres où 
les lits portaient encore la trace des corps qui 
s'y étaient laissés tomber pesamment l'espace 
d'une heure. Mais nous n'y trouvâmes aucun 
ivrogne oublié. 

Comme nous redescendions dans la cour, mes 
deux brigadiers m'y attendaient déjà. Eux non 
plus n'avaient rien vu. Vite^ en selle! et nous 
repassâmes rapidement la grande grille dorée. 
Le vieux serviteur et le jardinier étaient tou- 
jours à la même place, silencieux et abattus. 
Ils ne nous dirent pas un mot, ne firent pas 
un geste; ils semblaient complètement désem- 
parés et incapables de comprendre ce qui se 
passait. 

A peine revenu à l'escadron, il m'était donné 
d'avoir une vision inoubliable. A un détour de 
la route, nous aperçûmes, se dirigeant vers 
nous, trois cavaliers couverts de sang. C'était 
F..., l'ofiicier de chasseurs d'Afrique, envoyé 



L'AFFAIRE DE JAULGONNE 109 

en reconnaissance la veille au soir. Il avait 
perdu son taconnet et avait la tète entourée 
d'un mouchoir ensanglanté. Son bras gauche 
était également soutenu par un bandage impro- 
visé passé autour du cou. Les deux hommes, 
également couverts de blessures, le suivaient. 
Leur regard droit et fier brillait dans leur visage 
fiévreux. Cn deux, n'ayant plus de fourreau, 
tenait encore à la main son sabre tordu et 
rouge. Instinctivement, nous arrêtâmes nos che- 
vaux et nous saluâmes. 

— Je n'ai pas pu atteindre la Marne, nous dit 
F. . . d'un ton de regret. Et pourtant, quand leurs 
avant-postes nous ont tiré dessus dans la nuit, 
nous avons (diargé et passé au travers. Nous 
avons traversé deux villages occupés en char- 
geant sous une grêle de balles. Nous avons 
chargé encore leurs avant-postes pour revenir. 
Et voilà..., je ramène deux hommes sur huit et 
tous mes chevaux ont été tués... Ceux-ci V — et 
il nous montrait sa monture — les chevaux de 
trois uhlans que nous avons tués pour ne pas 
rentrer à pied. 

Effectivement, ils n'avaient pas les jolis petits 
chevaux arabes qui remontent si excellemment 
nos chasseurs d'Afrique. Ils étaient juchés sur 
trois grandes biques au lourd paquetage eJle- 
mand. 

F... répéta d'un ton de dépit : 



ilO EN CAMPAGNE 

— Mais je n'ai pas pu atteindre la Marne... 
Ils étaient trop. 

Nous serrâmes avec effusion sa main valide. 
Pauvre et brave F...! Quelques jours après, il 
devait trouver une mort glorieuse en chargeant 
une fois de plus avec trois chasseurs pour déga- 
ger Tun des siens blessé. Jamais on ne vit 
type plus accompli de cavalier, je pourrais dire 
de chevalier. Il dort maintenant, le corps criblé 
de coups de lance, dans les plaines de Cham- 
pagne. 

A peine l'avions-nous dépassé que nous aper- 
çûmes la reconnaissance de mon camarade 0... 
Notre joie fut grande de constater qu'il revenait 
indemne avec tout son monde. Et pourtant que 
de dangers il avait affrontés, fusillades d'avant- 
postes, fusillades de cyclistes, poursuite de ca- 
valiers. A Crézancy, où il arrive à trois iieures 
du matin, le village est occupé et fortement 
gardé. Et cependant il n'y a (|u"un pont au- 
dessus de la voie ferrée et il est à l'autre bout 
du village. Par bonheur, il peut s'emparer d'un 
habitant. Il l'oblige, en lui mettant le revolver 
sous le nez, à le guider par des sentiers impos- 
sibles qui lui permettent de faire le tour du 
pays sans éveiller l'attention et l'amènent jus- 
qu'au pont. Là, il se lance au galop et peut 
passer malgré le feu du poste qui le garde. 
Enfin, il arrive jusqu'à la Marne. Il ne trouve 



L'AFFAIRE DE JAULGONNE lli 

d'intact que le pont de Jaulgonne, un pont sus- 
pendu léger, fragile, mais que nous serons bien 
heureux de trouver s'il en est temps encore. Et 
il rentre en hâte en traversant les bois et en 
essuyant encore maints coups de feu. Il rap 
porte le renseignement qui va orienter notre 
marche. 

Dès lors, il ne fallait plus perdre une minute. 
Le capitaine me détacha aussitôt avec mon 
peloton pour suivre en flanc-garde la Ugne de 
crêtes boisées qui domine la route à droite, 
tandis que F..., avec le sien, franchissait le 
Surmclin et la voie ferrée qui le longe et allait 
remplir la même mission de l'autre côté de la 
vallée. 

Ma mission était assez pénible. En efi'et, les 
hauteurs qui dominent à l'est le cours du Sur- 
melin sont constituées par une série de croupes 
séparées par d'étroits ravins perpendiculaires à 
la rivière et qu'il nous fallait franchir pour con- 
tinuer notre route vers le nord. L'ennemi sem- 
blait avoir abandonné complètement cette région 
et l'on entendait à peine le canon au loin, vers 
l'est. Enfin, vers les sept lieures du matin, nous 
débouchâmes sur la vallée de la Marne. 

Tandis que j'envoyais des cavaliers sur la 
route serpentant le long du SurmeHn pour me 
mettre en liaison avec mon capitaine, j'inspec- 
tais soigneusement à la jumelle la rive droite 



112 EN CAMPAGNE 

(le la Marne. Le spectacle aurait pu tenter un 
peintre et les travaux de la guerre n'empêchent 
pas de goûter le charme de tableaux aussi ravis- 
sants. Le soleil chassait petit à petit la brume 
de ce matin morose et commençait à dorer les 
hauteurs couvertes de bois qui dominent les 
deux rives de la rivière. Partout régnait le 
calme d'une journée qui s'annonçait exquise. 
Nous nous serions crus à un pacifique service 
en campagne favorisé par une radieuse matinée 
d'automne. La Marne décrit ici de gracieux 
méandres. Elle coule limpide et claire dans un 
étroit vallon tapissé de prairies vertes, bordées 
à gauche et à droite de colHnes peu élevées 
parsemées de bois. A nos pieds, parmi les peu- 
pliers et les hêtres de la rive, nous distinguions 
les blanches maisons de coquets villages : Char- 
tèves, Jaulgonne, Varennes, Barzy. 

Je portais surtout mon attention dans la 
direction de Jaulgonne, puisque c'était par là 
que l'effort du passage serait tenté. Les hau- 
teurs aux pieds desquelles est situé Jaulgonne 
s'élèvent à pic sur la rive nord et baignent 
presque dans la rivière. Au contraire, au sud, 
de notre côté, la rive gauche de la Marne est 
bordée de vastes prairies que traversent la voie 
ferrée et la grande route d'Épernay. La position 
aurait donc été très forte pour les Allemands 
s'ils avaient franchi la rivière, car nous serions 



L'AFFAIRE DE JAULGONNE 113 

forcés, avant d'arriver au pont, de traverser un 
vaste espace découvert qu'ils pourraient tenir 
sous le feu de leur artillerie. Mes chasseurs, 
prompts à saisir le pourquoi des choses, fouil- 
laient également de tous leurs yeux la rive 
opposée. Rien ne bougeait, rien ne décelait la 
présence d'une troupe quelconque parmi les 
boqueteaux aux teintes rouillées qui tapissaient 
les flancs de la colline muette. Auraient-ils déjà 
fui plus loin? Auraient-ils abandonné, sans la 
défendre, cette redoutable position? 

A ce moment, par le sentier abrupt qui, de 
la route, menait à la croupe boisée où nous 
étions, un de mes chasseurs parut. Son cheval 
soufflait bruyamment, car la pente était rude et 
il avait dû se hâter. Il m'apportait des ordres. 

— Mon lieutenant, le capitaine m'envoie 
vous dire de le rejoindre au plus vite de l'autre 
côté du pont. Le premier peloton est déjà 
passé, mais on a vu des cavaliers ennemis de 
l'autre côté du village. 

Comme il disait ces mots, quehiucs coups de 
feu retentirent au loin, très nets et très secs 
dans la paix radieuse de ce beau matin de sep- 
tembre. Allons, tant mieux! Nous les avons 
« accrocliés ». On va rire. Déjà mes hommes 
commencent à plaisanter et à montrer plus de 
vivacité et de brusquerie dans leurs mouve- 
ments. C'est une sorte d'énervement joyeux. Il 

8 



§14 EN campagnp: 

gagne toujours la troupe quand on entend les 
premières détonations et que Ton escompte 
quelque jolie galopade où l'on est certain — 
nous le sommes tous — d'avoir le dessus. 

En file indienne, par le sentier rocailleux et 
glissant, nous dévalons rapidement vers la 
plaine. Bientôt nous voici sur la grande route, 
puis nous tournons à gauche et nous nous en- 
gageons sur la longue chaussée hordée de peu- 
pliers qui mène au pont. Tout près de la rive, 
j'aperçois un petit groupe de cavaliers pied à 
terre. Je reconnais notre colonel au milieu de 
rétat-major de sa brigade. 11 donne des ordres 
au lieutenant-colonel commandant les chas- 
seurs d'Afrique. Je m'approche pour rendre 
compte de ma mission. Et j'apprends que déjà 
le premier escadron a franchi la rivière et oc- 
cupe le village situé de l'autre côté. On a vu 
des fractions de cavalerie allemande sur les 
crêtes voi-sines. 

Je me dispose à rejoindre rapidement mes 
camarades. j\Iais il faut être patient pour arriver 
à passer la Marne. Le pont jeté d'une rive à 
l'autre paraît un jouet déhcat. Il semble voler 
au-dessus des eaux. Comment songer à faire 
passer des milliers dliommes, de chevaux, de 
canons sur cette chose si mince qu'on dirait à 
peine soutenue au-dessus des berges par les 
mailles fragiles d'une toile d'araignée? Le capi- 



L'AFFAIRE DE JAULGONNE 115 

taine D... me transmet les ordres formels du 
colonel. 

— Ordre de ne passer que quatre cavaliers à 
la fois, et au pas. 

Prenant la tête du mouvement, je pars avec 
mes quatre premiers chasseurs. Le pont retentit 
d'une façon bizarre sous les pieds des chevaux 
et il me semble qu'il est pris d'une sorte d'os- 
cillation inquiétante. Heureusement que l'en- 
nemi ne se trouve point de l'autre côté, sans 
quoi le passade nous aurait coûté ciier. 

Tandis que je me fais ces réflexions, voilà 
qu'une fusillade nourrie éclate à la lisière des 
bois qui dominent Jaulgonne à lest. On doit 
tirer sur le village, car aucune balle ne siffle 
autour de nous. Ce doit être le premier esca- 
dron qui est aux prises avec les cavaliers alle- 
mands. Arrivé de l'autre côté du pont, mon 
impatience grandit. Quel supplice de voir tout 
le temps quil faut pour réunir ma trentaine de 
braves et courir à l'aide des camarades î Je dis- 
tingue dans les yeux des hommes une hâte 
semblable. Ceux qui sont sur le pont et qui 
avancent tout doucement, pas à pas, semblent 
implorer un geste qui les autorisera à prendre 
le trot. Mais je fais semblant de ne point com- 
prendre et les pieds des chevaux continuent à 
marteler lourdement le tablier sonore du pont. 
Enfin, voici tout mon monde réuni. 



116 EN CAMPAGNE 

Au trot, je gagne les premières maisons de 
Jaulgonne. Les habitants, sur le pas des portes, 
m'interrogent au passage : 

— Monsieur l'officier..., monsieur l'officier, 
vont-ils revenir? 

— Jamais de la vie! 

Au passage, j'arrête une estafette qui m'ap- 
prend que des cavaliers allemands tirent sur la 
sortie du village. On ne sait pas leur nombre, 
car ils sont à l'abri des bois. Elle m'apprend 
aussi que le premier escadron tient toutes les 
sorties nord et est du village, à l'exception de 
celle située au bord de la rivière, sur la route 
de Marcilly, où mon camarade F... a établi son 
peloton. Je vais me mettre à la disposition de 
ceux qui défendent la sortie principale du vil- 
lage, celle qui ouvre sur la route de Fismes. 
C'est la plus importante, car c'est dans cette 
direction que retraitent les Allemands que nous 
avons devant nous. 

Le village n'a pu s'étendre vers le nord, car il 
est maintenu par des hauteurs qui lui opposent 
une barrière abrupte. Il est construit à cheval 
sur la route de Fismes et cette route constitue 
pour lui sa rue principale, presque son unique 
rue. Je dois donc traverser tout Jaulgonne 
avant d'arriver à sa sortie dans la direction des 
coups de feu. Bientôt m'y voici. Les chevaux 
du premier escadron sont massés dans les 



L'AFFAIRE DE JAULGONNE Hl 

courtes ruelles qui s'embranchent sur la grande 
rue. Je fais mettre pied à terre à mon peloton 
dans une cour trop étroite et fort incommode. 
Mais, avant tout, il faut dégager la chaussée et 
mettre nos clievaux à l'abri des balles qui peu- 
vent prendre la rue en enfilade si le combat se 
déplace vers la gauche. Puis, tandis que le 
sous-oflicier rassemble les escouades pour le 
combat à pied, je cours jusqu'aux dernières 
maisons du village pour reconnaître le terrain 
et prendre des ordres. 

Dans un petit renfoncement, je vois le com- 
mandant P... toujours à cheval. Il me dit son 
inquiétude sur la situation : les tireurs ennemis 
sont invisibles..., ils criblent de balles la lisière 
du village sans qu'on puisse leur répondre... et 
on vient de lui apprendre qu'on avait aperçu des 
pièces d'artillerie qui se mettaient en batterie. 
Il me conseille d'aller trouver le capitaine du 
premier escadron, qui est chargé de défendre 
cette entrée du village et de me mettre à sa dis- 
position en cas de besoin. 

Pendant notre courte conversation, mon 
peloton, conduit par son sous-officier, est venu, 
en longeant les murs, jusqu'à l'endroit où nous 
sommes. Les hommes, la carabine à la main, 
calmes et souriants, attendent en silence le 
moment de marcher au feu. Je leur fais signe 
de patienter encore un instant et, tournant le 



118 EN CAMPAGNE 

mur, je me trouve tout à coup en pleine cam- 
pagne. Je dois dire que l'accueil que je reçois 
me laisse un instant interdit. Par centaines, les 
balles arrivent en claquant, effritant les murs, 
coupant les branches d'arbres. De notre côté, un 
silence de mort. Nos hommes, à genoux ou 
couchés derrière tous les abris qu'ils ont pu 
trouver, ne ripostent pas, ne voyant rien, et 
attendent stoïquement, sous l'averse des balles, 
que leurs adversaires se décident à avancer. 

Je cherche des yeux le capitaine de L... qui 
commande le premier escadron. Le voici. 
Debout, face à l'ennemi, les mains dans les 
poches, il donne tranquillement ses ordres à un 
sous-officier. Et, comme je lui demande s'il 
peut m'employer, il m'explique la situation : 
l'ennemi, en nombre inconnu, occupe les bois 
qui dominent Jaulgonne à l'est. Impossible de 
déboucher en ce moment. L'essentiel est de 
tenir le village, et par conséquent le pont, 
jusqu'à l'arrivée de notre infanterie. Il m'ap- 
prend que le premier peloton de mon escadron, 
conduit par le lieutenant d'A..., vient de se jeter 
en tirailleurs dans les vignes, les vergers et les 
champs qui s'étendent entre la route et le fleuve. 
Il va tenter de s'approcher des bois pour recon- 
naître la force qui s'y est établie. 

— Vous voyez, mon cher, que pour 1 instant 
je n'ai pas besoin de vos carabines. J'ai là tout 



L'AFFAIRE DE JAULGON.NE H9 

mon escadron qui ne peut tirer un coup de feu. 
Tant que l'ennemi ne sortira pas des bois, nous 
ne pouvons qu'attendre en nous préservant de 
notre mieux. 

Je mets mon peloton à l'abri dans une petite 
cour et je prescris à mon sous-officier de rester 
en liaison avec moi pour le cas où j'aurais 
l'occasion de l'employer. Puis je retourne à la 
lisière du village, a(in d'examiner le terrain. Je 
rejoins, derrière un gros tas de fagots, mon 
camarade S..., du premier escadron, qui com- 
mande le peloton le plus proche. Nous ne pou- 
vons nous empêcher de rire de cette situation 
bizarre : être en formation de combat face à 
l'ennemi, recevoir une grêle de projectiles et ne 
rien voir. 

S... est devenu philosoplie au cours de cette 
campagne et il y a quelque mérite. Car les pires 
souffrances morales et physiques que nous 
avons connues ont dû lui paraître, à lui, plus 
insupportables encore. S... était, au régiment, 
l'officier mondain par excellence. Il était de 
toutes les réceptions, de tous les thés, de tous les 
bridges, de tous les dîners. Il était l'adepte le 
plus fervent du tennis, du golf et des chasses. 
Son élégance était proverbiale et l'on vantait 
aussi bien la coupe de ses tuniques et de ses 
culottes que celle de ses vestons et de ses 
jaquettes. La tenue de ses harnachements et la 



120 EN CAMPAGNE 

silliouettcdc ses hottes étaient légendaires. C'est 
dire le cliangement (ju'il trouva brusquement 
dans ses habitudes et dans ses goûts pendant 
les démoralisantes journées de la retraite et les 
dures heures de la poursuite. Malgré tout, il 
garde toujours sa bonne immeur et n'a pas perdu 
son entrain. Il a conservé l'élégance apprêtée 
des gestes et semble aussi à Taise derrière son 
tas de bois où s'écrasent les balles que dans le 
salon le mieux tenu. Ses vêtements sont tachés 
et reprisés, la barbe a envahi son visage et, 
cependant, sous ce rude aspect, on devine tou- 
jours le mondain averti et raffiné. Et cela ne 
manque pas de chic. 

Il m'explique avec une netteté et un calme 
parfaits les débuts de l'afTaire. Les éclaireurs 
que d'A... avait envoyés sur la crête, repoussés 
par les cavaliers allemands, se rabattant sur 
Jaulgonne; le premier escadron venant barri- 
cader et défendre l'entrée du village et l'attente 
anxieuse où l'on était de savoir ce qu'était 
devenu le peloton d'A... parti en reconnaissance 
vers le bois. Nous nous hissons par-dessus les 
fagots entassés et risquons prudemment nos 
têtes. La route toute blanche grimpe à flanc de 
coteau parmi les champs parsemés de pom- 
miers. A huit cents mètres devant nous s'allonge 
la lisière sombre du bois d'où part la fusillade. 
A notre droite, au bord de l'eau, sur la route qui 



L'AFFAIRE DK JAULGONNE 121 

mène à Marcilly, F... doit apercevoir l'ennemi, 
car nous entendons distinctement le crépitement 
de ses carabines. 

Un homme de son peloton paraît, courant le 
long des murs, se courbant en deux pour offrir 
une cible moins grande aux balles et tâclier de 
se dissimuler derrière les herbes liantes. 

— Qu'y a-t-il? 

— Le lieutenant m'envoie dire qu'ils vien- 
nent de mettre des pièces en batterie là-haut, 
dans la clairière. 

Et il nous indique d'un geste vague une 
direction où nous n'apercevons rien. Cependant 
nous savons que F... ne nous a prévenus que 
parce qu'il est certain de ce qu'il dit avoir vu. 
Et nous passons quelques minutes désagréa- 
bles, celles où l'on se dit : est-ce sur moi que 
ça va tomber? L'attente semble s'éterniser et 
Ton voudrait savoir tout de suite sur quel but 
vont éclater les projectiles. Est-ce sur le pelo- 
ton de F...? Est-ce sur le pont, pour essayer de 
le détruire? Est-ce sur les fantassins qui peut- 
être commencent à déboucher? Ou bien sur les 
camarades de la brigade restés sur la rive gau- 
che en formation de combat à pied? Cette in- 
certitude est pire que le danger lui-même. 
Allons, c'est fait! Deux sifflements, deux dé- 
tonations violentes à 300 mètres devant nous, 
deux flocons de fumée blanche qui s'élèvent 



122 EN CAMPAGNE 

au-dessus des champs verdoyants, tout ceci 
indique qu'ils ont un autre but. Ce doit être 
le peloton d'A... qu'ils ont visé, car les shrap- 
neUs ont éclaté dans la direction où il s'est 
éloigné tout à l'heure avec ses hommes. 

Notre angoisse est de courte durée. Nous dis- 
tinguons bientôt nos chasseurs qui reviennent 
tranquillement, sans courir, et en bon ordre. Ils 
utilisent le fossé assez profond qui longe la 
route à gauche et qui les couvre jusqu'à mi- 
corps. Les shrapnells allemands, mal ajustés, 
éclatent tantôt en avant d'eux, tantôt plus haut, 
sur le versant de la colline. Mais notre émotion 
grandit à chaque minute. Qu'un projectile 
tombe sur la route ou dans le fossé et nous 
aurons l'Iiorrible vision de ces braves renver- 
sés, fauchés, hachés par la mitraille. Quand on 
combat soi-même, on n'a guère le loisir de son- 
ger ainsi à son prochain. On a bien d'autres 
soucis, car il faut d'abord s'occuper de ses 
hommes, de ceux qui constituent la petite 
famille du peloton. Mais c'est un véritable sup- 
plice quand on est soi-même à l'abri, ou pres- 
que, et que l'on a sous les yeux de bons cama- 
rades contraints de s'avancer à découvert sous 
le feu de l'ennemi. En ce moment, celui des Al- 
lemands se concentre sur cette petite file 
d'hommes que nous voyons là, à 200 mètres de 
nous. Les shrapnells se succèdent sans inter- 



L'AFFAIRE DE JAULGONNE 123 

ruption, mais sans plus de précision. Nos amis 
se rapprochent! Us sont presque à notre barri- 
cade. Nous distinguons deux chasseurs soute- 
nus par leurs camarades. Et comme, inquiets, 
nous nous dressons hors de nos abris, d'A... 
nous crie : 

— Ce n'est rien. Des égratig-nures... 

Enfin les voici à l'abri. Tandis que notre bon 
camarade, l'infatigable aide-major P..., s'em- 
presse pour leur faire un premier pansement, 
on se serre autour de l'officier, on le questionne 
sur ce qu'il a vu. Sont-ils nombreux? Y a-t-il de 
l'infanterie? Mais sa reconnaissance audacieuse 
n'a pas porté ses fruits. Il a dû s'arrêter quand 
l'artillerie a commencé son feu sur lui. Il n'a 
pu Yoir à combien d'adversaires nous avions 
affaire. 

Sur l'avis du commandant P..., notre capi- 
taine, qui vient de nous rejoindre avec le troi- 
sième peloton, donne l'ordre de remonter à 
cheval. Nous ne pouvons qu'embarrasser ici, où 
les défenseurs sont déjà trop nombreux. Nous 
allons retraverser le pont pour nous mettre à la 
disposition du colonel. Je pars en tète avec mon 
peloton. Nous parcourons de nouveau la grande 
rue de Jaulgonne. Les habitants, redevenus 
inquiets, se figurent que nous battons en re- 
traite. Des femmes poussent des cris, nous 
supplient de ne pas les abandonner aux repré 



124 EN CAMPAGNE 

sailles de l'ennemi. Nous sommes obligés de 
les rassurer. 

— Soyez tranquilles. Nous les tenons tou- 
jours en respect et notre infanterie arrive. Dans 
une iieure, ils auront disparu. 

A dire vrai, nous n'en sommes pas aussi cer- 
tains que nous le disons. Nos adversaires sont 
certainement nombreux et ils ont du canon. 
Nos fantassins avaient au moins quinze kilo- 
mètres à faire avant (jue les premiers éléments 
de leur avant-garde puissent déboucher sur le 
pont de Jaulgonne. S'ils ne sont pas partis 
avant le jour, ils ne seront ici que vers onze 
heures, et il en est neuf à peine. Déjà l'artil- 
lerie allemande commence à tirer sur le village. 

Tout à coup, comme nous arrivons sur la 
grande place, nous voyons déboucher un 
groupe de trois cavaliers à pied. Ils sortent 
d'une ruelle qui dégringole à pic sur la Marne. 
Ce sont des hommes du peloton de F... Deux 
d'entre eux soutiennent le troisième, que nous 
reconnaissons tout de suite. C'est Laurent, un 
brave et bon garçon, qu'à l'escadron tout le 
monde estime. Notre cœur se serre. Son œil 
gauche ne présente plus qu'une large tache 
rouge d'où le sang coule à Ilots, inondant ses vê- 
tements. Use plaint tout doucement et, aveuglé 
par le sang, se laisse conduire comme un enfant. 
Le brigadier qui l'accompagne nous explique : 



L'AFFAIRE DE JAULGONNE 125 

— Une balle lui est entrée au-dessus (Icrœil... 
On ne sait pas si l'œil lui-même est touché... 

Le capitaine saute à terre. 

— Eh bien, Laurent, ne craignez rien, mon 
brave, on va vous soigner. Ce ne sera peut-être 
rien. Venez avec moi, nous allons vous con- 
duire à Fambulance de la Croix-Rouge qui est 
ici. 

Et alors, entre deux gémissements, le blessé 
prononce cette phrase dont je me souviendrai 
longtemps : 

— .Mon capitaine..., est-ce qu'ils n'ont pas 
enlevé leurs canons? 

11 s'intéresse encore à la bataille. J'ai su 
depuis que F... voyait les pièces allemandes et 
que c'était sur elles qu'il concentrait les feux de 
son peloton. Laurent aurait bien voulu qu'on 
les eût forcées à s'en aller. On l'entraîne à l'am- 
bulance. Je continue ma marche vers le pont. 
La canonnade et la fusillade font toujours rage. 
Mais aucun projectile n'arrive jusqu'à la berge 
(jue nous venons d'atteindre. 11 faut maintenant 
recommencer l'énervante marche au pas, par 
quatre, sur le pont sonore et oscillant. Je m'en- 
gage dans l'étroit passage avec les quatre pre- 
miers cavaliers. Le parcours me semble moins 
long, car mon œil s'amuse à contempler le 
spectacle des prairies vertes qui bordent la rive 
opposée de la rivière. 



126 EN CAMPAGNE 

Le colonel a fait prendre au reste de la bri- 
gade des dispositions de combat qui permettront 
de concentrer des feux violents sur le pont et 
sur la rive opposée au cas où nous ne pourrions 
nous y maintenir. Même, à gaucbe, un esca- 
dron, tapi dans une carrière de sable, exécute 
des feux sur les hauteurs d'où partent les coups 
de canon. De tous côtés, utilisant les moindres 
abris, les chasseurs d'Afrique ont garni le bord 
de la Marne. Au-dessus des troncs d'arbres 
abattus, des talus, des fossés, on aperçoit des 
têtes curieuses coiffées du taconnet kaki. 

Mais je n'étais pas au bout de mes peines. Au 
moment où j'ai presque atteint la terre ferme, le 
colonel m'envoie l'ordre, par le capitaine D..., 
de faire demi-tour, de repasser la rivière et 
d'aller avec tout mon escadron occuper un pâté 
de maisons situé à gauche du pont. Evidem- 
ment, c'est là une sage précaution. Bien qu'au- 
cun coup de feu n'ait été tiré de ce côté, il se 
pourrait fort bien que du monde ait pu filtrer au 
travers des bois qui descendent jusqu'à mi-côte. 
Mais je ne m'attendais pas aux pénibles minutes 
que j'allais passer. 

Au moment précis où je repartais dans la 
nouvelle direction et où je recommençais pour 
la troisième fois l'odieux et lent voyage, les 
tireurs ennemis, cliangeant leur objectif, pren- 
nent le pont comme point de mire et voilà que 



L'AFFAIRE DE JAULGO>'NE 127 

les- balles viennent recommencer à nos oreilles 
leur énervante musique. Qu'on se Ggure un peu 
notre situation et l'on jugera qu'il n'en peut 
^ère être de plus exécrable : se trouver sur un 
pont mince comme un fil, tenant comme par 
miracle au-dessus d'une profonde rivière, voir 
ce pont pris en enfilade par un fou nourri de 
mousqueterie et être obligé de faire au pas de 
son cheval les 200 mètres que mesure le trajet. 
Peut-on imaginer pire calamité? Si nous étions 
à pied, que nous puissions courir, dépenser nos 
forces pour nous mettre à l'abri, puisque nous 
ne pouvons les employer à nous défendre, ce ne 
serait rien. Mais être sur de bons chevaux qui, 
en quelques foulées de galop, nous amèneraient 
derrière le rempart des maisons et, au lieu de 
les stimuler, être obligé de les maintenir, voilà 
qui est désagréable et nous fait trouver la situa- 
tion stupide. 

Je regarde les quatre braves cliasseurs qui 
maintenant se trouvent devant moi. Instinctive- 
ment, ils font le geste de remonter leurs épaules 
le plus haut possible comme pour cacher leur 
tête derrière elles. Mais aucun ne hâte le pas. 
Aucun ne se retourne vers moi pour implorer 
l'ordre d'une allure plus rapide. Quel concert 
désagréable nous entendons! Tandis que les 
pieds des clievaux martèlent des notes graves et 
sourdes, les balles, au-dessus et autour de nous. 



128 EN CAMPAGNE 

font entendre des claquements grêles et des sif- 
flements singuliers qui n'ont rien d'harmonieux. 
Heureusement qu'ils tirent de loin et indig^ne- 
ment mal, car. à la modeste vitesse où nous 
sommes, nous devons offrir une cible commode. 
Encore vingt mètres. Encore dix mètres. Enfin! 
nous voici à l'abri. 

Je transmets les ordres du colonel au capi- 
taine, qui vient de nous rejoindre. Je reçois mis- 
sion d'occuper le jardinet d'une maison assez 
importante qui est située tout au bord de la 
Marne et qui est la construction la plus avancée 
du petit groupe de bâtisses placées à gauche du 
pont. Après avoir logé mes chevaux dans une 
ruelle qui la sépare de la bicoque voisine, je 
vais reconnaître mon terrain. La maison est un 
restaurant champêtre qui, à la belle saison, 
devait être un but de promenade pour les rive- 
rains. En passant sur la terrasse qui a été amé- 
nagée au bord de la rivière, j'y trouve le 
désordre habituel aux lieux (jui ont été occupés 
par les Allemands : tables renversées, bouteilles 
brisées, relent de futailles et débris de vaisselle. 

Le jardinet offrira peu d'abri à mes hommes. 
Toutefois, conciles derrière une sorte d'épaule- 
ment en terre qui le clôt vers la forêt, ils seront 
au moins dissimulés aux vues. Rapidement j'y 
place mes tirailleurs. Je pousse une patrouille 
à pied jusqu'à l'entrée du bois et je reporte 



L'AFFAIRE DE JAULGONNE 129 

mon attention sur ce qui se passe vers le pont. 

Pendant que je m'occupais à exécuter les 
ordres du capitaine, je ne me suis pas aperçu 
que la situation a notablement chang-é et que les 
chances que nous avions de pouvoir remplir 
notre mission jusqu'au bout deviennent bien 
plus grandes. En effet, l'artillerie allemande ne 
tire plus sur le village. Maintenant, son feu 
s'est accéléré et ses shrapnells passent en sif- 
flant au-dessus de la brig-ade. Nous percevons 
leurs éclatements beaucoup plus loin, de l'autre 
côté de l'eau, vers la lisière des bois qui cou- 
ronnent les hauteurs d'où, ce matin, je contem- 
plais le paysage radieux. C'est donc que l'avant- 
garde de notre corps d'armée débouche. Dans 
une demi-heure, elle sera là et les cavaliers 
allemands, nous en sommes certains, ne tien- 
dront pas longtemps. 

Mais nos braves fantassins ont fait mieux 
encore. Sans doute ont-ils trouvé un chemine- 
ment parfait, ou bien les artilleurs allemands, 
hypnotisés par le village, ne les ont-ils point 
aperçus. Car voilà que se présente à moi un des 
plus jolis et des plus émouvants spectacles qu'il 
m'ait été donné de contempler depuis le début 
de la campagne. 

D'où je suis, de la berge, je vois au-dessus et 
près de moi la mince ligne du pont. Tl semble 
que personne ne voudrait plus s'y risquer, main- 



130 EN CAMPAGNE 

tenant qu'on le sait en butte au tir de l'ennemi. 
Et. tout à coup, je vois paraître cinq hommes qui 
s'y engagent. Je les distingue parfaitement. Ce 
sont des fantassins. 11 y a un officier et quatre 
hommes. L'officier marche devant, tranquille- 
ment, un bâton sous le bras droit, sa main gauche 
balançant une carte, qui fait une tache blanche sur 
le bleu de la capote. Et, derrière lui, les hommes 
en file, courbés sous le sac, le képi en arrière, 
l'arme à la main, marchant d'un pas ferme sans 
précipitation. On croirait être aux manœuvres. 
Leurs jambes se silhouettent un instant sur 
l'azur du ciel. Ils semblent qu'ils marchent au 
pas cadencé et, instinctivement, je ne puis 
m'empêcher de compter : un..., deux, un..., 
deux, chaque fois que leurs pieds reposent sur 
le tablier du pont. Mais, au moment où le petit 
groupe atteint le milieu de sa course, un siffle- 
ment suivi d'une explosion assourdissante nous 
fait battre le cœur à tous. Et aussitôt on perçoit 
le bruit bizarre que font une multitude de balles 
et d'éclats tombant dans l'eau. Les Allemands 
ont vu que notre infanterie commençait à tra- 
verser la rivière et maintenant ils tirent à mi- 
traille sur le pont. Je regarde de nouveau mes 
fantassins. Ils sont encore là tous les cinq et ils 
continuent leur marche du même pas décidé et 
calme : un..., deux, un...., deux. Ah! les braves 
gens! Comme je voudrais les applaudir, leur 



L'AFFAIRE DE JAULGONNE 131 

crier bravo ! Mais ils sont trop loin et le l)ruit de 
la fusillade qui n'a pas cessé empêcherait ma 
voix d'arriver jusqu'à eux. 

Dès qu'ils sont arrivés sur la rive, un autre 
petit groupe s'engage dans l'étroit passage, puis 
après celui-là un autre. Et chacun est salué par 
un ou deux obus dont les éclats retombent dans 
l'eau en lourde pluie. Mais la Providence pro- 
tège nos soldats. La silhouette du pont est bien 
mince et les artilleurs des divisions de cavalerie 
allemandes sont de piètres pointeurs. Le pro- 
jectile éclate toujours ou trop loin, ou trop près, 
ou trop haut, ou trop bas. Et, dès qu'une cen- 
taine d'hommes a pu passer, dès que les pre- 
miers tirailleurs, escaladant les hauteurs qui 
dominent à pic la rivière, commencent à débou- 
cher sur le plateau, subitement le silence se 
fait. La cavalerie ennemie a lâché pied. Notre 
corps d'armée pourra passer la Marne sur le 
pont de Jaulgonne. 

Maintenant le bataillon d'avant-garde tout 
entier s'engage sur le pont pour prendre pied 
sur le plateau. Vite notre brigade est rassemblée. 
Nos chasseurs s'empressent et s'ingénient pour 
faire boire leurs chevaux. Les musettes rem- 
plies d'avoine sortent des sacoches. Un instant 
après, personne ne se douterait que l'on vient 
de se battre ici. Les hommes cassent la croûte 
rapidement, car nous savons que la halte ne 



132 EN CAMPAGNE 

sera pas longue et qu'il va falloir reprendre la 
poursuite sans répit jusqu'à la chute du jour. 
Avec mon capitaine et mes camarades, nous 
nous réjouissons quelafTaire ait pu se terminer 
pour l'escadron sans plus de pertes. F... revient 
de voir Laurent, le blessé de son peloton. Les 
docteurs espèrent que l'œil sera sauvé. Il ne 
faut donc pas nous plaindre. 

Mais déjà on reboucle les sacoches et on re- 
bride les chevaux. Je vais remplacer à la pointe 
d'avant-garde le premier peloton. Le colonelme 
fait appeler. Il me donne l'ordre de me porter 
immédiatement sur la route de Fismes, de 
fouiller tranquillement les environs et de pren- 
dre pied sur les liauteurs qui dominent la 
vallée. 

Mon peloton décolle rapidement et je me ré- 
jouis une fois de plus à la vue de mes cavaliers 
rayonnant de gaieté à la pensée de courir sus à 
l'ennemi. Il va falloir s'éloig-ner sans tarder, 
dépasser les premiers éléments d'infanterie qui, 
eux aussi, font iialte maintenant pour donner 
aux hommes le temps de prendre leur repas. 
Je détache mes éclaireurs de pointe. Les petits 
chevaux nerveux s'éloignent au galop sur la 
route blanche et je vois mes chasseurs mettre 
sabre au clair avec un geste aisé et décidé qui 
me ravit, il semble dire : « Venez-y, venez-y..., 
nous sommes là. » Me voici cheminant bien 



L'AFFAIRE DE JAULGONNE 133 

tranquille. Je sais que j'ai devant moi de bons 
yeux qui m'éviteront toute surprise . 

Vite une escouade à gauche qui grimpe sur la 
■crête. Les chevaux s'agrippent au sol fortement 
incliné, font débouler les cailloux et les mottes 
de terre. Ils donnent de rudes efforts pour 
grimper le versant abrupt de la colline. Leurs 
jarrets se tendent violemment et ils semblent 
s'exciter les uns les autres, jouer à qui arrivera 
le premier au sommet. Leurs cavaliers, déployés 
en fourrageurs, mettent des taches rouges et 
bleues parmi la grisaille des chaumes. Ils mon- 
tent, ils montent, puis disparaissent derrière la 
crête. Un seul se voit encore. C'est lui qui m'as- 
sure que ce petit groupe détaché de mon pelo- 
ton restera bien à ma (hsposition, ne s'égarera 
point dans une fausse direction; il m'assure que 
j'ai aussi et toujours de bons yeux sur ma 
gauche. Si quelque danger devait venir de ce 
côté, je sais qu'il me transmettra le signal 
convenu que lui aura fait son brigadier. Et je 
n'aurai qu'à galoper jusque là-haut pour juger 
la situation par moi-môme. Sa silliouette se 
découpe sur le ciel pur. On distingue tous les 
détails du corps de l'homme, de celui du cheval, 
ceux de l'équipement et du harnachement, le 
sabre courbe, l'encolure gracieuse, les jambes 
nerveuses, l'énorme paquetage. Je reconnais le 
cavalier et je sais le nom de la monture. L'un 



134 EN CAMPAGNE 

et l'autre sont de bonne trempe. Allons, me 
voici tranquille à gauche. 

A notre droite, le terrain descend à pic sur 
une étroite vallée au fond de laquelle coule un 
ruisseau aux eaux claires. 

Entre les arbres verts, on aperçoit par en- 
droits des taches miroitantes où le soleil met 
des reflets métalliques. Et, de l'autre côté, 
s'élèvent les hauteurs couvertes par la forêt de 
Riz. J'aperçois à la lisière de cette forêt les 
ruines imposantes et tristes d'un splendide châ- 
teau. J'interroge un gamin qui, au bord de la 
route, nous regarde d'un air à la fois craintif et 
joyeux : 

— Dis donc, petit, qui a brûlé le beau châ- 
teau, là-bas? 

— M'sieur, c'est eux. Et puis ils ont tout pris, 
toutes les belles choses. Même qu'ils ont em- 
porté tout sur de grandes voitures et après ils 
ont mis le feu. Mais tout n'est pas brûlé et 
encore ce matin il en est venu beaucoup avec 
des chevaux. Et ils cherchaient toujours de- 
dans. 

Je détache une autre escouade vers le châ- 
teau en lui recommandant de suivre d'abord la 
lisière du bois et de l'aliorder avec précaution. 
Les cavaliers se faufdent par les interstices du 
talus bordant la route. Ils s'éparpillent parmi 
les boqueteaux semés au flanc de la croupe 



L'AFFAIRE DE JAL'LGONNE 135 

que nous contournons. Me voilà gardé à droite. 

D'un temps de trot, je monte jusqu'à l'en- 
droit 011 la route atteint le plateau. Au moment 
où je vais y parvenir, je rencontre un groupe 
nombreux de villageois. Hommes, femmes, en- 
fants s'avancent vers nous avec des airs joyeux. 
Je les vois qui interpellent mes éclaireurs de 
pointe. Des hommes leur font de grands signes, 
leur indiquant, de leur bras tendu, la direction 
du nord-est. C'est toute la population du Char- 
mel qui vient à notre rencontre. 

Le Charmel est un petit village situé à l'in- 
tersection des routes qui mènent l'une vers 
Fismes et l'autre vers Fère-en-Tardenois. Il 
semble accroché à flanc de coteau, car tandis 
que la route de Fère-en-Tardcnois continue à 
suivre le plateau, celle de Fismes plonge brus- 
quement à cet endroit et disparaît dans la val- 
lée. Les maisons du Charmel s'étagent entre 
ces deux chemins. Les gens du village étaient 
donc bien placés pour voir la retraite do l'en- 
nemi. Chacun d'ailleurs essaye de dire son 
mot. Je m'adresse directement à un grand 
homme sec et hâlé, à la moustache poivre et 
sel, qui a conservé une allure mihtaire et semble 
plus calme que la plupart de ceux qui l'en- 
tourent. Par lui, je peux avoir des renseigne- 
ments assez clairs. 

— Mon lieutenant, voilà... Ils ont filé ce matin 



136 EN CAMPAGNE 

de bonne heure avec beaucoup de canons et de 
chevaux. L'artillerie est partie tout droit vers 
Fismes, par la route. La cavalerie marchait à 
travers champs. Elle a disparu au delà de la 
crête que vous voyez là-bas, de l'autre côté du 
vallon. Et puis, sur les huit heures, voilà qu'il 
en est revenu. Combien?... Deux, trois régi- 
ments, peut-être, et des canons. Ils redescen- 
daient vers Jaulgonne. Je crois qu'ils voulaient 
détruire le pont. Mais, comme ils arrivaient au 
tournant de la côte, pan ! pan ! ils ont reçu des 
coups de fusil. Alors, nous sommes rentrés 
chez nous, vous comprenez. Et on a fermé la 
maison, car le canon s'est mis à tirer. Et quand 
nous n'avons plus rien entendu, nous sommes 
ressortis et nous les avons vus qui filaient à 
travers champs, comme les autres, et dans la 
même direction. Mais il se pourrait bien qu'il 
en soit resté quelques-uns dans les bois ou dans 
les fermes, de l'autre côté de la forêt de Riz... 

Mon sous-officier l'interrompt : 

— Mon lieutenant, les éclaireurs... Ils vous 
font signe... 

En <|uelques foulées de galop, je les ai re- 
joints. Ils me montrent au loin, à quinze cents 
mètres de nous environ, sur la crête en face, 
un petit groupe de cavaliers auprès d'une meule 
et, à flanc de coteau, une patrouille de quelques 
dragons allemands qui circulent à petits pas, la 



L'AFFAIRE DE JAULGONNE 137 

lance baissée, et, par instants, s'arrêtent, font 
face de notre côté. 

Je saisis ma jumelle et je regarde attentive- 
ment dans la direction de la meule. Et alors je 
disting-ue nettement un spectacle qui me fait 
passer un frisson de joie. Les cavaliers ont mis 
pied à terre. Leurs chevaux ont été mis à l'abri 
de la meule. Trois des personnages se sont 
détachés des autres et forment un petit groupe 
bien séparé. Je ne peux distinguer le détail de 
leurs uniformes, mais je vois très nettement 
qu'ils regardent avec leurs lorgnettes dans notre 
direction. Par instants ils se rapprochent de 
l'un d'eux et doivent consulter la carte qu'il 
tient. Et voilà que de derrière la meule sort un 
liomme à pied qui se silhouette merveilleuse- 
ment à l'horizon. Il plante en terre, à côté de 
lui, un fanion de forme carrée que la brise fait 
onduler légèrement. Il me semble qu'il est mi- 
partie noir et blanc. Il n'y a pas à en douter, 
nous sommes là en face d'un état-major. Donc 
ils ne sont pas bien loin, ils se sont arrêtés, 
peut-être ont-ils l'intention cette fois d'accepter 
le combat à larme blanche. A cette seule pen- 
sée, que je communique à mes hommes, tous les 
cœurs se mettent à battre; le vain espoir nous 
revient, malgré tout, de voir se réaliser notre 
rêve. Il n'y en a pas un qui ne soit certain que 
la division de la Garde a bien voulu interrompre 



138 EN CAMPAGNE 

sa fuite, que notre brave brigade de légère l'at- 
taquera sans hésiter et la taillera en pièces. Je 
mets en hâte pied à terre et rédige rapidement 
mes renseignements. Je dis ce que j'ai vu et ce 
que m'ont appris les liabitants, puis j'appelle 
un de mes chasseurs : 

— Au colonel, au galop ! 

Sous r éperon, le petit cheval alezan fait un 
brusque demi-tour et dévale en trombe la route 
poudreuse. En attendant des ordres, j'installe 
soigneusement mon poste. Je pousse des éclai- 
reur.s sur le plateau et jusque dans la forêt de 
Fère. Je prescris des patrouilles à mes gradés. 
Puis je reprends mon poste d'observation sous 
un gros arbre à l'aspect vénérable qui a dû voir 
passer bien d'autres générations et assister à 
bien d'autres guerres. Autour de moi, les villa- 
geois se rassemblent en si grand nombre que je 
suis obligé de les faire repousser par mes 
hommes jusque dans le Charmel. Pour consoler 
les pauvres gens, je leur dis : 

— Dispersez-vous. Ils vous prendraient pour 
une troupe en armes et vous tireraient des coups 
de canon. 

Je ne perds pas de vue mon état-major. Je 
voudrais que ma jumelle pût mieux me faire 
distinguer à qui j'ai affaire. Je voudrais voir 
leur attitude, connaître l'expression des visages 
de ces reîtres orgueilleux qui depuis quatre 



L'AFFAIRE DE JAULGONNE 13? 

jours fuient rapidement devant nous et refusent 
toujours un véritable combat. Je me figure que 
parmi eux doit se trouver le rittmeister à nuque 
débordante et à joues roses qui, après l'orgie 
de cette nuit au château de Condé, a oublié sa 
casquette suspendue au lustre de la salle à man- 
ger. Qu'il me tarde de voir déboucher la bri- 
gade, de recevoir les instructions du colonel! 

Mais les voici. Mon cavalier revient, gravis- 
sant au trot la route qui vient de Jaulgonne. 
Hélas! ce n'est point ce que j'attendais. 

Rester sur place jusqu'à nouvel ordre en con- 
tinuant à observer et à se garder dans la direction 
de l'ennemi. 

L'homme me donne des détails. L'infanterie, 
en grande partie, a déjà passé le pont. De l'ar- 
tillerie aussi est déjà sur cette rive. Comme il 
achevait sa phrase, un fracas de roues et de 
chaînes me fait tourner la tête et je vois, der- 
rière nous, dans les chaumes du plateau, deux 
batteries de 75 qui prennent position. Ah! ah! 
nous allons donc leur envoyer notre salut, au 
général qui plastronne là-bas, et à son aide de 
camp, le rittmeister que j'imagine être à ses 
côtés, raide et obséquieux. Mes chasseurs et 
moi nous regardons gaiement la mise en batte- 
rie. Comme nous l'aimons tous, ce bon petit 
canon qui, si souvent, dans les moments criti- 
ques, est venu nous apporter le soutien de ses 



140 EN CAMPAGNE 

terribles projectiles! Ils l'aiment bien aussi, les 
braves canonniers que nous voyons sauter légè- 
rement de leur caisson, décrocher leur pièce 
rapidement et la pointer avec des soins frater- 
nels dans la direction de l'ennemi. 

Debout sur un talus, la jumelle aux yeux, un 
chef d'escadrons crie des commandements que 
se répètent de l'un à l'autre les jalonneurs. Et, 
tout à coup, quatre détonations stridentes et 
sèches se font entendre derrière nous. Le siffle- 
ment des obus, qui frôlent presque nos tètes, est 
impressionnant, et, bien que nous sachions qu'il 
n'y a point de danger, nous nous baissons ins- 
tinctivement. Mais aussitôt nous nous redres- 
sons pour regarder l'effet produit. 

Quel dommage! la hausse était un peu courte. 
Nous voyons distinctement quatre petits flocons 
blancs paraître à flanc de coteau, un peu au- 
dessous du groupe d'officiers allemands. Ah! ils 
ne se le font pas dire deux fois ! Je les vois se 
sauver à toutes jambes, tandis que les cavaliers 
placés derrière la meule entraînent rapidement 
les chevaux. Le porte-fanion, lui, part le der- 
nier, fermant la marche avec un peu plus de 
dignité. Mais ils n'ont pas mis dix secondes à 
disparaître tous. Il ne reste plus en vue que les 
dragons de la patrouille. Ceux-ci gagnent la 
crête au grand galop. 

Mais, au moment où ils l'atteignent, la 



L AFFAIRE DE JAULGONNE 141 

deuxième batterie ouvre le feu. Cette fois, la 
hausse est juste. Les quatre flocons blancs 
apparaissent exactement sur l'emplacement 
occupé par l'état-major la seconde précédente, 
deux à droite, deux à gauclie de la meule. Et 
nous ne voyons plus de la patrouille que deux 
chevaux sans cavalier qui s'enfuient éperdu- 
ment vers les bois. 

Alors, les deux batteries ouvrent un feu 
d'enfer. 

Tandis que l'ordre m'arrive de reprendre le 
mouvement en avant et que mes braves chas- 
seurs se remettent avec ardeur à la poursuite, 
elles ont allongé leur tir avec une précision 
mathématique. Maintenant les obus éclatent de 
l'autre côté de la crête. Je me plais à me repré- 
senter ce qui doit se passer sur l'autre versant, 
où sans doute la division était massée. Tout en 
surveillant la vigilance et l'adresse de mes éclai- 
reurs, mon imagination s'amuse à évoquer la 
fuite éperdue des brillants cavaliers de la Garde. 



VI 



MESSE BASSE ET SALUT SOLENNEL 



19 septembre. 

Ce matin, vers six heures, quand nous marnes 
le nez hors de la paille où nous avions dormi, 
mon camarade F... et moi, nous eûmes une 
très désagréable surprise. Ce fut d'entendre 
dans la nuit noire le petit bruit monotone de 
l'eau qui tombe goutte à goutte de la pente 
inclinée du toit sur le pavé. 

Hier, en arrivant à Pévy, à onze heures du 
soir, nous avions cherché asile dans une sorte 
de maison paysanne. L'iiôtesse, une bonne 
vieille de quatre-vingts ans, avait mis à notre 
disposition une petite pièce carrelée et nue où 
nos ordonnances avaient fait de quelques I)ottes 
de paille un lit somptueux. La nuit avait été 
exquise. Le réveil eût été joyeux sans cette 
navrante constatation : 

— Il pleut, fit F... 

Je ne pus que me ranger à son avis. Ceux 



444 EN CAMPAGNE 

qui ont été soldats, et surtout cavaliers, savent 
tout ce que contiennent de désolant ces deux 
mots : il pleut. 

Il pleut, ce sont les vêtements transpercés, 
c'est le manteau trempé, pesant au moins vingt 
kilogrammes, c'est l'eau ruisselant du schako le 
long de la nuque et du dos, ce sont surtout les 
bottes transformées en deux petites mares où 
les pieds barbotent lamentablement. Ce sont les 
routes défoncées, la boue giclant jusqu'au visage, 
les clievaux glissant, les rênes raidies, la selle 
transformée en bain de siège. C'est le peu de 
linge propre, qu'on emportait, — trésor pré- 
cieux, — dans ses sacoches, devenant un 
paquet humide où le cuir détrempé a imprimé 
de larges et ineffaçables taches jaunes. 

Mais il ne faut pas penser à tout cela. L'ordre 
comportait : les chevaux sellés, l'escadron prêt 
à monter à cheval à six heures trente. Il doit 
être exécuté. 

La nuit est toujours complète. Je sors dans la 
cour après avoir rabattu la calotte de campagne 
sur mes oreilles. Allons, le mal est moins grand 
que je ne le craignais. Il ne pleut pas, il bruine. 
Le temps est doux, pas le moindre souffle de 
vent. Une fois le manteau mis, il nous faudra 
bien des heures avant de sentir notre chemise 
mouillée. Au fond de la cour, des hommes 
s'agitent autour d'un petit feu. Leurs ombres 



MESSE BASSE ET SALUT SOLENNEL 145 

vont et viennent devant la lueur rougeàtre. Ils 
font le café, le jus, comme ils disent, ce quart 
de jus indispensable dans lequel le pain trempé 
leur semble un régal sans lequel on ne peut 
faire un bon soldat. Par les ruelles boueuses, je 
cours à mon peloton, sautant de-ci de-là pour 
éviter les flaques. Le jour se lève pâle et 
morne. De la terre détrempée monte comme 
une odeur fade. 

— Rien de nouveau, mon lieutenant. 

Dans la teinte grisâtre de l'aube, le marécbal 
des logis me rend compte. J'ai pleine confiance 
en lui. C'est un vieux sous-of(icier qui connaît 
son affaire. Petit, sec, sang-lé dans sa tunique, 
il a conservé, malg:ré toutes nos misères, le cbic 
spécial du sous-officier de légère. Je sais qu'il a 
déjà fait sa ronde derrière les chevaux, une 
chandelle à la main, flattant les croupes, cher- 
chant d'un œil vigilant si quelque membre n'est 
pas endommagé d'un coup de pied ou d'une 
prise de longe. 

Dans la grande cour de la ferme abandonnée 
et pillée où ils ont cantonné, les hommes se 
hâtent, donnant le dernier coup de sangle et 
ciierchanl leur place dans le rang. J'avale vive- 
ment le quart de café tiède et fade que m'ap- 
porte mon ordonnance, puis je vais prendre les 
ordres du capitaine sur la place. Il n'est encore 
rien venu de la part du colonel, cantonné à la 

10 



146 EN CAMPAGNE 

ferme de Vadiville, à deux kilomètres de nous. 
Allons, de la patience! Nous sommes accou- 
tumés à ces parties de drogue depuis les quelques 
jours que l'armée se trouve arrêtée devant la 
formidable ligne fortifiée que les Allemands 
ont établie en arrière de Reims. C'est là, cer- 
tainement, une des choses les plus découra- 
geantes qui soient. Mais elle est inévitable et 
rien ne sert de se plaindre. Je remonte len- 
tement la grimpette qui mène à mon cantonne- 
ment. 

Pévy est un assez pauvre village adossé au.x; 
dernières pentes d'une ligne de hauteurs paral- 
lèle à la route de Reims à Paris. Ses maisons, 
tassées les unes contre les autres, semblent 
s'être groupées à leurs pieds pour s'abriter 
contre le vent du nord. Les quelques ruelles 
qui sillonnent le village grimpent à pic au flanc 
de la colline. Nous allons être obligés de piétiner 
dans la boue gluante de leur chaussée jusqu'à 
ce que les ordres arrivent. 

En passant devant l'église, l'idée me vient de 
la visiter. Depuis le début de la guerre, nous 
avons eu rarement l'occasion d'entrer dans 
celles des villages que nous traversions. Les 
unes étaient fermées, le curé étant parti pour 
l'armée ou le village ayant été abandonné 
devant l'invasion. Les autres avaient servi de 
point de mire aux batteries ^et ne formaient 



MESSE BASSE ET SALUT SOLENNEL 147 

plus au milieu du villag-e qu'un amas de ruines 
plus liautes et plus angoissantes. 

Celle de Pévy semble accrochée au versan 
du coteau. On y accède par un étroit escalier de 
pierres grisâtres qui grimpe entre deux mu- 
railles couvertes de mousse. On traverse 
d'abord l'iiumble petit cimetière campagnard où 
de pauvres tombes à demi carchées sous les 
herbes montrent de naïves et pieuses inscrip- 
tions. 

« Ci-gît... Ci-gît... Priez Dieu pour lui... » 

Et toujours le cœur se serre quand on foule 
ces dernières demeures de ceux qui ne sont 
plus. Pas un héros, pas un homme célèbre ne 
repose au miheu d'eux sous un magnifique mo- 
nument de marbre ou de granit. Mais combien 
sont là qui dorment et qui vivaient joyeux tout 
autour de cet enclos, dans les maisons que l'on 
aperçoit d'ici même, qui ont souffert là, y ont 
aimé et ont été aimés! Combien d'autres y sont 
déjà oubliés et reposent sous les pierres plus 
vertes dont les inscriptions déjà s'efTaceut ! Ce 
matin, sous le ciel lourd et morne, l'impression 
est plus navrante encore. 

Je distingue à peine dans le gazon l'étroit sen- 
tier qui mène à l'entrée. Sous mes pas, les gout- 
telettes accrochées aux herbes giclent sur mes 
bottes. L'humidité me pénètre tout entier, car 
la bruine tom!)C toujours, fine et tenace. Der- 



148 EN CAMl^AGNK 

rière moi, le village s'estompe et l'on distingue 
mal les détails des toits et l'enchevêtrement des 
cheminées. 

Sous une arcade basse et sombre, je pousse 
une lourde porte ferrée de larges clous et je pé- 
nètre dans l'église. Et, tout de suite, j'éprouve 
une impression de détente, de bien-être et de 
repos. Qu'elle me paraît émouvante dans son 
humble simplicité, la petite église de Pévy ! 

Figurez-vous une sorte de salle aux murs nus, 
dont la voûte est soutenue par deux rangées de 
larges piliers. Le jour gris pénètre à peine par 
d'étroites verrières à ogive. Point d'horribles 
vitraux modernes à bon marché, mais une mul- 
titude de petits vitraux blancs rectangulaires 
bordés de plomb. Tout cela est simple et fruste, 
mais de cette simplicité même se dégage une 
noble et touchante poésie. Et puis, ce qui 
charme par-dessus tout, c'est que la pâle 
lumière qui pénètre dans le temple n'éclaire pas 
des murs recouverts de l'horrible badigeonnage 
que nous sommes accoutumés de voir sur ceux 
de la plupart de nos églises villageoises. 

Celle-ci est une vieille, très vieille église. Le 
style en est imprécis, car elle fut sans doute 
construite, endommagée, détruite, reconstruite 
et réparée sous de nombreuses générations. 
Mais ceux (jui l'ont conservée jusqu'à ce jour 
ont évité le lamentable crépissage qui en a défi- 



MESSE BASSE ET SALUT SOLENNEL 149 

guré tant d'autres. Les murailles sont faites de 
nobles et larges pierres où le temps a mis le ca- 
chet mélancolique de son empreinte. Nulle gro- 
tesque peinture n'en attriste la beauté tran- 
quille, et la lumière blafarde, qui filtre à cette 
heure matinale, les éclaire d'une teinte vag-ue et 
<louce. 

Aucun tableau, aucun ornement ne vient en 
outrager les murs. Seules les stations du chemin 
de croix montrent des images d'une facture 
presque enfantine et tellement naïve qu'elles 
doivent être l'œuvre patiente de quelque artiste 
campagnard. Et cela encore ajoute une note 
émouvante à l'harmonie des formes. 

Mais un bruit léger, une sorte de murmure 
monotone et doux venant de l'autel, attire mon 
attention. Dans l'ombre presque complète qui a 
envahi le chœur, je distingue alors les six étoiles 
que font les six cierges allumés. Devant le ta- 
bernacle, une grande ombre blanche se dresse, 
presque immobile, semblable à quelque fantôme. 
Au bas des marclies, une autre ombre agenouil- 
lée, la tète penchée vers les dalles, n'a pas 
bougé à mon approche. J'avance sur la pointe 
des pieds, avec d'infinies précautions. Il me 
semble que je commets un sacrilège en venant, 
moi profane, troubler ces deux hommes qui 
prient là, tout seuls, dans la demi-nuit de ce 
triste matin. Mon àme est en value d'une émo- 



loO EN CAMPAGNE 

tion sans bornes et je me sens si peu de chose 
auprès d'eux et parmi l'adorable mystère du lieu, 
que je m'agenouille humblement, presque timi- 
dement, dans l'ombre d'un des gros piliers 
proches de l'autel. 

Maintenant je distingue plus nettement les 
êtres. Un prêtre est là qui dit la messe. Jeune 
encore, de haute taille, il a pour officier des 
gestes nobles et lents. Il ignore que quelqu'un 
est là qui le contemple de tous ses yeux. On 
ne peut pas supposer quil parle et agit pour 
impressionner de nombreux fidèles. Et pourtant 
il a une manière de s'agenouiller, d'étendre les 
bras et de regarder bien haut vers l'humble 
croix dorée placée en face de lui, qui fait devi- 
ner toute l'ardeur d'une prière fervente. Parfois 
il se retourne vers le fond de l'église pour pro- 
noncer les paroles rituelles. Son visage, doux et 
grave, encadré par la barbe naissante, semble 
un visage d'apôtre, tant l'irrésistilde foi brille 
dans ses yeux. Et je suis tout surpris de voir, 
sous les vêtements sacerdotaux, le bas d'un 
pantalon rouge et des pieds chaussés d'énormes 
godillots couverts de boue. 

Au bas des marches, l'ombre agenouillée est 
maintenant plus distincte. L'homme porte sur 
sa capote d'infanterie râpée le brassard blanc à 
croix rouge d'infirmier. Ce doit être certaine- 
ment un prêtre, car je distingue, parmi les che- 



MESSE BASSE ET SALUT SOLENNEL 151 

veux bruns, la trace plus claire de la tonsure 
abandonnée. 

Alternativement, à demi- voix, ces deux 
hommes prononcent les paroles de prière, pa- 
roles de paix, de repentir ou de supplication. 
Elles me paraissent une musique exquise, ces 
harmonieuses phrases latines qui parviennent 
jusqu'à moi. Et, comme pour les accompagner, 
au loin, du côté de Saint-Thierry et de Berry- 
au-Bac, le canon fait entendre sans discontinuer 
sa voix profonde. 

Pour la première fois de la campagne, 
j'éprouve une sorte d'angoissante mélancolie. 
Pour la première fois, je me sens tout petit, 
tout misérable et presque une inutile chose à 
côté de ces deux belles figures de prêtres qui, 
dans la solitude de cette église de campagne, 
prient pour ceux qui tombent là-bas sous la mi- 
traille. 

Comme en un tel moment je me méprise et 
m'injurie! Comme j'éprouve un immense dé- 
goût de l'existence stupide que je menais jus- 
qu'ici, dans ma vie de garnison, en plaisirs 
grossiers et en folles ripailles ! Et j'ai honte de 
moi-même, en songeant que chaque jour la 
mort me frôle et que je peux disparaître aujour- 
d'hui ou demain après tant de jours gâchés et 
inutiles. 

Sans effort, presque malgré moi, des paroles 



152 EN CAMPAGNE 

pieuses reviennent sur mes lèvres, ces paroles 
que ma chère mère m'apprenait, sur ses genoux, 
il y a des ans et des ans. Et j'éprouve une jouis- 
sance très douce à retrouver des mots quasi 
oubliés : 

— Pardonnez-nous nos offenses... Priez pour 
nous, pauvres pécheurs... 

Il me semble que tout à l'heure je partirai 
meilleur et plus fort pour aller au combat. Et, 
comme pour m'encourager et m'approuver, 
voilà qu'un rayon de soleil très pâle entre par 
la verrière. 

— Ite, missa est. . . 

Le prêtre s'est retourné. Cette fois, je crois 
qu'il a baissé les yeux sur moi et j'ai l'illusion 
que ce regard est comme une bénédiction et 
une absolution. 

Mais, subitement, j'entends dans la rueUe 
voisine un grand bruit de gens qui courent et 
de chevaux qui piétinent. 

— A cheval!... A cheval! 

Il me faut quitter à regret la petite église de 
Pévy. J'aurais tant voulu attendre la sortie de 
ces deux prêtres, leur parler, causer avec eux 
d'autres choses que de la guerre, de massacres 
et de pillages. Mais le devoir est là qui m'ap- 
pelle à mes liommes, à mes chevaux, à la ba- 
taille. 

Quelques instants après, comme je passe en 



MESSE BASSE ET SALUT SOLENNEL lo3 

tête de mon peloton devant la grande ferme où 
est établie l'ambulance divisionnaire, j'aperçois 
l'abbé sortant d'une grange, mancbes retrous- 
sées et le képi sur l'oreille. Il porte un grand 
seau de lait. 

Je reconnais son clair regard. Il me reconnaît 
sans doute aussi, car, quand nos yeux se ren- 
contrent, il a pour moi un bon sourire. 

Et aujourd'lmi je vais au combat le cœur plus 
léger et F âme plus sereine. i Â..wJ 



28 septembre. 

Depuis six jours, nous sommes cantonnés à 
Montigny-sur-Vesle, joli petit village accroché, à 
flanc de coteau, sur les hauteurs situées à vingt 
kilomètres à l'ouest de Reims. Pour la première 
fois de la campagne, nous goûtons là quelque 
repos. En avant de nous, la lutte se continue 
entre tranchées françaises et allemandes, ren- 
dant impossible toute utiHsation de la cavalerie. 
Le régiment doit simplement fournir chaque 
jour deux pelotons destinés à assurer la liaison 
entre les deux divisions du corps d'armée. 

Quel bonheur de pouvoir enfin jouir d'un 
repos presque complet! Quelle volupté de cou- 
cher ciiaque soir dans un bon lit, de se lever sur 
le coup de sept iieures, de voir dans les granges 



154 EN CAMPAGNE 

nos pauvres chevaux enfin installés sur une 
bonne litière et de constater, chaque jour, que 
leur poil est plus luisant et leur croupe plus 
ronde. 

Nous avons eu la chance de trouver, pour 
notre popote, l'accueil le plus charmant et le 
plus simple chez le brave M. Cheveret. Cet 
aimable vieillard s'est mis en quatre pour nous 
offrir tout le confort dont il dispose. Et tout ce 
qu'il nous offre, il nous l'apporte avec tant de 
bonne grâce et un si franc sourire que nous nous 
sommes aussitôt sentis à l'aise et, pour ainsi 
dire, en famille. Mme Cheveret, que nous avons 
tout de suite appelée « maman Clieveret », est 
une alerte petite vieille qui trottine toute la 
journée, en quête d'un service à nous rendre. 
Elle nous a installés dans la salle à manger et 
elle aide notre cuisinier à éplucher les légumes et 
à surveiller rôtis et entremets. Car Gosset, l'in- 
trépide chasseur préposé à notre popote, est un 
professionnel de l'art culinaire et il excelle à faire 
tout avec rien. C'est dire qu'avec l'aide de 
maman Cheveret, il accomplit des prodiges. Le 
résultat de tout ceci est que nous commençons 
à nous amollir dans les délices de cette nouvelle 
Capoue. Et combien cela nous semble exquis ! 
Nous partageons cet éden avec deux autres 
escadrons de notre régiment, une section de 
parc d'artillerie et une ambulance divisionnaire. 



MESSE BASSE ET SALUT SOLENNEL 155 

Nous prions Dieu qu'ii nous conserve encore 
longtemps dans un tel séjour. 

Or, ce matin, après d'innombrables ablutions 
d'eau cliaude, rasé de frais, mes bottes cirées 
et resplendissantes, je descendais la grimpette 
qui mène à la maisonnette de ce bon M. Cheve- 
ret, quand mon attention fut attirée par une 
petite affiche blanche apposée sur la porte de 
l'église. On y lisait : 

Ce soir, à 6 heures, 
salut du Très-Saint-Sacrement. 

Je pensai tout de suite que cette heureuse 
initiative venait de l'aumônier de l'ambulance, 
car jusqu'ici l'église était restée fermée, le jeune 
curé ayant été appelé par la mobilisation. Je 
m'empressai d'aviser notre capitaine et mes ca- 
marades de la bonne nouvelle et nous nous 
promîmes tous de nous retrouver ce soir-là au 
salut. 

Dès cinq heures et demie, nos oreilles sont 
ravies par une musique à laquelle elles ne sont 
plus accoutumées depuis longtemps. Dans le 
crépuscule naissant, une main invisible agite 
les cloches de la petite église. Comme leur voix 
nous repose délicieusement de la voix brutale 
du canon et de la voix aigrelette des mitrail- 
leuses! Qui croirait que d'un si petit cloclier 



156 EN CAMPAGNE 

peuvent sortir des notes aussi profondes et 
aussi graves? Cela vous remue le cœur et vous 
fait venir les larmes aux yeux comme une belle 
page de Cliopin. Elles semblent nous parler, 
ces cloches. Elles semblent nous appeler à la 
prière et nous prêcher courage et vertu. 

Au bout de l'allée déjà noyée d'ombre que je 
suis et dont les arbres forment comme deux 
murailles bruissantes, la petite église m'appa- 
raît, avec son clocher tout mince et tout fluet. 
Elle se détaclie en une silhouette d'un bleu 
sombre, presque violet, sur le fond pourpre que 
lui fait le soleil couchant. Autour de la porte 
basse, des ombres noires s'agitent et se grou- 
pent. Sont-ce les bonnes vieilles du pays venant 
prier dans celte église qui leur est fermée de- 
puis bientôt deux mois? Il me semble les dis- 
tinguer d'ici, dignes et droites dans leurs mantes 
du temps jadis. 

Mais je m'approche et je reconnais mon 
erreur. Ce ne sont pas de vieilles et pieuses 
bonnes femmes qui se pressent vers le portail, 
mais un groupe d'artilleurs silencieux, enve- 
loppés dans leur grand manteau bleu à pèlerine. 
Les cloches égrènent toujours leurs notes 
graves qui semblent appeler d'autres fidèles. Et 
je serais si heureux que leur voix fût entendue 1 
Car je crains fort que l'appel de l'aumônier 
ne soit guère écouté et que les bancs de la 



MESSE BASSE ET SALUT SOLENNEL 1.H7 

petite ég-lise ne restent aux trois quarts vides. 

Je pousse tout doucement la porte et, tout de 
suite, ma crainte s'envole. L'église est trop 
petite pour contenir tous les soldats accourus 
bien avant l'heure, dès le premier tintement des 
cloches. Maintenant que je n'ai plus peur de la 
voir presque vide, je me demande comment je 
vais trouver une place pour moi. Et je reste 
indécis sur le pas de la porte, dressé sur la 
pointe des pieds, cherchant des yeux, par-dessus 
les tètes de tous ces hommes debout, si quelque 
coin n'est pas resté inoccupé, où je pourrai, en 
paix, jouir de la beauté de ce spectacle inat- 
tendu. 

La nef est plongée dans une obscurité presque 
complète. On a dû, sans doute, économiser 
l'éclairage, car on ne trouve plus à acheter ni 
bougie, ni chandelle depuis bien des jours. 
Même on a sans doute été obhgé de faire appel 
à la bonne volonté d'un automobiliste de la 
Croix-Rouge pour arriver à se procurer toutes 
les bougies qui illuminent l'autel. Celui-ci est 
resplendissant. Tout ce que la sacristie ren- 
fermait de candélabres a été mis à contribution 
et le tabernacle est entouré d'une splendide au- 
réole de lumière. Cela rend plus émouvante 
l'impression que l'on ressent à l'entrée. 

Sur le décor illuminé du chœur se détachent 
en noir les silhouettes de plusieurs centaines 



158 EN CAMPAGNE 

d'hommes debout, dressés face à l'autel. Un 
silence absolu règne sur cette assemblée de sol- 
dats. Et pourtant nulle discipline ne s'exerce, 
nul supérieur n'est là pour imposer le recueille- 
ment. D'eux-mêmes et sans mot d'ordre, ils ont 
compris ce qu'il fallait être. Ils se sont entassés 
les uns contre les autres et attendent sans 
impatience et sans parler que la cérémonie com- 
mence. 

Soudain une forme blanche fend les rangs 
pressés des soldats et vient vers moi. Ses bras 
s'ouvrent en témoignage de bienvenue. J'ai re- 
connu tout de suite l'aumônier en surplis. Sa 
figure est rayonnante de joie et, sous ses lu- 
netteSj son regard brille d'un bonheur complet. 

— Par ici, monsieur l'officier, par ici. J'ai 
pensé à tout. Il faut que vous ayez la place 
d'honneur. Suivez-moi. 

Je suis le saint homme, qui me fraye, en 
jouant des coudes, un pénible passage dans l'al- 
lée complètement envahie. Il a réservé aux 
officiers toutes les stalles placées de chaque 
côté du chœur. Avant la guerre, elles devaient 
être occupées pendant la grand'messe par le 
clergé, les chantres et les lidèles de marque. De 
la main, il m'indique fièrement l'une d'elles et 
je me trouve un peu gêné de me montrer subi- 
tement en pleine lumière, entre un lieutenant 
d'artillerie et un médecin-major. 



J 



MESSE BASSE ET SALUT SOLENNEL 159 

Mais voici que la porte basse de la sacristie 
s^ouvre et que paraît un cortège auquel nul ne 
s'attendait. Devant un prêtre barbu, marchent 
quatre artilleurs en tenue. L'un porte l'encen- 
soir et l'autre la cassolette d'encens. Les deux 
autres, bras croisés, le regard droit, marchent 
devant eux. Tout le cortège, avec un ensemble 
parfait, s'agenouille devant l'autel. Et, dans le 
mouvement que fait le prêtre, je vois dépasser 
sous les vêtements sacerdotaux les guêtres crot- 
tées identiques à celles que portent les canon- 
niers. 

Et, en même temps, voici que, tout près de 
nous, s'élève une musique qui nous paraît 
céleste. Dans la pénombre, je n'avais point 
aperçu l'harmonium. Maintenant je distingue 
l'artiste qui nous charme et sait tirer d'un pauvre 
instrument usé des notes si pures. C'est un 
capitaine d'artillerie. Tout de suite les yeux se 
sont tournés vers lui. Chacun est ravi de l'en- 
tendre. Nul n'osait espérer qu'il nous serait 
donné d'élever nos voix pour clianter les hymnes 
sacrées. 

Mais lui ne semble point avoir souci de ce 
qui l'entoure. La chandelle placée près du cla- 
vier éclaire d'une façon étrange la tête la plus 
expressive qui soit. Sur le fond noir de l'église, 
la lumière fait ressortir les traits du visage le 
plus noble, le plus distingué. Un front large et 



dOO EN CAMPAGNE 

pur, un nez aristocratique, une moustache blonde 
relevée en crocs et surtout deux admirables 
yeux bleus qui, sans se soucier des doigts qui 
jouent avec les touches, sont fixés droit vers la 
voûte, semblant y chercher l'inspiration. 

L'aumônier, face à l'assistance, a dit : 

— Mes amis, nous allons chanter ensemble 
VO Salutaris ! 

L'harmonium indique les premières notes. Je 
me demande avec angoisse quelle atroce caco- 
phonie va s'élever de cette assemblée de sol- 
dats, — en grande partie des réservistes, — 
que je crois réunis ce soir pour la simple curio- 
sité du spectacle. 

Quelle stupeur! Tout d'abord quelques voix 
timides se joignent à celle de l'aumônier. Mais, 
bientôt, c'est comme un miracle. De toutes ces 
poitrines sort un souffle prodigieux. C'est à 
n'en point croire nos oreilles. Qui donc a dit que 
la foi a disparu du doux pays de France? Qui 
donc l'a cru? Les voix de tous ces hommes se 
sont unies pour le cantique. Pas un qui paraisse 
ignorer les paroles latines. C'est, sous la voûte 
profonde, un incomparable chœur cij semble 
rayonner la ferveur la plus sincère. Pas une 
note discordante, pas une voix fausse pour en 
gâter la parfaite harmonie. 

A qui fera-t-on croire que des hommes, ayant 
presque tous dépassé la trentaine, se rappelle- 



MESSE BASSE ET SALUT SOLENNEL 161 

raient le texte compliqué, s'ils n'avaient été éle- 
vés dans la foi de leurs ancêtres et ne l'avaient 
conservée? 

Je ne puis m'empècher de me retourner vers 
eux. Au reflet des cierges, les faces paraissent 
embellies et transformées merveilleusement. 
Pas une qui ait l'air ironique ou même indiffé- 
rente. Quel magnifique tableau tout ceci eût 
inspiré à un Rembrandt ! La nuit qui règne dans 
le sanctuaire a effacé même la forme des corps 
et les têtes seules émergent de l'ombre et 
attirent l'attention. C'est un prodige de gran- 
deur qui séduirait le plus sceptique, le plus irré- 
ligieux des peintres. Cela charme et réconforte 
et fait oublier toutes les misères que la guerre 
laisse derrière elle. Que ne pourrait-on deman- 
der à des hommes ainsi transformés? Et je 
souhaite en moi-même de voir M. Homais, 
caché dans quelque coin, assister à ce spectacle. 

A l'autel se dé-i'oulent les rites sacrés. En 
d'autres temps on aurait pu sourire du spectacle 
que forment ce prêtre-soldat servi par des 
enfants de chœur de trente-cinq ans on uni- 
forme. Aujourd'hui celatouclie et cela encliante. 
Et surtout on est ravi de voir avec quel soin, 
avec quels gestes iiarmonieux et précis ils s'em- 
pressent, pour que la cérémonie se déroule avec 
toute la pompe habituelle. 

Mais les cliants se sont tus. L'aumônier s'est 

H 



16Î EN CAMPAGNE 

avancé jusqu'à la Sainte Table. D'une voix 
tremblante d'émotion il tente de dire sa recon- 
naissance et sa joie à tous ces braves soldats. Je 
ne pense pas qu'il soit un brillant orateur en 
temps ordinaire, mais aujourd'hui le digne 
homme est complètement incompréhensible. Le 
bonheur l'étrangle. Il cherche ses mots et, fina- 
lement, emploie l'un pour l'autre, puis s'em- 
brouille en voulant se rattraper. Personne 
cependant n'a envie de rire quand, pour termi- 
ner son allocution, il dit avec un soupir de sou- 
lagement : 

— Et maintenant, nous allons réciter deux 
dizaines de cliapelet : l'une pour le succès de 
nos armes, l'autre à l'intention des soldats morts 
au champ d'honneur... Je vous salue, Marie, 
pleine de grâces... 

Je regarde de nouveau l'intérieur de l'église 
et je vois les lèvres de tous ces hommes qui 
remuent, accompagnant en silence les paroles 
du prêtre. En face de nous, le capitaine d'ar- 
tillerie a tiré de sa poche un chapelet et 
l'égrène, les yeux comme perdus dans un songe. 
Et, quand l'aumônier en arrive à la phrase : 
Sainte Marie, Mère de Dieu... des centaines de 
voix l'accompagnent, voix mâles et profondes 
qui ont des accents inattendus. Elles semblent 
proclamer leur foi et leur confiance dans Celui 
qui est là, devant eux, sur l'autel. Elles sem- 



MESSE BASSE ET SALUT SÛLENiNEL 163 

blent aussi promettre le sacrifice, le dévoue- 
ment à cette autre chose sacrée, la Patrie. 

Et quand, après un Tantum ergo chanté à 
pleins poumons, le prêtre élève l'ostensoir bien 
haut devant eux, je vois tous ces soldats qui, 
d'un même geste, s'agenouillent sur les dalles 
et courbent la tète. Le silence est complet et 
troublant. Pas une parole, pas une toux, pas 
une chaise traînée. Jamais, dans aucune église, 
je n'ai vu semblable recueillement. Quelque 
chose de sacré plane au-dessus de l'assistance 
et fait baisser tous ces fronts en signe de sou- 
mission et d'espoir. Bons et braves soldats de 
France, comme on vous aime et comme on 
vous estime en de pareils instants, et comme 
vos chefs auront confiance en menant de tels 
hommes au combat ! 

Nous voici attablés autour de la lampe sous 
laquelle la bonne maman Cheveret vient de 
déposer la soupière fumante. Tout au loin, vers 
l'est, le canon fait entendre des roulements 
sourds. Le brave M. Cheveret vient de monter 
de sa cave une vénérable bouteille de son meil- 
leur bourgogne et, invité à trinquer avec nous 
par le capitaine, il s'installe à côté de la table^ 
fumant sa vieille pipe de merisier et écoutant 
ravi nos gais propos. 

Gosset, dans la cuisine proche, tout en sur- 
veillant un succulent bœuf à la mode, raconte à 



164 EN CAMPAGNE 

maman Cheveret tout ébahie les exploits qu'il a 
accomplis depuis le début de la campagne. 

Nous entendons dans la cour les hommes du 
premier peloton qui échangent des paroles 
joyeuses en mangeant leur gamelle et en vidant 
leur quart de vin au clair de lune. 

Dans le fond de la vallée, sur le bord de la 
Vesle murmurante, du parc d'artillerie montent 
des chants et des rires. 

Et le village lui-même, tout blanc sous le ciel 
étoile, semble vivre dans une atmosphère de 
joie, de courage et de confiance. 



VI[ 



UNE VISITE A REIMS 



30 septembre. 

Hier, j'ai vu un Rémois venu à Montignv-sur- 
Vesle dire bonjour en passant au bon M. Che- 
veret. Et, comme je lui demandais des nou- 
velles de Reims : 

— Ah! monsieur, dit-il, ne m'en parlez pas. 
C'est à fendre l'âme. Notre cathédrale brûlée, 
canonnée, détruite. Des milliers de maisons 
incendiées, des centaines d'habitants tués, des 
quartiers entiers anéantis. Je vous dis, mon- 
sieur, c'est affreux. Une si belle ville, pensez 
donc! Nous sommes tous ruinés, perdus... 

Et comme il continuait, entrant dans des 
détails, citant des noms de rues et de boule- 
vards, je vis bien qu'il n'exagérait pas et que 
les bruits qui couraient depuis quelques jours 
à l'armée au sujet des atrocités allemandes 
étaient bien l'expression de la vérité. 

Je dois avouer, à ma honte, que ma preinièro 



166 EN CAMPAGNE 

impression fut assez égoïste. Au lieu de pleurer 
sur les trésors d'art et les reliques liistoriques 
que pouvait avoir détruits l'armée allemande, 
ma première pensée fut : « Ma maison est-elle 
encore debout? » 

Car il faut dire qu'avant la guerre j'étais 
élève pilote à l'école militaire d'aviation de 
Reims. J'en avais été renvoyé lors de la mobili- 
sation pour reprendre ma place restée vacante 
au régiment. 

Contrairement à la plupart de mes camarades 
partis en même temps que moi pour faire leur 
apprentissage d'aviateur, je m'étais décidé, au 
lieu de prendre un appartement garni, à faire 
venir mon mobilier à Reims. J'avais loué, de 
moitié avec mon bon camarade P..., lieutenant 
d'infanterie, un vaste et bizarre appartement 
dans une très vieille maison située rue de Tam- 
bour, tout près de la fameuse maison des Mu- 
siciens, dont les cartes postales et les guides 
ont popularisé la curieuse façade. 

J'avais pris goût tout de suite à ses épaisses 
murailles, à ses multiples coins et recoins, à la 
diversité de ses pièces, tantôt exiguës et basses, 
tantôt vastes et bautes; à l'escalier de quelques 
marclies bizarrement contourné qui sépare l'ap- 
partement en deux parties sans pourtant cons- 
tituer deux étages diiïérents. Nous nous étions 
partagé fraternellement le logis et, dans la 



UNE VISITE A REIMS 167 

partie qui m'était afTectée, j'avais, avec un soin 
quasi religieux, apporté et placé les bons vieux 
meubles de famille qui me suivent de g-arnison 
en g-arnison depuis déjà bien des années. J'ai 
fini par aimer d'un amour véritable leurs arêtes 
usées et luisantes et j'affectionne la teinte pas- 
sée des tentures, la trame grisâtre des tapis 
fanés, le doux accueil que me font les fauteuils 
de forme désuète. 

Il m'avait fallu quitter tout cela pour partir 
en g-uerre. Je l'avais fait sans regrets et même 
avec la joie débordante que nous eûmes tous à 
la pensée de réaliser enfin le rêve de notre vie. 
Mais, après deux mois dune dure campagne, 
revoir ma maison eût été pour moi comme est, 
pour 1 explorateur, la vue d'une oasis dans le 
désert. 

Je n'eus plus qu'un désir : obtenir du colonel 
l'autorisation d'aller à Reims. J'avais un pré- 
texte tout trouvé. Au cours de notre retraite sur 
la Marne, notre convoi avait été enlevé et pillé 
par un parti de uhlans. Naturellement, depuis 
ce jour, nous étions privés de nos cantines, 
c'est-à-dire privés de linge, de vêtements de 
rechange, d'effets de toilette... Cela semble peu 
de chose, mais, pour des gens qui reçoivent la 
pluie, la poussière et la boue, qui couchent 
dehors, se traînent dans les champs ou s'apla- 
tissent dans les fossés, la cantine constitue un 



168 EN CAMPAGiNL 

trésor aussi précieux que les magasins les 
mieux achalandés; et les rares soirs où l'on a le 
temps de l'extraire du fourgon, on a l'illusion 
d'un bonheur indéfinissable. 

L'état-major du régiment n'avaitpoint échappé 
à cette triste catastrophe. Aussi me décidai-je 
à aller trouver incontinent le colonel et, exci- 
pant de ma qualité de demi-Rémois et de la 
connaissance que j'avais des ressources de la 
viDe, je m'offris pour aller ravitailler tous les 
officiers du régiment. Ma demande fut favora- 
blement accueillie. 

Et voilà pourquoi, par cette fraîche et belle 
matinée de septembre, assis sur la banquette 
trépidante d'une carriole campagnarde, je des- 
cends la côte en lacets qui mène de Montigny à 
Jonchery au trot incertain du cheval Tibi II. 

Tibi II est un cheval de réquisition qui vient 
de m'étre octroyé. Il est arrivé d'hier avec un 
lot de ciievaux envoyés par notre dépôt pour 
boucher dans nos rangs quelques-uns des vides 
causés par la fatigue ou les balles. .l'ai choisi 
Tibi II entre tous pour lui confier la mission 
délicate de me véhiculer jusqu'à Reims en com- 
pagnie de mon fidèle Wattrelot. C'est une trotte 
de 40 kilomètres, l'aller et le retour compris. 
Mon œil exercé a cru distinguer dans Tibi II 
les qualités requises pour faire un excellent 



UNIi VISITE A REIMS 169 

carrossier. Il est petit, râblé, a l'encolure puis- 
sante et la croupe large. Son chanfrein busqué 
lui donne une certaine ressemblance avec le 
tapir. 11 a l'œil malin et a tout de suite excité 
riiilarité de mes hommes par la manière rou- 
blarde dont il est parvenu immédiatement à se 
créer une large place parmi ses camarades 
d'écurie étonnés. 

A vrai dire, le départ n'a pas été fort heureux. 
Tibi II a fait quelques difficultés pour démarrer. 
Mais, grâce à l'agilité de Wattrelot. qui a sauté 
prestement du siège et l'a pris par la bride, nous 
avons pu sortir du village. Et maintenant, à la 
descente, poussé par la carriole, notre trotteur 
fait assez bonne figure. 

Et, tout de suite, en arrivant à Jonchery, 
nous jouissons pour la première fois du spec- 
tacle pittoresque qu'offrent les cantonnements 
où sont installés les services de l'arrière. C'est 
un tableau curieux à contempler. Mais il Test 
doublement pour ceux qui, jusque-là, n'ont fait 
que marcher et combattre sans songer à lelfort 
colossal qu'on donnait derrière eux. Wattrelot 
en est tout émerveillé et il exprime sa stupéfac- 
tion en phrases simples : 

— En v'ià de la viande ! 

Et, en eflet, il y en a. C'est la boucherie qui 
alimente toute la 5' armée. Sur les bords ver- 
doyants de la Yesle qui coule tout doucement à 



170 EN CAMPAGNE 

l'entrée de Jonchery, une file interminable d'au- 
tobus chargés d'énormes quartiers de bœuf 
attend l'ordre du départ. Tout autour grouillent 
des territoriaux, manches troussées, mains et 
bras rouges jusqu au coude. 

Dans Jonchery même, c'est une cohue de 
fourgons, de voitures, d'automobiles qui se 
dépassent et s'entre-croisent avec une adresse 
incomparable. Devant une ambulance, des infir- 
miers s'empressent autour d'une charrette dont 
la bâche soulevée laisse entrevoir des corps 
gisant sur un lit de paille. 

Mais en arrivant sur la route de Paris, nous 
sommes obligés de nous arrêter pour laisser 
défiler un bataillon de tirailleurs marocains. Ils 
marchent en bon ordre et, pour marquer la 
cadence du pas, l'un d'eux chante une sorte de 
mélopée gutturale. Tous les liommes reprennent 
le refrain avec ensemble et frappent dans leurs 
mains en mesure chaque fois que leurs pieds 
touchent le sol. Ce sont de beaux hommes, à la 
taille svelte, au nez fin et aux grands yeux intel- 
ligents. Leurs uniformes kaki sont complète- 
ment neufs et ils semblent arriver pour une 
revue plutôt que pour le combat gigantesque 
qui se livre à 20 kilomètres de là. 

Enfin, nous voici sur la route nationale, que 
couvrent des files interminables de convois 
venus à Jonchery pour y chercher des approvi- 



UNE VISITE A REIxMS 171 

sionnements, et je suis obligé d'employer toute 
mon énergie, jointe à l'adroite et fréquente 
intervention de Wattrelot, pour contraindre 
Tibi II à se faufiler au travers des voitures. 
Décidément, mon cboix n'a pas été beureux et 
je rencontre de grandes difficultés, principale- 
ment dans les côtes, pour obtenir de mon atte- 
lage une allure bonorable. Il me semble que 
nous devons paraître quelque peu ridicules 
dans notre carriole et j'ai quelque bonté, en 
approcbant de Reims, à croiser constamment 
des fractions d'infanterie revenant ou allant au 
feu. 

Je crains que nous ne jetions une note fausse 
dans ce poignant paysage de guerre. Sur un 
fond de bataille, nous oft'rons l'image bonasse 
de deux maraîcbers se rendant à la ville voisine. 
Car maintenant nous approchons de la ligne de 
feu et, à gauche de la route^ une batterie de 75, 
dont les pièces sont dissimulées artistiquement 
sous des bottes de paille, semble attendre le 
moment d'ouvrir le feu. Vers Saint-Thierry et 
Merfy, notre artillerie fait entendre un roule- 
ment ininterrompu auquel vient, par rafales, 
s'ajouter le crépitement lointain de la fusillade. 

Nous voyons sur la route, à chaque pas, les 
traces des derniers combats, fils télégraphiques 
coupés et pendant lamentablement le long des 
poteaux, cadavres de chevaux horriblement gon 



172 EN CAMPAGNE 

fiés, équipements abandonnés dans les fossés, 
tranchées esquissées à peine et tout de suite 
délaissées pour la marche en avant. Mais où nous 
sentons surtout l'angoissant et obsédant rappel 
à l'horreur du moment, c'est dans le tableau que 
nous ofFrenl les environs de Reims à mesure que 
nous approchons du faubourg- de Vesie. 

C'est, de toute la ville, le quartier qui a le 
moins souffert du bombardement et c'est là que 
se réfugient dans la journée la plupart des 
Rémois qui n'ont pas voulu abandonner com- 
plètement leurs foyers. A ceux-ci sont venus se 
joindre par milliers les malheureux habitants des 
villages champenois, dont l'ennemi a envahi les 
demeures. Ils sont là, par groupes, assis dans 
les fossés de la route ou au pied des meules qui 
leur ont servi de refuge pour la nuit. Près d'eux, 
quelques i)aquets de bardes et quelques usten- 
siles de cuisine. Ils regardent d'un œil morne les 
autos et les estafettes qui sillonnent la route 
sans l'elàche, et tout ce va-et-vient semble leur 
être indifférent. Il semble que leurs pensées 
vont ailleurs, plus loin, vers les maisons qu'ils 
ont laissées lorsqu'ils sont partis en hâte, sous 
les obus qui commençaient à éclater dans les 
petites rues de chez eux. 

Je ne connais rien de plus triste que ce spec- 
tacle. Pourtant nous devrions y être accou- 
tumés, car cent fois déjà il a frappé nos yeux. 



UNE VISITE A REIMS <73 

de la Belgique à la Marne. Mais cliaque jour il 
nous paraît plus navrant. Et pourtant, ici, au- 
tour de leurs parents prostrés, les enfants, par 
bandes joyeuses, jouent à cache-cache dans les 
trancliées creusées par les Allemands avant leur 
retraite au delà de Reims. Déjà ils ont presque 
oublié les misères du moment; déjà ils retrou- 
vent l'insouciance de leur âge. Ils n'ont pas la 
préoccupation de se dire : aurai-je demain du 
pain à manger? Et c'est cette question que se 
posent leurs parents, c'est elle sans doute qui 
fait se plisser leurs fronts et qui, plutôt que les 
nuits passées à la belle étoile, rend leurs 
visages plus pâles et leurs yeux plus meurtris. 
Avec quelques difficultés, nous franchissons 
une double barricade de pavés dressée à l'entrée 
du faubourg. En arrière, un bataillon du ...° de 
réserve est au repos près des faisceaux formés. 
J'avoue que c'est pour moi une véritable joie de 
les contempler. Ce ne sont plus ces petits piou- 
pious en tunique bleue et pantalon rouge que 
l'on regarde à peine, le dimanche, flânant le 
long de la Seine avec des airs naïfs et des gestes 
gauches. Ce sont des hommes à la figure ter- 
reuse, à la barbe hirsute, aux traits creusés par 
les fatigues des nuits trop courtes et des com- 
bats ininterrompus. Ils n'ont guère dû chômer 
depuis le début de la campagne et surtout pen- 
dant ces derniers jours, car leurs capotes et 



17* EN CAMPAGNE 

leurs pantalons, couverts dune boue jaunâtre, 
ne laissent plus deviner quelles étaient leurs 
couleurs primitives. Mais en vain chercherait- 
on, dans leur attitude ou leur visage, la marque 
d'une lassitude ou d'un regret. Ils semblent, au 
contraire, trouver tout naturel d'être là, eux, 
bons l)Ourgeois, ouvriers ou paysans, devenus 
presque tout de suite les admirables fantassins 
qui viennent de gagner la bataille de la Marne. 
C'est, sur eux que comptent tous les Français 
pour la victoire finale. Et ils ont raison, car 
chacun de ces hommes au maintien calme et 
digne, au regard profond et confiant, est une 
petite parcelle de l'incomparable force qui a 
culbuté le barbare et le boutera hors de France. 
Mais notre carriole chemine toujours parmi 
les flâneurs nombreux qui encombrent le fau- 
bourg et nous arrivons enfin au canal, que nous 
franchissons sur le pont tournant, gardé par 
une section de territoriaux. Tout de suite, l'as- 
pect de la ville change quand nous nous enga- 
geons rue de Vesle. Les passants deviennent 
rares; ceux que l'on rencontre filent vite, en 
rasant les murs, sortant d'une maison pour en- 
trer rapidement dans une autre. Aucun ne s'ar- 
rête sur les trottoirs, aucun groupe ne se forme 
pour causer ou pour se communiquer les nou- 
velles. Une terreur muette plane déjà sur la 
ville et on la lit sans peine dans les yeux des 



UNE VISITE A REIMS 175 

habitants. C'est qu'ils ont vu beaucoup d'entre 
eux tomber sous les obus allemands et, tandis 
que nous avançons vers le centre de la ville, on 
entend nettement le bruit que font les grosses 
« marmites » ennemies éclatant à l'autre extré- 
mité, sur le faubourg Cérès. 

La rue de Vesle, cependant, a peu souffert en 
comparaison des quartiers du nord et de l'est. 
Mais les quelques projectiles qui y sont tombés 
en ont tellement ébranlé toutes les maisons que 
nombre de vitres ont été brisées et que nous 
avançons sur un véritable tapis de verre. De-ci 
de-là, quelques façades éventrées par les obus 
montrent l'intérieur na^Tant des appartements 
bouleversés, débris de meubles suspendus dans 
le vide, tableaux intacts accrochés aux mu- 
railles, cheminées encore garnies de la pendule, 
des candélabres et des photographies familiales. 

Au bout de peu de temps, j'avais aimé dans 
Reims le cachet spécial de cette grande ville 
moderne où Ton voit, sans en être choqué, les 
plus purs souvenirs anciens voisiner avec le 
luxe, le confort et la gaieté. C'est donc en 
quelque sorte mon cœur de Rémois qui se 
serre en voyant ce que sont devenus les lieux 
que j'avais connus si pleins de vie bourdon- 
nante et joyeuse. 

En passant devant le Kursaal, je ne puis 
m'empêcher de faire un retour sur moi-même 



176 EN CAMPAGNE 

et sur les vicissitudes des choses humaines. Je 
songe à son bar fameux, aux mille lumières qui 
éclairaient ses salles, à la jeunesse élégante qui 
y venait si souvent. Qu'est devenu tout cela? 
Où étes-vous, Paulette, Chonchette, Denise, 
Anita et tant d'autres"?... Où sont les tziganes 
qui faisaient vos délices avec leurs valses lentes 
et leurs tangos?... Une verrière brisée, quel- 
ques affiches pendant lamentablement... Ce sont 
les seuls vestiges qui restent de toute celte vie 
de fête et de plaisir. La guerre a passé par là. 

Mais une véritable angoisse m'étreint en arri- 
vant devant la cathédrale. Je n'ose même 
essayer de décrire le spectacle qui frappe nos 
yeux et les ravages qu'ont causés à cette mer- 
veille les obus et l'incendie. D'autres plus auto- 
risés décriront l'horreur que l'on ressent à la 
vue de ces tours mutilées, hachées par l'ava- 
lanche de fer et de feu que les barbares ont fait 
déferler sur elles; ils essaieront d'évoquer le 
tableau de cette charpente effondrée, de ces 
murs effrités, de ces nobles pierres que lincen- 
die a transformées en blocs à demi calcinés, de 
ces mille dentelures fauchées par les éclats et 
jonchant le sol. Je me sens incapable de le faire, 
car les termes m'échappent qui donneraient 
l'impression exacte de ce que mes yeux con- 
templent. 

Et je voudrais surtout dire ce qui me semble 



UNE VISITE A REIMS 177 

le plus tristement tragique. Descendu de ma 
carriole, je m'approche du portail central, que 
garde un territorial farouche. Par la plaie que 
laissent béante les portes consumées, le spec- 
tacle est navrant de cet admirable sanctuaire, 
jadis si imposant dans son austérité et sa gran- 
deur un peu triste, dans ses lignes si idéalement 
pures, aujounThui ouvert à tous les vents, rem- 
pli du chaos lamentable des débris entassés par 
l'incendie. Je ne peux m'empècher d'évoquer 
une vision tout autre que j'avais eue à cette 
même place quatre mois auparavant, lors de je 
ne sais plus quelle grande fête religieuse, 
Ascension ou Pentecôte. Elle m'avait tellement 
impressionné par sa beauté étrange (|u'elle est 
toujours restée gravée dans mon souvenir. 

Dans le fond de la basilique pleine de fidèles, 
le chœur et l'autel étincelaient de mille cierges 
allumés et, à cette lumière rougeàtre, venait 
s'ajouter celle d'un radieux soleil filtrant à tra- 
vers les inestimables ^'itraux dont aujourd'hui 
les débris jonchent le sol. Et, tandis que 
la maîtrise faisait entendre les admirables 
phrases du Credo, mes regards furent frappés 
du tableau le plus impressionnant (jui soit. A 
gauche du chœur, assis sur une sorte de trône 
surélevé, le dos légèrement voûté mais la tète 
droite, le cardinal archevêque semblait une de 
ces figures du moyen âge qu'excelle à peindre 

12 



178 EN CAMPAGNE 

Jean-Paul Laurens. A ses côtés, dans les stalles 
de bois finement sculpté, d'autres prêtres, im- 
mobiles dans leurs vêtements d'apparat, acbe- 
vaient de constituer un tableau d'un temps 
passé et je me serais cru reporté à plusieurs 
siècles en arrière. Le cadre oîi se déroulait 
la cérémonie, l'idéale musique qui l'accompa- 
gnait, tout cela me fit oublier un instant la 
hideur des architectures contemporaines et le 
grotesque de nos costumes; et je demeurai saisi 
d'admiration et de respect pour le génie des 
grands ancêtres qui avaient su édifier la mer- 
veille de pierre. Comment aurais-je pu sup- 
poser que, quelques mois plus tard, une si pré- 
cieuse relique serait presque anéantie sous mes 
yeux?... 

Mais riicure file. Il faut nous arracher à notre 
contemplation désolée. Il est temps de penser à 
mon propre logis. Nous voici sur la place des 
Marchés, dont une des faces est anéantie. Heu- 
reusement les vieilles et pittoresques maisons, 
qui mettaient une si jolie note dans le coin 
opposé aux halles, ont été épargnées jusqu'ici. 
Encore ces quelques mètres à franchir et je vais 
entrer rue de Tambour. 

Nous y sommes. Tibi II tourne difficilement 
et comme à regret et, d'un pas hésitant, pénètre 
dans la très vieille et très étroite petite rue. Hor- 
reur 1 A l'autre extrémité, juste à l'endroit où, si 



UNE VISITE A REIMS 179 

souvent, j'ai franchi la lourde porte coclière qui 
menait dans ma cour, un énorme tas de décom- 
bres barre entièrement la chaussée et je dis- 
tingue dans la façade même de ma maison une. 
larg^e plaie béante. Sauter à bas de mon sièg'e 
et courir jusque-là est l'affaire dun instant. Je 
jette à peine les yeux sur ma voisine, la véné- 
rable maison des Musiciens, qui, ébranlée par 
l'explosion, a dû vaciller d'indignation, car on 
a été contraint de l'étayer de quatre puissants 
madriers, et j'entre d'un bond dans la cour 
déserte. Au-dessus de mes fenêtres, dont les 
persiennes closes semblent vouloir protéger 
mon bien, je vois une partie du toit effondrée. 
En hâte, je gravis les quelques marches de 
pierre qui conduisent à l'entrée et, d'une main 
qui tremble, j'introduis la clef dans la serrure. 
Voici l'escalier à la voûte sombre et basse où 
rien ne paraît avoir bougé; je le gravis, je 
pousse la porte de la pièce où j'ai organisé 
mon cabinet de travail. 

joie! Rien n'est changé, ni le vieux et 
vaste bureau encombré de bouquins et de pape- 
rasses où si souvent j'avais rêvé d'écrire de 
belles choses, ni les profonds fauteuils au ve- 
lours fané, ni les lourds rideaux d'étoffe épaisse 
et douce. A la lumière tamisée des volets clos, 
je dislingue cliaque chose à la place accou- 
tumée. 11 semble que je suis sorti d'ici seule- 



180 EN CAMPAGNE 

ment ce matin et que la vie de tous les jours va 
suivre son cours. Même je vois, jeté sur un 
coin de la table, le livre que je lisais au moment 
du départ. Il me semble étrange de ne plus 
m'en rappeler le titre, je le feuillette un instant. 
Ce sont les Fleurs du mal de Baudelaire. Si je 
m'étendais à la place préférée, sur le divan 
placé là-bas, près de la cheminée, et si je me 
laissais aller à relire tout bas les vers âpres et 
tendres... ? Mais le bruit des obus qui, de temps 
à autre, tombent avec fracas non loin de là, me 
rappelle trop vite à la réalité. 

Je passe dans les autres pièces et, si mon 
bonheur décroît par les constatations navrantes 
que je fais en voyant que les plafonds sont 
en partie écroulés et que les planchers sont 
recouverts de plâtras et de débris de lattes, je 
dois pourtant m'estimer heureux que le désastre 
n'ait pas été plus grand. Tout n'est point perdu 
et j'ai confiance dans la parole que j'ai entendu 
bien souvent répéter par les artilleurs. Jamais, 
disent-ils, deux obus ne tombent à la môme 
place. Je ne jurerais pas qu'ils ont absolument 
raison, mais je veux pour cette fois qu'il en soit 
ainsi! 

Au moment de remonter en voiture, mon 
attention est attirée par une immense affiche 
verte apposée sur la maison voisine. C'est la 
proclamation adressée à la population de Reims, 



UNE VISITE A REIMS 181 

au moment de l'approche des troupes françaises, 
par le gouverneur allemand de la place. On y 
lit la liste des soixante-dix otages pris parmi les 
habitants notables de la ville, et elle se termine 
par les phrases suivantes : « Si le moindre obs- 
tacle est laissé dans les rues, qui puisse gêner 
la marche des troupes allemandes, tous les 
otages seront pendus... Si le moindre acte 
d'hostilité est commis contre elles, la ville sera 
brûlée et tous les habitants pendus. » Qu'im- 
porte? On liausse les épaules maintenant devant 
ces horribles menaces. Ils sont partis, et bien 
partis. Ils peuvent écraser Reims sous leurs 
obus, jamais, on le sent bien, ils ne pourront 
désormais la souiller de leur présence. 

Mais nous voici rue de l'Arbalète. J'arrête 
mon attelage à l'entrée des Galeries Rémoises, 
où je compte bien trouver la plupart des objets 
qui me sont commandés. Juste en face, une 
maison a été complètement évcntrée par un 
obus. Mais ma déception est grande <le trouver 
portes et devantures fermées. Et pourtant je ne 
veux pas repartir les mains vides. J'interpelle 
le concierge, que j'aperçois au travers de la 
grille close de la cour des marcliandises. Le 
brave homme se récrie : 

— Oh! mon lieutenant, impossible de conti- 
nuer la vente. Voyez comme nous l'avons 
écliappé belle : cinq mètres de plus ou de moins, 



182 EN CAMPAGNE 

et c'étaient les Galeries qui s'effondraient. Et 
hier, au Grand Bazar, qui a voulu rouvrir, une 
petite vendeuse a eu la tète emportée par un 
obus au moment où elle débitait une paire de 
gants. 

Et comme j'insiste en narrant toutes les mi- 
sères et toutes les privations dont nous souf- 
frons, il est pris de pitié : 

— Entrez vite, que personne ne vous aper- 
çoive ! Vous trouverez encore quelqu'un à l'in- 
térieur pour vous servir. 

Dans l'immense magasin où tous les rayons 
ont conservé leurs étalages agréablement agen- 

CD O 

ces, règne un morne silence. Et l'on est gêné 
de se trouver ainsi solitaire dans ces salles où 
l'on a connu jadis la cohue empressée et bour- 
donnante des acheteurs. Mais, en avançant de 
quelques pas, voici que j'aperçois, groupés 
autour du comptoir central, quatre hommes et 
deux fournies qui causent à voix basse et pa- 
raissent désemparés de se trouver inactifs. En 
m'apercevant, ils semblent tout joyeux de ren- 
contrer enfin un client et ils se mettent à ma 
disposition avec la meilleure grâce du monde 
pour rechercher, entasser et empaqueter la 
multitude de choses dont je leur remets les 
listes savamment ordonnées : parfumerie, pa- 
peterie, bonneterie, mercerie... 

Tandis qu'elle me prépare un volumineux 



UNE VISITE A REIMS 183 

colis de savon et d'eau de Cologne, je cause 
avec la vendeuse. Elle est jolie dans sa robe 
jioire toute simple. Elle a d'admirables clieveux 
blonds, d'un blond très pâle aux rellets métal- 
liques; elle les a savamment ondulés et rejetés 
en « coup de vent », à la dernière mode, — du 
moins à la dernière mode d'avant la guerre, car, 
maintenant... Nous venons de vi^Te deux mois 
de fatigues et de combats. Nous n'avons tra- 
versé que des pays abandonnés ou dévastés, où 
les quelques rares habitants que nous rencon- 
trions étaient de pauvres hères qui n'avaient pas 
fui pour ne pas abandonner complètement le 
peu qu'ils possédaient, et, depuis le début d'août, 
nous n'avons pas mis le pied dans une ville, ni 
même dans un bourg-. Aussi ne puis-je dire la 
sensation exquise que me procure la grâce de 
ma petite vendeuse. 

Elle rit de bon cœur des compliments que je 
ne puis m'empécher de lui adresser. Avec 
quelle adresse, tout en causant, elle manie 
sachets et flacons ! Sans arrêter un instant son 
travail, elle me raconte les misères et la honte 
de l'occupation allemande et, quand elle a ter- 
miné les trois énormes paquets qui me sont des- 
tinés : 

— Et je suis fiancée, monsieur, et lui est là- 
bas, en Lorraine, depuis le début de la guerre. 
Et voilà un mois qu'il ne m'a pas écrit... 



i8i EN CAMPAGNE 

— Il reviendra, mademoiselle, soyez-en cer- 
taine... 

Avec la plus grande complaisance, les em- 
ployés aident à caser dans la carriole la masse 
imposante de mes achats et je les quitte à regret. 
C'est là encore un des miracles de cette guerre : 
l'acte qui, dans la vie ordinaire, semblerait le 
plus banal prend tout de suite une forme nou- 
velle et accomplit ce prodige de nous faire pa- 
raître chaque homme meilleur et chaque femme 
plus charmante. Je m'en vais avec la conviction 
absolue que ceux et celles que je viens de quitter 
sont des êtres aimables, des natures d'élite et 
des cœurs d'or; et certainement, quelques mois 
plus tôt, j'aurais fait les mêmes achats aux 
mêmes vendeurs avec la certitude d'avoir affaire 
à des gens lambins, désagréables et grognons. 
La guerre dessille les yeux I 

Mais les émotions et le grand air ont excité 
mon appétit et me font songer que l'heure du 
déjeuner est sonnée depuis longtemps. Où 
aller? Tous les liôtels sont fermés, tous les res- 
taurants fameux, le Lion d"Or, le Grand Hôtel, 
la « Splendid » ont clos leurs portes. Puisque je 
suis dans cette rue, je vais pousser jusqu'à la 
« Select Taverne » où, au temps de la paix, nous 
avions notre pension. Nous y voici. Tout est 
silencieux et la porte résiste à mes efforts. Là 
aussi, sans doute, le personnel a fui devant le 



UNE VISITE A REIMS 185 

bombardement et laissé désertes les salles où 
nous fîmes tant de joyeux repas. 

Cependant les coups répétés que je frappe 
ont été entendus. Je perçois le bruit d'un pas 
léger dans le couloir et, à travers l'huis, une 
voix féminine, im peu inquiète, demande : 

— Qui est là? 

Et, comme je me nomme : 

— Ah! c'est vous! Quel bonlieur! Entrez 
donc! 

Et c'est Mlle Marguerite, la caissière, qui tire 
le verrou et me tend les deux mains que je serre 
franchement, amicalement. Elle n'a pas changé. 
Elle a toujours ses grands yeux sombres, im- 
menses, profonds et doux, éclairant son joli 
visage à la peau mate. Quelle joie de la revoir, 
de lui parler, à cette bonne camarade si simple 
et si charmante, à laquelle personne à Reims ne 
peut reprocher la plus petite chose ! Et pourtant 
que de déclarations elle a reçues, de quelles 
tentations ne l'a-t-on pas entourée ? Mais elle a 
continué son chemin tout droit, parmi les em- 
bûches et les promesses, gardant son liumeur 
égale et sa grâce souriante, et restant rol)jct de 
l'estime et de la sympathie générales. Cliaque 
fois qu'elle venait nous dire bonjour, à notre 
table d'officiers, dans la salle du premier étage, 
les conversations se faisaient plus sérieuses et 
les expressions moins gaillardes. 



186 EN CAMPAGNE 

Elle semble, à me revoir, trouver une joie 
égale à la mienne et, tandis qu'elle aide l'unique 
garçon restant à dresser la table et à servir 
un repas impromptu, elle me raconte toutes 
les tristesses subies depuis celte chaude nuit 
des derniers jours de juillet où nous fûmes 
tous réveillés et dispersés aux quatre coins du 
front. 

— Mais surtout, ajoute-t-elle , je voudrais 
vous dire la joie que j'ai ressentie lorsque nos 
soldats revinrent. C'était par un clair matin. 
Depuis deux jours, le canon faisait rage autour 
de notre pauvre ville et la fusillade, d'abord 
lointaine, se rapprochait. Le soir du second jour, 
on vit des quantités énormes d'artillerie et de 
convois qui traversaient la ville, se dirigeant 
vers l'est. Les hommes avaient l'air exténué, 
les officiers étaient silencieux et sombres et 
d'innombrables voitures de blessés passaient 
par les rues détournées pour ne pas gêner la 
marche des colonnes. L'espérance faisait battre 
nos cœurs, mais personne n'osait sortir ni 
demander des nouvelles, de peur de recevoir un 
mauvais coup. Nous ne dormîmes pas cette 
nuit-là; nous nous demandions si le lendemain 
n'allait pas être le signal de l'incendie et du 
massacre dont nous étions menacés depuis tant 
de jours. 

Et voilà que dès l'aube, en poussant nos 



UNE VISITE A REIMS 187 

volets, nous fûmes tout surpris de ne voir 
aucun Prussien dans la rue et de n'entendre le 
canon que bien plus loin, vers Brimont et vers 
Béru. Alors nous nous risquâmes sur le pas des 
portes, oli! timidement, n'osant croire à notre 
bonheur. Et tout à coup nous entendons crier : 
« Les voilà, les voilà! » AIi! il n'y avait pas 
besoin de demander de qui il s'agissait. Cela se 
devinait rien qu'à l'accent dont ces mots étaient 
prononcés. Alors je n'y ai plus tenu et j'ai couru 
sans chapeau, comme je suis là, jusqu'à la rue 
de Vesle d'où venaient les cris. Comment vous 
dire l'expression de joie presque trop grande 
que nous eûmes tous! Nous pleurions de 
bonheur et il me semblait que j'allais défaillir. 
Ils étaient deux tout petits fantassins, encore 
bien loin, tout au bout de la rue, à peu près à 
hauteur de l'établissement de bains. Ils mar- 
chaient carrément, la tôle haute et droite sous 
le képi bleu rejeté sur la nuque, l'un à droite et 
l'autre à gauche de la rue. Bien plus loin, vers 
le pont du canal, débouchait un petit groupe 
d'autres soldats, avec un officier. Aux fenêtres, 
les habitants se penchaient, ivres de joie, et 
criaient : « Bravo ! Vive la France ! » D'autres 
descendaient quatre à quatre dans la rue et 
venaient serrer la main des troupiers. Mais 
eux, sérieux et graves, l'œil fixé vers l'extrémité 
de la rue, au delà de la place Royale, s'arra- 



188 EN CAMPAGNE 

chaient aux étreintes et continuaient d'un pas 
rapide leur marche en avant. 

Le premier arriva près de moi. Ah! comme il 
me parut beau, malgré sa figure couverte de 
poussière où la sueur traçait de noires rigoles 1 
C'était un tout jeune soldat, presque imberbe; 
sa capote ouverte laissait voir son cou nu, sans 
cravate; il avait relevé ses manches jusqu'au 
coude, comme un bon ouvrier qui s'apprête au 
dur labeur. Il marchait vite, courbé sous le 
poids du sac, balançant horizontalement son 
fusil dans sa main droite. Sa capote, son 
pantalon et ses souliers n'avaient plus qu'une 
teinte grisâtre uniforme, tant la boue et la pous- 
sière s'y étaient incrustées. Mais tout cela le 
rendait encore plus beau... Et puis, c'était le 
premier soldat français... Après les autres, 
dame! ça faisait quelque ciiose. Alors... je lui ai 
sauté au cou et je l'ai embrassé. 

— Mademoiselle Marguerite ! Vous... embras- 
ser un soldat! 

Elle n'a pas rougi; elle me regarde bien en 
face, de ses grands yeux noirs, et elle sourit si 
gentiment, si franchement. . . Je lui serre la main 
pour lui prouver combien je trouve son geste 
ioU. 

— Et les camarades, mademoiselle Margue- 
rite, avez-vous eu des nouvelles? 

— Hélas! Vous ne savez peut-être pas 



UNE VISITE A REIMS 189 

encore... Votre ami, celui qui habitait avec 
vous, le lieutenant P. . . 

— Eii bien? 

— Eli bien, voilà. Hier, dans la soirée, un 
soldat a frappé ici. Il criait : « C'est bien ici 
Mlle Marguerite M...? » Alors je me suis mise à 
la fenêtre et je lui ai dit : « C'est moi, qu'ya-t-il? 
— Mademoiselle, je suis chargé d'une commis- 
sion pour vous. Tout à l'heure, comme je me 
dirigeais vers Reims à bicyclette, j'ai croisé un 
brancard où l'on emportait un officier tout pâle 
et qui semblait grièvement blessé. Il m'aperçut, 
m'appela, et quand je fus tout près de lui : « Si 
« tu vas à Reims, dit-il, rends-moi le service 
« d'aller jusqu'à la « Select ». Tu demanderas 
« Mlle Marguerite M... et tu lui diras adieu de 
« ma part. Rappelle-toi bien mon nom : lieute- 
« nantP..., du ..." de ligne. Tu lui diras que je 
« viens de recevoir deux éclats d'obus, un dans 
« la jambe, ceci n'est rien, mais l'autre dans le 
« ba.s-ventre, et c'est plus vilain. Je crois que 
a j'ai mon compte et je ne veux pas partir, étant 
« si près d'elle, sans qu'elle ait mon dernier 
salut... » 

Pauvre P..., est-il possible? Un si bon, si 
excellent camarade, qui mettait tant de joie dans 
l'intérieur un peu sombre de notre vieux logis. 
Encore un sans doute qui manquera à l'appel 
pour la grande revue, à la fin de la guerre. 



190 EN CAMPAGNE 

— Vous voyez, mademoiselle Marguerite, 
comme tout le monde vous aimait ici. Allons, 
adieu. Il ne faut pas pleurer. La guerre a ses 
tristes moments comme elle a ses instants de 
joie et de gloire. Pour l'instant, ne pensons qu'à 
ceux-ci. 

Et je m'éloigne, le cœur serré, pour retrouver 
mon équipage qui m'attend sur la place des 
Marchés presque déserte. Tibi II, à la tète 
duquel veille le fidèle Wattrelot, attentif. Tibi II 
semble avoir repris de nouvelles forces avec 
l'avoine qu'il a goulûment engloutie. Il tourne 
vers moi sa tête de tapir et hennit bruyamment. 
Aussi je n'hésite pas à entrer à la succursale de 
la maison X . . . , qui est encore intacte et bie n acha- 
landée. J'achète pour plus de deux cents francs 
de conserves, de vins fins, de liqueurs, etc.. 
Tout ceci forme à l'arrière de ma carriole une 
pyramide imposante, échafaudée par-dessus les 
paquets confectionnés aux Galeries. Comment 
Tibi II parviendra-t-il à ramener tout cela à 
Montigny-sur-Vcsle? Il semble lui-même se 
rendre compte de ce qu'on attend de lui et a 
déjà perdu son air conquérant de tout à Tlieure. 

Mais je veux, avant de reprendre le cliemin 
du retour, jeter un coup d'œil sur le quartier 
Cérès. C'est sur lui maintenant que s'acliarne 
l'artillerie allemande et il paraît qu'elle y fait 
les pires ravages. Laissant ma voiture place 



UNE VISITE A REIMS 191 

des Marchés, je gag-ne à pied la place Royale. 
Je voudrais aller jusqu'au boulevard de la Paix 
en passant par la rue de l'Université. Mais je 
dois tout de suite renoncer à mon projet. La 
rue de l'Université et la rue qui aboutit à la 
place Cérès ne sont plus qu'un amas de dé- 
combres dont quelques-uns fument encore. 
L'alignement des maisons est à peine marqué 
par les pans de murs demeurés debout. C'est 
un quartier presque complètement anéanti et 
qu'il faudra, après la guerre, reconstruire en 
entier après l'avoir rasé. Les barbares conti- 
nuent à s'acharner sur ces débris informes et, 
toutes les cinq minutes, une de leurs grosses 
« marmites » vient éclater dans ce désert, sans 
autre raison, semble-t-il, que d'empêcher les 
infortunés Rémois de venir contempler leurs 
demeures en ruines. 

Comme, dans de semblables instants, on se 
sent devenir mauvais et comme on souhaite 
pour l'avenir une vengeance éclatante et des 
représailles sans merci! Mais quand nous serons 
cliez eux, que restera-t-il de tous ces projets, de 
tous ces serments prêtés en face des maisons 
écroulées et des incendies allumés par eux? 
Aurons-nous la force de vaincre notre tempéra- 
ment et de rendre œil pour œil et dent pour 
dent? J'en doute, et beaucoup d'autres avec 
moi. Et il est bien difficile de décider lequel 



192 EN CAMPAGNE 

aura raison de celui qui voudra appliquer à 
l'ennemi la peine du talion pour les foyers 
détruits sans nécessité et les innocents impi- 
toyablement massacrés ou de celui qui voudra 
continuer cette guerre cruelle sans jamais 
outrepasser ses droits ni violer les lois de la 
guerre. 

Ce sont ces réflexions qui m'assaillent, tan- 
dis qu'installé dans mon modeste carrosse je 
m'éloigne lentement de Reims, au petit trot 
désespérant de Tibi II. La nuit arrive vite et la 
circulation est devenue moins intense sur la 
route de Paris. Je puis me laisser aller à ma 
rêverie sans crainte de voir mon attelage accro- 
cher quelque autre voiture. 

La canonnade s'est ralentie, du moins de ce 
côté, car, plus au nord, vers Cormicy et Berry- 
au-Bac, elle semble redoubler d'intensité, et 
l'éloignement estompe les détonations sèches 
et brutales de nos 75 pour les transformer en 
une sorte de roulement continu et grave que 
l'écho multiplie à l'infini. On voudrait pouvoir 
regarder au delà des iiauteurs de Chenay, de 
Trigny et de Prouilly pour se rendre compte de 
ce qui se passe là-bas, oii le ciel semble si 
rouge et où les lourds nuages sont tellement 
bas que Ton ignore si c'est le soleil qui se 
couche ou si c'est toute une région dont brûlent 
les villes et les villages. 



UNE VISITE A REIMS 193 

Mais ici le silence n'est guère troublé que par 
les explosions monotones et prévues que font 
les « marmites » allemandes en tombant sur la 
malbeureusc cité. Je me retourne une dernière 
fois pour la contempler. De la brume qui déjà 
noie la \i]le émerge la silhouette splendidc et 
fîère de la cathédrale. Elle semble s'être drapée 
dans un voile violet pour cacher aux barbares 
sa splendeur outragée et les défier une fois de 
plus. Vers la gauche, du côté des quartiers des, 
dragons, tout un pâté de maisons brûle, éten- 
dant à l'est de la ville un brouillard sanglant. 

Un détour de la route nous la cache définiti- 
vement. Dans la nuit presque complète, nous 
avançons petit à petit vers le terme de notre 
voyage, traversant les campements déjà illumi- 
nés des innombrables feux des cuisines. 

Mes noires pensées commencent à s'envoler, 
et je songe maintenant à toute la joie que vont 
apporter, dans la salle à manger bien close de 
ce bon M. Cheveret, les utiles et douces choses 
que Tibi II, péniblement, traîne sur le chemin 
interminable du retour. 



13 



VIII 

NUIT TRAGIQUE DANS LES TRANCHÉES 

3 novembre. 

Qu'on s'imagine une petite pièce carrelée, 
longue (le o mètres et large de 3, dans laquelle, 
depuis plus de quinze jours, des soldats passent, 
séjournent, couchent et mangent; qu'on se 
figure les meubles renversés, la vaisselle brisée 
jonchant le sol, les portes et les tiroirs des 
armoires ouverts, le peu qu'ils contenaient 
enlevé ou dispersé aux quatre coins de la 
maison; ajoutez à cela des fenêtres sans vitres, 
des portes défoncées, des débris de toutes sortes 
répandus à terre, apportés on ne sait d'où, 
venus on ne sait comment; et aux murs, cepen- 
dant, quelques chromos, quelques photogra- 
phies de parents ou d'amis, quelques objets 
familiers restés suspendus, évoquant la vie qui, 
il y a peu de temps encore, animait le logis, et 
vous aurez une idée du local où nous nous 
trouvons réunis, notre commandant, mes cama- 



196 EN CAMPAGNI.; 

rades d'escadron et moi, en ce mémorable soir 
de novembre. 

Il est cinq heures. Déjà la nuit vient, la triste, 
la brumeuse, humide et froide nuit des Flandres, 
succédant à une morne journée d'automne. 
Dehors, à l'infini, le canon fait rage. C'est la 
bataille de l'Yser qui continue. 

Notre régiment vient d'être transporté, en 
chemin de fer, de la région de Reims, où il 
était, jusque dans le nord de la France et, de là, 
en Belgique. Nos chefs nous ont dit : « Il faut 
laisser là vos chevaux, oublier que vous avez 
été cavaliers, prendre bravement votre parti de 
votre état nouveau et devenir, pour un temps, 
fantassins. L'infanterie manque par ici et les 
Allemands, innomi)rables, essayent de se ruer 
vers Dunkerque et Calais. La patrie compte sur 
vous pour les arrêter. » Et nos braves chasseurs 
ont laissé leurs chevaux à Elverdinghe, à 
10 kilomètres d'ici. Ils sont venus à pied, 
chargés de leurs lourds manteaux, traînant 
leurs grosses bottes dans l'abominable boue des 
routes défoncées, portant, avec leurs musettes, 
à côté de la boule de pain et de la boîte de 
« singe », le poids énorme de cent vingt 
cartouches et, très simplement, comme s'ils 
n'avaient fait que cela depuis toujours, ils sont 
arrivés hier sur la ligne de feu, où ils ont tout 
de suite accompli des prodiges. 



NUIT TRAGIQUE DANS LES TRANCHÉES 197 

Hélas! hier, je n'étais pas à la tète de mon 
brave peloton. Je n'ai pu prendre ma part du 
combat merveilleux livré autour de Bixschoote, 
le pauvre village belge qui a été repris, puis 
abandonné par nous, pour la vingtième fois. Je 
n'ai pu assister à la mort héroïque du vaillant 
et charmant colonel d'A..., du ..." chasseurs à 
cheval, le vibrant auteur de ces pages épiques, 
— celles sur la Charge surtout. — que tous 
les cavaliers ont lues les larmes aux yeux. Il 
est tombé face à l'ennemi, en entraînant son 
régiment à l'assaut sous un feu d'enfer, et ses 
hommes, en l'emportant, se groupaient autour 
de lui pour faire un rempart de leur corps au 
chef qu'ils adoraient. Je n'ai pu prendre ma 
part de danger aux côtés de mon jeune cama- 
rade, le sous-lieutenant J..., tombé crânement à 
la tête de ses tirailleurs et au milieu de mon 
cher régiment, dans lequel les balles ennemies 
ont creusé de nouveaux vides. Mon tour d'an- 
cienneté m'avait appelé comme officier de 
liaison auprès du général commandant notre 
division. Mais, aujourd'hui, je suis revenu dès 
l'aube prendre ma place de bataille, et je 
compte bien avoir l'occasion de rattraj)er le 
temps perdu. 

La journée, cependant, s'est passée dans le 
calme le plus absolu. Après les combats de la 
veille, après une nuit d'insomnie et d'alertes 



198 EN CAMPAGNE 

continuelles dans les tranchées, trois des esca- 
drons, — dont le mien, — ont été relevés avant 
le jour et portés en arrière, en réserve. Ils se 
sont entassés dans des sortes de petites fermes 
abandonnées, parfois à demi détruites, situées 
à environ 600 mètres en arrière de la ligne de 
feu. Les hommes s'y sont reposés tant bien que 
mal tout le jour, profitant du peu de paille 
qu'ils ont pu trouver pour se coucher, se débar- 
bouillant dans l'eau des mares et reprenant des 
forces pour remplacer, avant le matin suivant, 
les troupes qui sont restées dans nos tranchées : 
un escadron de notre régiment, un escadron du 
...' chasseurs et une section de chasseurs à 
pied. 

Tandis qu'assis sur un coffre défoncé, je 
m'efforce d'écrire une lettre, le commandant 
B... et mes camarades 0... et F..., renforcés 
par le capitaine de G..., venu du 3' escadron, 
se sont installés autour d'une table boiteuse et 
commencent un bridge. Et voici encore une 
chose qui passe l'entendement du profane, je 
veux dire de celui qui ne sait pas jouer le bridge. 
C'est l'attrait extraordinaire, et je dirai presque 
immodéré, que les initiés continuent à trouver 
à ce jeu, même au plus fort de la campagne. 
Quelle inépuisable source de voluptés peut-il 
contenir pour que, môme au milieu des com- 
bats, on puisse voir ses adeptes profiter du plus 



NUIT TRAGIQUE DANS LES TRANCHÉES 199 

petit instant de répit et aussitôt s'installer n'im- 
porte où et n'importe comment pour se livrer à 
leurs mystérieuses pratiques? 

J'interromps un instant ma correspondance 
pour jouir de ce spectacle qui a son charme un 
peu spécial. Tandis qu'à deux ou trois kilo- 
mètres de nous, vers Steenstraate, le canon fait 
rage, tandis qu'à quelques centaines de pas de 
notre bicoque, une section de nos 75 tire sans 
discontinuer au delà du bois, sur Bixschoote, et 
que, par-dessus nos tètes, se fait entendre le 
ronflement désagréable des gros obus allemands, 
je vois mes joueurs traîner leur table près de la 
fenêtre aux carreaux brisés. Le jour commence 
à baisser et le soleil n'a pas lui de la journée. 
Le ciel est gris, d'un gris épais et sale; il semble 
être très bas, tout près de nous, et l'on sent que 
la nuit viendra petit à petit, sans aucune de ces 
admirables symphonies de couleurs que le cré- 
puscule amène parfois sur les champs de bataille 
et qui donnent au combattant l'impression de 
terminer sa journée dans une apothéose. 

Mais eux semblent ne plus rien entendre. Je 
vois dans la lumière grisâtre le fin profil du 
commandant incliné sur le jeu que vient de 
distribuer F... C'est sans doute lui qui doit pro- 
noncer les premiers mots, car les trois autres 
joueurs, immobiles, le regardent, semblant 
attendre de sa bouche quelque grave parole. 



200 EN CAMPAGNE 

Et alors, tout à coup, accompagné en sourdine 
par l'orchestre incomparable de la bataille, le 
colloque suivant s'engage, insidieux, plein d'em- 
bûches et de traquenards, je le suppose, car les 
quatre officiers se jettent par-dessus leurs cartes 
dressées des regards soupçonneux et inquisi- 
teurs : 

— Un pique. 

— Deux cœurs. 

— Deux sans atout. 

— Je contre!... 

— A vous, mon commandant! 

Mais, tout à coup, paf! paf!... Les quatre 
joueurs ont abaissé leurs cartes et nous nous 
regardons, tous les cinq, sans dire un mot. 
Subitement, au-dessus de nous, vient de se faire 
entendre cette sorte de claquement bizarre et 
indéfinissable que font les balles quand, tirées à 
distance pas trop grande, elles déchirent l'air en 
passant au-dessus de vous. 11 n'y a pas de doute 
à avoir : il se passe quelque chose d'anormal du» 
côté des tranchées, car les claquements se mul- 
tiplient instantanément et c'eslltout de suite des 
centaines et des centaines de balles qui passent 
autour de nous. D'un coup de pied, F... a envoyé 
la table rouler à lauLre bout de la pièce et nous 
nous précipitons dehors à la suite du comman- 
dant. 

Il n'est pas à la guerre dinstanl plus dépri- 



NUIT TRAGIQUE DANS LES TRANCHÉES 201 

mant que celui où l'on se trouve exposé à un 
feu intense de l'ennemi sans que l'on puisse 
voir d'où viennent ses coups, par quelles troupes 
ils sont tirés et dans quel but. Il est évident que 
ce n'est point sur nous que le feu est réglé car, 
entre les tranchées et les maisons où nous 
sommes, se trouve un bois assez épais qui nous 
masque entièrement à la vue de l'ennemi. Mais, 
d'autre part, les coups de feu qui sont tirés ne 
peuvent l'être des tranchées que les Allemande 
occupaient jusqu'ici en face de nous, car les 
balles n'auraient pu passer que très au-dessus 
de nous et en faisant entendre simplement le 
sifflement caractéristique des coups tirés à 
grande rUstance. 

Un instant, rien qu'un instant, l'angoisse nous 
étreinttous. Que s'est-il passé? Que sont deve- 
nus les camarades restés en avant de nous? 
Groupés dans le petit enclos bordé de iiaies 
vives où subsistent encore quelques vestiges de 
ce qui fut le potager de notre ferme, nous regar- 
dons de tous nos yeux sans prononcer une 
parole. En face de nous, s'étend la ligne sombre 
du bois. Nous la scrutons d'un regard avide, 
cette masse silencieuse d'arbres et de buissons 
où l'automne a mis déjà les plus admirables 
couleurs de sa palette. Malgré le jour plus 
sombre, (jucl admirable fond elle offre à ce 
tableau mélancolique de campagne dévastée 1 



802 EN CAMPAGNE 

C'est d'abord, tout près du sol, le fouillis des 
arbrisseaux et des ronces dont les feuillag-es 
aux teintes rouillées forment comme un impé- 
nétrable rideau qui, au clair soleil, serait un 
rideau d'or et de pourpre. Puis, s 'élançant dans 
le ciel brumeux, ce sont les troncs dénudés des 
arbres, entourés, enlacés par les myriades de 
brandies fines et souples dont les ramifications 
tendent dans le ciel un voile aux teintes vio- 
lettes. Malo^ré l'instant tragique, je ne puis 
m'empècber d'admirer le décor merveilleux 
que la nature semble nous offrir pour le drame 
dont nous sommes appelés à être les acteurs. 

Les balles, par milliers, continuent leur 
musique infernale au-dessus de nos tètes. En 
même temps, le feu des mortiers allemands 
redouble d'intensité et leurs grosses « mar- 
mites » vont éclater avec un fracas assourdis- 
sant à quelques centaines de mètres derrière 
nous, cbercbant à maîtriser nos pièces. Celles- 
ci, cachées dans un pli de terrain, répondent 
vigoureusement. 

Mais qu'y a-t-il? Que se passe-t-ii? Nous 
avons envie de crier, d'appeler, de supplier 
qu'on nous réponde, qu'on nous renseig'ne enfin 
sur ce qui est arrivé derrière l'épais rideau du 
bois. Mais le rideau demeure impénétrable. 

Dans les quelques secondes que nous vivons 
là au pied de cette maison dévastée, dans ce 



NUIT TRAGIQUE DANS LES TRANCHÉES 203 

petit carré de jardin ravagé, sous la tempête 
des halles qui déferle autour de nous, une seule 
crainte nous étreint, nous serre la gorge au 
point de nous rendre muets, de ne pouvoir 
échanger nos pensées ou plutôt l'unique pensée 
qui nous ohsède tous : « Qu'est devenu le 
2* escadron, qu'est devenu le colonel resté à son 
poste de commandement? Que sont devenus 
tous les ciiers camarades, demeurés là-has, de 
l'autre côté du bois? » Oh! incertitude, souf- 
france pire que toute autre souffrance, parce 
qu'elle laisse tout supposer et tout craindre. 

D'où nous sommes, nous apercevons, aux 
fenêtres et aux portes des petites maisons dis- 
séminées parmi les champs, les figures anxieuses 
et attentives de nos hommes. Eux aussi sont 
saisis et torturés par l'incertitude. Ils se pres- 
sent les uns contre les autres, les regards 
tournés vers nous, attendant un signe, un 
ordre. 

Mais, subitement, notre angoisse se dissipe. 

— Aux armes! crie notre commandant d'une 
voix vibrante qui retentit au-dessus du crépite- 
ment des balles et qui est entendue par tous les 
escadrons. 

Ah! il n'y a pas besoin de répéter deux fois 
le commandement! Sans attendre, nos braves 
chasseurs avaient déjà saisi leurs carabines et 
coiffé leurs schakos. En un cHn d'œil, mon 



204 EN CAMPAGNE 

peloton s'est formé derrière moi, en ligne d'es- 
couades. Un genou en terre, appuyés sur leurs 
armes, mes hommes attendent dans le plus 
grand silence, les yeux fixés sur moi. Il me 
semble entendre tous leurs cœurs battre avec 
le mien et toutes leurs volontés tendues prêtes 
à seconder la mienne. 

Le commandant a donné un ordre. Nous dis- 
persons nos liommes en tirailleurs dans le fossé 
du chemin qui, passant devant notre ferme, suit 
une direction parallèle à la lisière du bois. Nos 
escadrons forment ainsi une ligne d'environ 
300 à 400 mètres qui pourra arrêter l'ennemi 
au moins un certain temps, si vraiment il a pu 
enlever nos tranchées et si déjà il filtre à tra- 
vers les fourrés. A genoux sur la route, en 
arrière d'eux, je regarde mes hommes. Ils se 
sont couchés à plat ventre sur le revers du 
fossé, ils ont chargé leurs armes et cliez aucun 
je ne peux distinguer la moindre trace de 
crainte, ni même démotion. 

Ils ont tous les yeux fixés droit devant eux et 
cherchent à distinguer dans l'ombre naissante 
si quelque soldat casqué ne débouche pas entre 
les broussailles. Quels admirables soldats la 
guerre nous a façonnés! Ce ne sont déjà plus 
les bons cavaliers appliqués et consciencieux 
que nous aimions commander et dont nous 
admirions la tenue soignée au temps de la paix. 



NUIT TRAGIQUE DANS LES TRANCHÉES 205 

Les rudes épreuves du champ de bataille les 
ont endurcis, virilisés et pour ainsi dire enno- 
blis. Les visages sont devenus plus mâles; leur 
discipline, loin de se relâcher, est devenue plus 
complète, leur courage inné s'est développé et 
confine, chez presque tous, à la témérité. 

J'ai depuis peu dans mon peloton deux nou- 
veaux cavaliers : Ladoucette et Roger. Ce sont 
deux territoriaux, des hommes de trente-huit à 
quarante ans, qui, s'ennuyant au dépôt et 
enviant leurs cadets qui se battaient, ont de- 
mandé et obtenu l'autorisation de rejoindre le 
régiment sur le front. Tout de suite, ils m'ont 
séduit par leur entrain, leur verve blagueuse et 
l'ardeur joyeuse qu'ils mettaient à accomplir les 
plus dures corvées. Mais je ne les ai point 
encore vus au feu. 

Des yeux, je les cherche sur la ligne des 
tirailleurs. J'essaye de les reconnaître parmi 
tous ces dos et toutes ces nuques dispersés 
devant moi. Et, bien vite, je devine qu'ils sont 
à l'extrême droite du peloton, car j'entends les 
rires fuser de ce côté; ce ne peut être que La- 
doucette qui vient de lancer (|uelqu'uno de ces 
plaisanteries gaillardes dont il a le secret. En 
effet, je vois sa tête se dresser au-dessus des 
herbes du talus, les moustaches hérissées, l'œil 
brillant, la bouche sarcastique. Je n'entends 
pas ce qu'il dit, car la fusillade continue à faire 



206 EN CAMPAGNE 

rage, mais je vois aux faces épanouies de ses 
voisins qu'il vient encore de trouver le mot de 
la situation, le mot qui déchaîne le rire sous les 
balles et fait oublier le danger. Non loin de lui, 
Roger, son ami inséparable, s'esclalfe et semble 
n'avoir jamais été à pareille fête. Allons, j'ai 
fait là deux bonnes recrues qui ne feront pas 
tache parmi les braves de mon brave peloton. 

Tout à coup, une forme sombre surgit du 
bois, puis deux, puis trois, d'autres encore. 
Est-ce l'ennemi? Déjà, sans commandement, 
quelques hommes commencent à épauler vers 
ces ombres mystérieuses qui courent en fde, 
les unes derrière les autres, se rapprochant de 
nous. 

— Ne tirez pasl ne tirez pas! 

Nous avons reconnu — heureusement — 
l'uniforme de nos chasseurs à pied. Cela est 
loin de calmer notre angoisse qui va, au con- 
traire, grandissant. Comment ne pas imaginer 
les pires catastrophes et craindre les plus ter- 
ribles conséquences en apercevant, subitement, 
battant en retraite, ceux sur lesquels reposait 
notre confiance, ceux qui occupaient les tran- 
chées les plus avancées vers Bixschoote? Les 
premiers arrivent à nous. Ils semi)lent complè- 
tement désemparés. Les yeux hagards, débrail- 
lés, noirs de poussière, ils franchissent la route 
en courant. En vain cherchons-nous à les arrô- 



NUIT TRAGIQUE DANS LES TRANCHÉES 2(>T 

ter. Ils nous jettent, en passant, des phrases 
incompréhensibles parmi lesquelles nous ne 
pouvons saisir que ces mots : 

— Ils arrivent... Ils arrivent... 

Je parviens avec 0... à arrêter une seconde 
deux hommes qui s'en vont plus lentement, 
soutenant un blessé qui gémit et se traîne péni- 
blement sur une jambe. 

— Nous avons été tournés... Ils sont des 
milliers... Ils sont venus par le village et nous 
ont pris en enfilade... Beaucoup de tués..., l'offi- 
cier blessé... 11 faut se sauver plus loin, en 
arrière... 

Comme ils s'éloignent clopin-clopant, avec 
leur camarade dont les gémissements font mal 
à entendre, surgit tout à coup devant nous la 
haute silhouette d'un lieutenant de chasseurs à 
pied. On dirait un spectre et nous avons un ins- 
tant l'impression quil va s'abattre comme une 
masse, épuisé. Son visage est inondé de sang. 
Quelle liorrible chose que ce masque rouge où 
le blanc des yeux met deux taches brillantes! 
Sa tunique déchirée et tous ses vêtements sont 
couverts de sang. Il tient à la main son revolver 
qu'il agite frénétiquement et semble, lui aussi, 
avoir perdu toute notion des choses. 

Au passage, le commandant le saisit par le 
bras : 

— Halte I Halte! Attendez donc, rassemblez 



208 EN CAMPAGNE 

VOS hommes... Nous pouvons très bien établir 
ici une ligne de résistance. 

D'un mouvement brusque, l'officier s'est 
dégagé et, sans tourner la tète, à grandes 
enjambées, il s'éloigne, en criant : 

— Je sais ce que j'ai à faire... On ne peut 
plus tenir ici... Je vais me reformer là-bas, 
près de l'artillerie. 

Encore quelques hommes qui passent, abat- 
tus, silencieux, courbés sous le poids du sac. Ils 
franchissent péniblement les fossés de la route 
et se perdent à travers champs, dans la nuit 
presque close. 

Personne ne rit plus. Cette fois, une même 
pensée vient à l'esprit de tous et le même déses- 
poir nous étreint; sûrement les Allemands ont 
enlevé nos tranchées et nos braves camarades 
se sont tous fait tuer plutôt que de reculer. Et 
maintenant, l'ennemi est là, dans ce bois; ses 
soldats s'avancent vers nous, tout doucement. 
Il me semble les voir, se glissant d'arbre en 
arbre, le fusil haut, cherchant à amortir le 
bruit de leurs pas sur les feuilles mortes. Ils 
vont gagner bien vite cette ligne sombre qui 
s'étend devant nous, mystérieuse et muette; ils 
vont entasser en arrière leurs épais bataillons en 
réserve et, tout à coup, cette lisière va s'illu- 
miner de milliers de coups de feu... Je regarde 
de nouveau mes hommes. Pas un ne bronche, 



NUIT TRAGIQUE DANS LES TRANCHÉIiS 209 

pas un ne parle, mais, dans la demi-nuit bla- 
farde, les visages semblent un peu pâles... Les 
balles et les obus, au-dessus de nous, continuent 
par milliers leur musique étrange et lugubre. 

Mais (juel est cet bomme qui vient de sortir 
du bois et s'avance vers nous à petits pas? La 
clarté n'est plus suffisante pour qu'on distingue 
son uniforme, mais son allure calme et placide 
fait contraste avec celle que nous venons de 
voir cliez les chasseurs à pied. Il a dû reconr 
naître le petit groupe que nous formons, debout 
au milieu du chemin, le commandant, mes 
camarades et moi, car maintenant il vient vers 
nous directement. 

Il n'est plus qu'à vingt pas, à quinze pas... 
joie! nous reconnaissons le maréchal des logis 
Madelin, un sous-officier du 2' escadron, l'esca- 
dron qui est resté dans les tranchées avec le 
colonel et la section de mitrailleuses. Je ne puis 
dire quel soulagement nous apporte sa venue. 
Nous ne savons pas encore ce qu'il va nous 
dire, mais son attitude seule fait s'envoler notre 
appréliension. Sous la visière de son schako, il 
nous regarde de ses grands yeux étonnés. Il 
s'avance à pas tranquilles, les mains dans les 
poches, comme à la promenade, et il murmure 
d'un ton de stupéfaction : 

— Mais qu'est-ce qu'il y a?... Mais qu'est-ce 
qu'il y a?... 

14 



î!0 EN CAMPAGNE 

— Ah! ça, par exemple, c'est trop fort! s'ex- 
clame le commandant, mais c'est à vous qu'on 
le demande! 

— Mais, rien! mon commandant. La tranchée 
des chasseurs à pied a été enlevée. Nous, nous 
tenons toujours. Seulement, le colonel m'en- 
roie vous dire qu'une contre-attaque allemande 
se dessine sur sa gauche et il vous demande de 
venir le renforcer de ce côté avec vos trois 
escadrons. 

Ceci est dit sur un ton tellement calme et 
toujours avec l'air le plus étonné du monde que 
nous avons presque envie de rire. Madelin a 
déjà donné bien des preuves de son courage, il 
a même été cité à l'ordre du jour pour sa bra- 
voure, mais jamais il ne nous avait semblé 
aussi placide, aussi bonasse sous la mitraille 
que dans cet instant. Immédiatement, toutes 
nos craintes se sont évanouies et nous ne rêvons 
plus qu'une chose : courir au secours de nos 
camarades et prendre ainsi notre part de gloire. 

— En avant! 

Les officiers se sont portés devant la ligne 
de tirailleurs. D'un bond tous les hommes se 
lèvent et les trois escadrons, au pas de course, 
s'élancent. 

Mais, au moment précis où, sautant hors du 
fossé, nos hommes commencent leur marche 
vers le bois, l'artillerie ennemie, raccourcissant 



NUIT TRAGIQUE DANS LES TRANCHÉES 211 

son tir, fait pleuvoir sur notre ligne une véri- 
table pluie de shrapnells. La nuit maintenant 
est presque complète et le spectacle a quelque 
chose d'infernal. Les projectiles éclatent à 
bonne hauteur, les uns en avant, les autres en 
arrière de nous. Quelle horrible musique! Il 
doit y avoir au moins deux batteries qui s'achar- 
nent sur nous, car on ne distingue même plus 
les séries de trois coups caractéristiques de la 
batterie allemande tirant par rafale. Le fracas 
est ininterrompu et chaque shrapnell qui éclate 
illumine une petite parcelle du champ de bataille 
l'espace d'une seconde. On a à peine le temps 
d'entrevoir un tronc d'arbre, un pan de mur, 
un bout de haie, puis l'obscurité renaît sur ce 
point, tandis qu'un autre brusquement s'illu- 
mine, en même temps que retentit une nouvelle 
explosion. 

Un instant, l'horreur me saisit. A ma gauche, 
un shrapneU vient d'éclater en plein sur la ligne 
du 3' escadron. Cette fois, ce n'est plus un coin 
de paysage qu'a éclairé la lumière fulgurante 
de l'explosion. J'ai entrevu subitement un spec- 
tacle effrayant. 

Figurez-vous la lumière intense et rapide que 
fait la déflagration du magnésium, imaginez 
cette lumière soudaine accompagnée d'un fra- 
cas assourdissant et, à cette clarté fugitive, la 
vue de plusieurs hommes bizarrement éclairés 



tl2 EN CAMPAGNE 

dans les postures que peut faire prendre la ter- 
reur de la mort certaine, et vous aurez une 
faible impression de ce que j'aperçois alors. 
Puis, subitement, tout retombe dans Tombre 
et cette ombre paraît plus complète après 
l'éblouissement de l'explosion. Je distingue 
vaguement des corps à terre et des ombres qui 
se penchent sur eux. 

Sans arrêter ma course, j'entends la voix du 
commandant qui donne des ordres dans le plus 
grand calme : 

— Emportez-le... Doucement... 

Mais un blessé hurle, refuse de se laisser 
toucher; sans doute, il a les membres brisés 
par les éclats. Qu'importe? En avant! En avant! 
La course se précipite vers le bois, où il nous 
semble que nous trouverons quelque abri contre 
cette avalanche de projectiles. Une voix crie 
derrière moi des noms : 

— Le brigadier David tué..., le maréchal des 
logis Flosse blessé..., une jambe cassée! 

Mes hommes courent tellement vite que, bien- 
tôt, ils sont à ma hauteur. Quels braves gens! 
Je suis prêt à regretter que quelque troupe 
ennemie ne nous attende pas là-bas, cachée 
dans le bois. Quel beau combat nous livrerions! 
Mais y aurait-il un combat '? Les Prussiens ose- 
raient^ils engager la lutte avec ces gaillards que 
le danger excite au lieu de les abattre? Enfin, 



NUIT TRAGIQUE DANS LES TRANCHÉES 213 

nous voici parvenus à la lisière. Nous mar- 
quons un temps d'arrêt pour permettre au com- 
mandant de nous rejoindre. 

Appuyés contre les arbres, mes chasseurs 
reprennent leur souffle. Rapidement, je passe le 
long- de la ligne pour m'assurer que j'ai tout 
mon monde au complet. Ils sont tous là, et je 
me réjouis de n'avoir aucune perte à déplorer. 
Les joies et les misères de la guerre ont créé 
entre nous un lien que rien ne pourra plus bri- 
ser. J'ai vite connu chacun d'eux, avec ses qua- 
lités et ses défauts, et je sais que tous, sans 
exception, sont de braves cœurs et de vaillants 
soldats. Cliaque fois que j'ai vu la mort frapper 
l'un d'eux, j'ai souffert comme si je perdais un 
frère très aimé et je crois qu'ils m'ont rendu en 
confiance ce que je leur donnais en affection. 

Mais déjà le commandant nous a rejoints. Il 
ne faut pas perdre une minute pour répondre à 
l'appel de notre colonel et songer que, là-bas, 
les camarades du 2" escadron supportent seuls 
l'efPort de l'ennemi. 

En avant ! 

Et la course échevelée reprend. Dans l'ombre 
complète du bois, elle est plus pénible encore 
que dans la terre mouvante des champs. Nous 
buttons sur des racines, nous nous enchevêtrons 
dans des ronces; des hommes tombent, se 
relèvent et reprennent leur marche avec un 



214 EN CAMPAGNE 

juron. La blague n'existe plus; l'esprit est 
affreusement tendu et les forces défaillent, tan- 
dis qu'au-dessus de nos tètes la rafale de shrap- 
nells continue, fauchant les branches et éclai- 
rant par instant, comme un bouquet de feu 
d'artifice, l'enchevêtrement des arbres et des 
arbustes dénudés. 

Tout à coup, j'entends non loin de moi, sur 
ma droite, des cris, des appels qui dominent le 
tumulte de la bataille. Je vois un instant mes 
hommes s'arrêter, regarder de ce côté. Mais, à 
mon ordre, ils reprennent leur course, sans un 
mot. 

— En avant! 

Le temps est précieux. Chaque minute peut 
être fatale à nos frères d'armes. Nous distin- 
guons maintenant tout près de nous le bruit 
bien connu de nos carabines de cavalerie. Nous 
approclions des tranchées où le 2' escadron, 
héroïquement, continue la résistance. 

— En avant! En avant! 

Le souffle nous manque, tellement notre ga- 
lopade a été rapide. Mais aucun ne songe à 
ralentir l'allure. Je me retourne vers quelqu'un 
qui trotte derrière moi : c'est mon sous-officier. 
Sans perdre une seconde» il a couru voir ce qui 
avait motivé les cris de tout à l'heure et il me 
rejoint au pas gymnastique pour me rendre 
compte : 



NUIT TRAGIQUE DANS LES TRANCHÉES 2H 

— Mon lieutenant, au 3' peloton, le maré- 
chal des logis LagaralJi... 

— Eh bien? 

— Tué... Le brigadier Durand... tué aussi! 

— Ah! 

— Et des blessés... 

Je ne réponds pas et je continue à courir. 
Quelle atroce chose! Deux braves garçons tout 
à l'heure si alertes, si gais... Une seconde 
j'évoque malgré moi ce que doivent être ces 
deux pauvres corps brisés, pantelants, couchés 
parmi les herbes de la forêt. Mais bien vite j'ai 
écarté ces pensées déprimantes. Il ne faut son- 
ger maintenant qu'à bien faire son devoir. 
Après, nous penserons aux morts, nous les 
pleurerons et nous prierons pour eux. 

Mais l'obscurité devient moins complète. De- 
vant nous, le fouillis des arbres se fait m.oins 
épais, les branches semblent s'écarter, nous 
devons être près de la lisière. Et, en même 
temps, malgré mon cœur qui bat à se rompre, 
malgré mes oreilles qui bourdonnent, je me 
rends compte que la canonnade a cessé, du 
moins de notre côté, et que les balles se font 
plus rares. L'attaque allemande doit se ralentir, 
subir un léger temps d'arrêt. Tant mieux! Cela 
nous permettra de passer du bois dans les tran- 
chées sans autant de risques, grâce à l'ombre 
propice. 



216 EN CAMPAGNE 

Nous y voici. Un par un, nos hommes se 
glissent dans l'étroit boyau. Quel bien-être! 
Quel repos ! Ce petit couloir creusé dans la terre, 
qui d'habitude semble si imparfait, si peu con- 
fortable, nous paraît un palais somptueux. Avec 
quelle volupté nous reprenons haleine! Nous 
avons le sentiment d'être ici dans une sécurité 
presque complète. Et pourtant, il ne faut pas 
s'endormir... 

Tandis que le commandant, sans prendre une 
minute de repos, va se mettre aux ordres du 
colonel, je me hisse sur le parapet. La nuit, 
maintenant, est tout à fait venue, mais la lune 
commence à paraître. Même on y verrait pres- 
que comme en plein jour si un brouillard léger 
qui se lève ne venait tendre un voile diaphane 
devant nos yeux. Je devine à peine, en avant et 
à notre droite, la forme impalpable du moulin 
détruit et de la ferme incendiée auxquels 
s'appuyait la tranchée occupée par les chas- 
seurs à pied. Plus loin, cependant, se distingue 
vaguement la ligne d'arbres où sont creusées 
les premières tranchées allemandes, à environ 
250 mètres de nous. Sur la gauche, le brouillard 
a pris une teinte rougeâtre. Ce doit être encore 
quelque maison qui brûle dans ce pauvre village 
dévasté qu'est Bixschoote. 

Comme si notre arrivée sur la ligne de feu 
avait été un signal convenu, le silence soudain 



NUIT TRAGIQUE DANS LES TRANCHÉES 217 

s'est fait sur ce petit coin du grand champ de 
bataille. A notre droite également, lintensité du 
feu diminue dans les tranchées occupées par 
la ...' division territoriale. A gauche, au con- 
traire, la fusillade et la canonnade font rage, 
vers le pont de Steenstraate, que défend la 
...' brigade de chasseurs à cheval. Évidemment, 
les Allemands, ayant échoué dans la tentative 
qu'ils avaient faite pour franchir le canal de 
l'Yser de notre côté, portent tous leurs efforts 
un peu plus au nord. Cependant il ne faut pas 
trop se fier aux déductions qui semblent les 
plus logiques, car souvent l'événement vient 
déjouer les calculs les mieux établis et déranger 
tous les plans. 

La lune maintenant brille d'un éclat incompa- 
rable et le brouillard, au lieu d'en atténuer la 
clarté, semble, au contraire, la rendre plus com- 
plète et plus troublante. Les êtres prennent des 
formes bizarres et la taille des choses se trouve 
modifiée, agrandie. Nos yeux éblouis sont 
l'objet d'une sorte d'hallucination déprimante; 
les plus petits objets prennent des proportions 
effrayantes et il suffit que la moindre brise agite 
les feuillages du champ de betteraves qui s'étend 
devant nous pour que nous nous figurions voir 
s'élancer une ligne de tirailleurs. 

J'ai toutes les peines du monde à empêcher 
mes hommes de commencer le feu. Les car- 



218 EN CAMPAGNE 

touches doivent être économisées avec le plus 
grand soin, car, par suite de quelque erreur 
dans la transmission des ordres, nous n'avons 
pas encore été ravitaillés en munitions depuis 
la veille et une bonne partie en a été consom- 
mée dans le combat autour de Bixschoote. La 
même prudence n'est pas observée partout, car, 
par instant, on voit la ligne des tranchées s'illu- 
miner brusquement sur un point où, pendant 
quelques secondes, la fusillade crépite inutile- 
ment. Puis tout retombe dans l'obscurité et 
l'immobilité . 

Vers Steenstraate aussi le feu commence à 
se ralentir. Je regarde ma montre. Il est six 
heures trente. C'est l'heure où d'ordinaire la 
faim commence à se faire sentir et où, dans 
chaque peloton, les chasseurs se dirigent, 
gamelle en main, vers la marmite fumante 
auprès de laquelle le cuisinier les attend, impor- 
tant, la louche en main. Aujourd'imi, nul ne 
songe à manger. 11 semble que nous sentions 
tous que notre rôle n'est pas terminé et que 
nous aurons encore du bon travail à effectuer 
cette nuit. Ce n'est pas, certes, le moment d'al- 
lumer du feu pour faire cuire la soupe; le Prus- 
sien, tout à l'heure, nous en offrira, sans doute, 
un d'une autre sorte et nous devons être prêts 
à répondre à sa politesse. 
Prêts?... Nous le sommes... Je me retourne 



NUIT TRAGIQUE DANS LES THANCHÉES 219 

vers l'intérieur de la trancliée : tous mes 
braves sont debout, les yeux tournés vers moi, 
semblant clierclier à deviner dans mon attitude 
ou dans mes g-estes si je ne vais pas leur 
demander quelque nouvel effort. La lumière 
blafarde des rayons lunaires frappe en plein 
leurs visages, tandis que leurs corps sont noyés 
dans Tobscurité de la trancbée. Quel étrange et 
réconfortant spectacle! Je lis dans tous ces 
regards le calme courage et la confiance absolue. 

Quand parfois je me sens las, quand je serais 
tenté de me laisser aller au découragement, à 
maudire les lenteurs de notre marche et les 
mille tristesses de la guerre, alors je n'ai qu'à 
faire ce que j'ai fait ce soir. Je me retourne 
vers mes chasseurs et, sans parler, simplement, 
je les regarde, je regarde dans leurs yeux et j'y 
lis tant de belles et nobles choses que la honte 
me prend d'avoir connu un instant de faiblesse. 

Ils ne cherchent pas, eux, le pourquoi des 
choses. Ils vivent au jour le jour, accablés de 
travail, de corvées. Pour eux, la bataille est un 
repos et une joie. Dès que l'heure du combat 
est passée, ils doivent reprendre la dure vie du 
cavalier en campagne, employer tous leurs ins- 
tants à soigner leurs chevaux, à aller chercher 
au loin la distribution de vivres et fourrages, à 
nettoyer les harnachements et les armes et à 
aménager chaque soir, dans le cloaque de vil- 



S20 EN CAMPAGNE 

lages souvent à demi détruits ou abandonnés, 
un cantonnement qu'ils abandonneront le len- 
demain. Rien de tout cela ne les abat. Ils con- 
servent l'entrain des premiers jours et cette 
impérissable gaieté française qui est pour nos 
troupes une arme de plus. 

Ce soir, mieux que jamais, je les sens vibrer 
avec moi. 

Sans doute, je vais encore avoir besoin de 
faire appel à leur courage, car, devant nous, il 
se produit quelque chose d'anormal. Quelle rage 
de ne pouvoir percer ce brouillard lumineux 
derrière lequel l'ennemi peut se masser, pren- 
dre des positions nouvelles sans que nous en 
sachions rien! Là-bas, au delà de la ligne de 
saules que l'on ne distingue presque plus, nous 
percevons des bruits mystérieux qui forment 
une sorte de brouhaha lointain. Il doit y avoir 
des cliquetis d'armes, des ordres donnés à voix 
basse, des pas nombreux qui glissent sur le tapis 
moelleux des terres labourées. Tout cela se con- 
fond en une sorte de murmure indéfinissable qui 
fait dresser toutes les têtes attentives au-dessus 
du parapet. Chacun tend l'oreille, cherche à 
comprendre, à deviner et à voir, et chacun a l'in- 
tuition que l'ennemi se prépare à renouveler son 
assaut. Le silence le plus complet, le calme le 
plus impressionnant plane sur nos tranchées. 
Oui, nous sommes prêts. Qu'ils y viennent! 



NUIT TRAGIQUE DANS LES TRANCHÉES 221 

Et soudain voilà que s'élève du camp opposé 
un cantique harmonieux et grave entonné par 
des centaines de voix mâles. Nos oreilles ne 
peuvent percevoir les paroles prononcées dans 
la langue barbare. Mais le chant parvient nette- 
ment jusqu'à nous. Je dois avouer que rien ne 
m'a autant étonné depuis le commencement de 
cette soirée si prodigieusement remplie. Avec 
quelle ardeur, avec quelle unanimité, avec quel 
art aussi — il faut bien le dire — ces hommes 
proclament leur foi avant de se ruer à la mort. 
Au milieu de cette nuit lumineuse, sous le dôme 
merveilleux du ciel, on ne peut rêver un temple 
plus magnifique pour faire prier des soldats 
qui vont courir au sacrilice. Nous écoutons 
ravis et émus. Le cantique se prolonge long- 
temps et la musique m'en semble noble et 
belle; les voix sont justes et les chœurs sem- 
blent admirablement réglés. Mais surtout il se 
dégage de l'ensemble une impression troublante 
de piété disciplinée et imposée. Jusqu'où ces 
hommes pousseront-ils leur amour du comman- 
dement et de l'obéissance? 

Mais, tout à coup, l'hvmne se termine bruta- 
lement dans un formidable tumulte où domi- 
nent des milliers de voix criant : 

— Hourrah! Hourrah ! Cavalerie ! Cavalerie! 

Et par-dessus tous ces hurlements on entend 
leurs trompettes courtes faisant entendre les 



222 EN CAMPAGNE 

notes précipitées et monotones de la charge à 
la prussienne. 

D'un bond, je suis dans la tranchée. 

— Feu à volonté I 

Toute la ligne française instantanément cré- 
pite dune fusillade épouvantable, assourdis- 
sante. Chaque homme semble pris d'une rage 
folle, d'une volonté exaspérée de destruction. 
Je les vois épauler rapidement, presser la dé- 
tente et recharger avec une hâte fébrile. J'ai les 
oreilles brisées et la tête un peu perdue, tant le 
bruit de ces mille coups de feu retentissant dans 
le boyau de la tranchée est devenu terrible. A 
notre gauche, la section de mitrailleuses de 
mon vaillant camarade F... fait un vacarne in- 
fernal. 

Mais presque aussitôt la ligne allemande s'est 
précipitée à terre. C'est à peine si j'ai pu dis- 
tinguer au loin un grouillement d'ombres grises 
courant dans le brouillard. Maintenant, plus 
aucune silhouette sombre ne s'aperçoit sur le 
fond blanchâtre de ce décor tragique. Combien 
doivent être couchés sans vie parmi tous ces 
corps que l'on ne devine plus d'ici et quel ter- 
rible voisinage ce doit être pour les vivants 
étendus côte à côte avec les cadavres de leurs 
compagnons d'armes ! 

D'eux-mêmes, nos hommes ont arrêté le feu 
et un silence étrange a succédé à l'effrayant 



NUIT TRAGIQUE DANS LES TRANCHÉES 223 

fracas. Que va-t-il se passer? Oseront-ils re 
prendre leur course vers notre ligne? Nous le 
souhaitons ardemment, car nous sentons que, 
si nous pouvons tenir nos hommes, les empê- 
cher de tirer à tort et à travers, jamais l'ennemi 
ce pourra parvenir jusqu'à nous. JMais, avant 
tout, il faut économiser les munitions, car. si 
nous venions à manquer de cartouches, quelle 
résistance pourrions-nous offrir aux haïonnettes 
avec nos minuscules carabines réduites au 
silence? 

Les Allemands ont dû être sérieusement 
éprouvés, car ils semblent ne plus oser re- 
prendre l'assaut. Rien ne bouge dans la plaine 
nue qui s'étend devant nous. Pendant ce temps 
de répit, un ordre passe, venu du commandant 
et colporté, à voix basse, débouche en bouche : 

— Faites passer... Défense de tirer sans 
ordre... faites passer... 

Puis le silence retombe sur nos tranchées, 
aussi complet, aussi pesant que sur la campagne 
qui s'étend en face de nous. Alors, tout à coup, 
à l'endroit où les tirailleurs ennemis se sont 
jetés à terre, nous voyons devant nous se 
dresser une ombre mince. L'homme s'est levé 
sans liâte, comme si rien ne le menaçait. Et, 
malgré tout, on ne peut s'empêcher d'admirer 
la jolie crânerie du geste. L'ombre, un instant, 
demeure immobile, droite, appuyée sur son 



224 EN CAMPAGNE 

sabre ou sur une canne, puis on voit un de ses 
bras se lever lentement et une voix rauque 
hurle : 

— Auf! 

D'autres voix répètent le commandement 
auquel répondent de nouveaux hourras. Et, 
une seconde fois, l'épaisse chaîne de tirailleurs 
se dresse et reprend sa course échevelée vers 
nous : 

— Feu! Feu! 

Nos tranchées reprennent leur feu d'enfer. 
Maintenant, on distingue nettement des corps 
qui tombent, puis, subitement, tous les tirail- 
leurs, comme la première fois, se jettent à 
terre. Seulement, au lieu de rester inactifs et 
tapis dans les betteraves, ils commencent à 
répondre à notre fusillade. Les balles innom- 
brables claquent autour de nous. Je prends 
plaisir à constater que mes hommes restent 
calmes; ils visent et tirent posément, alors que, 
sur d'autres points, je perçois une fusillade tel- 
lement violente qu'elle ne peut être efficace. Je 
suis bien aise de n'avoir aucun reproche à faire 
à mes braves chasseurs, car le vacarme est tel 
qu'il me serait impossible de faire entendre ma 
voix par d'autres cavaliers que les deux qui 
sont les plus rapprochés de moi. Je suppute le 
nombre de cartouches qui doit rester mainte- 
nant à chacun d'eux : vingt-cinq, trente, peut- 



NUIT TRAGIQUE DANS LES TRANCHÉES 223 

être. Comment tout ceci va-t-il finir? Je songe 
un instant à arrêter le feu de mon peloton, afin 
de réserver mes munitions pour l'elTort final, 
s'il devient nécessaire. 

Mais un événement se produit qui m'empêche 
de prendre une décision. Sans doute^ les mi- 
trailleuses de F... ont dû causer des ravages 
épouvantables dans les rangs des assaillants, 
car, soudain, sans un cri, sans un commande- 
ment, nous voyons les silhouettes se relever et 
filer à grande allure, disparaissant à gauche et à 
droite dans le brouillard... 

— Silence! 

Je suis obligé d'intervenir pour calmer l'effer- 
vescence joyeuse qui se manifeste dans mon 
peloton. Les hommes, ravis, commençaient à 
échanger leurs impressions sur un ton exubé- 
rant qui pouvait devenir dangereux. L'organe 
de Ladoucette, par-dessus tout ce bruit, domi- 
nait. Selon son habitude, il prend sa femme 
absente comme confidente de ses exploits : 

— Madame Ladoucette, si tu avais vu (,'a!... 

Mais il faut rester sur le qui-vive. Évidem- 
ment l'attaque allemande est enrayée, mais elle 
peut se renouveler. Nous connaissons la téna- 
cité et le courage de nos adversaires. 

Devant nous, dans le brouillard plus épais et 
plus blanc, je ne distingue plus rien. Je n'en- 
tends au loin (jue le bruit de la terre qu'on 

15 



226 EN CAMPAGNE 

remue, du sol creusé à coups de pioche. L'en- 
nemi, sans doute, renonce à l'assaut et établit de 
nouvelles tranchées dans la nuit. De leur côté, 
plus de cris, plus de hourrah, plus de cantiques. 
Ils ne lancent plus comme une insulte et un terme 
de mépris leur guttural: Cavalerie! Cavalerie! 
Ils ont appris à leurs dépens que ces cavaliers 
français, devant lesquels les leurs savent si pres- 
tement faire demi-tour, étaient aussi capables de 
faire bonne figure devant leurs fantassins. Nous 
pouvons, je crois, jouir de quelque répit. On 
n'entend plus sur le cbamp de bataille que les 
faibles appels que lancent les blessés à demi- 
voix. 

Rapidement, je désigne deux chasseurs qui, 
silencieusement, se glissent au poste d'écoute; 
puis, notre capitaine ayant eu la malechance 
d'être appelé ce jour-là à Elverdinghe pour une 
affaire de service, je m'en vais à la reclierche 
du commandant pour lui faire mon rendu- 
compte. Mes hommes se sont assis sur les 
marchepieds en terre grossièrement taillés 
dans le talus de la tranchée. La caral)ine entre 
les jambes, ils se parlent maintenant à voix 
basse. A mon passage, leurs figures s'éclairent 
d'un bon sourire. Je marcbe lentement dans 
l'étroit et long boyau, posant mes pieds avec 
précaution pour ne pas écraser ceux des cau- 
seurs. 



NUIT TRAGIQUE DANS LES TRANCHÉES 227 

Comme j'approclie d'un point où la trancliée, 
suivant la direction du bois, forme un coude 
assez l)rusque, j'entends deux voix connues qui 
échangent les propos suivants : 

— Cinquante-deux!... Tierce majeure... trois 



as 



— C'est beau! 

Ah! par exemple, c'est un comble! Je dc^passe 
l'angle de la tranchée et je tombe sur le com- 
mandant B... et sur F... qui, au resplendissant 
éclairage que leur offrent les rayons lunaires, 
assis sur la banquette en terre, recommencent 
tranquillement à jouer. Ne pouvant réunir 
quatre joueurs dans leur salle de jeu trop exiguë, 
ils se contentent d'entamer un piquet. 

vous tous qui êtes retenus loin des combats, 
bons Français et vaillantes Françaises, comme 
je voudrais que chacun de vous puisse contem- 
pler ce tableau! Vous vous demandez sans doute 
si ceux ([ui défendent vos foyers contre l'enva- 
hisseur maudit sauront supporter jusqu'au bout 
les sacrilices de cette guerre, vous craignez 
peut-être qu'ils ne finissent par perdre leur belle 
humeur et leur entrain et il se peut que vous 
vous les figuriez le front soucieux et l'âme 
inquiète lorsque, l'ardeur du combat tombée, ils 
songent à ce que sera le lendemain. Oh! comme 
je voudrais que vous puissiez voir ce tableau : 
le commandant B... et le joyeux lieutenant 



228 EN CAMPAGNE 

de F... jouant au piquet dans la tranchée où, 
l'instant d'avant, ils viennent de repousser l'as- 
saut furieux des Allemands et où ils peuvent 
s'attendre à le voir renouveler à cliaque minute 
qui vient. 

Je laisse la partie se poursuivre et je vais à 
la recherche démon camarade 0... Je le trouve 
au milieu de son peloton, causant amicalement 
avec ses hommes Depuis que le feu a cessé, il 
a envoyé une équipe de sapeurs creuser les 
tombes des deux gradés tombés tout à l'heure 
dans le bois. Je l'entraîne dans un coin de la 
tranchée et, là, il me dit toute la peine qu'il 
ressent de cette perte, perte qu'il cherche à dis- 
simuler pour ne point entamer le moral de sa 
troupe. Lagaraldi venait d'être nommé sous- 
officier et donnait les plus belles espérances; 
Durand était le type du bon brigadier, propre, 
gai et actif. Et, même s'ils eussent été des sol- 
dats médiocres, je sais trop bien tout le mal que 
nous ressentons, nous autres officiers, quand 
un de nos chasseurs tombe, même s'il n'est 
qu'un passable cavalier, pour m'étonner de la 
tristesse de mon tout jeune et charmant cama- 
rade. 

Le temps passe et l'attaque ne semble pas 
devoir se renouveler. L'artillerie ennemie paraît 
nous négliger maintenant. Elle prend à cœur de 
détruire le pont de Boesinghe sur lequel nous 



NUIT TRAGIQUE DANS LES TRANCHÉES 229 

avons passé le canal de l'Yser. Ses gros projec- 
tiles passent bien au-dessus de nos tètes avec 
leur ronflement sinistre et, quelques secondes 
après, nous percevons les détonations bien loin 
derrière nous. En face, les trancliées allemandes 
sont silencieuses. A peine, de temps k autre, un 
coup de fusil vient nous rappeler qu'elles sont 
occupées. 

— Mon lieutenant, c'est prêt. 

Un brigadier émerge du bois, vient prévenir 
0... que les tombes sont prêtes. Le temps de 
prévenir nos chefs, de passer provisoirement le 
commandement à nos sou.s-officiers et nous 
voilà, étrange et triste cortège, sortant des 
tranchées et fdant à travers les taillis les uns 
derrière les autres. Nous sommes quatre ofli- 
ciers,le lieutenant-colonel, le commandant B..., 
0... et moi, deux sous-officiers et deux briga- 
diers. Il serait dangereux de dégarnir davan- 
tage la ligne de feu. 

A la file indienne, nous retraversons, le cœur 
serré, ce bois que tout à l'heure nous parcou- 
rions dans l'ivresse de la marche en avant. 
Nous savons tous quelles souffrances morales 
nous allons endurer en rendant les derniers 
devoirs à nos jeunes compagnons d'armes. Ce 
n'est malheureusement pas la première fois 
qu'une telle cérémonie a lieu, mais jamais je 
n'y avais assisté dans des circonstances aussi 



S3Û EN CAMPAGNE 

tragiques et dans un décor aussi impression- 
nant. Notre marche s'accélère, nous courons 
presque dans la hâte de pouvoir revenir l)ien 
vite au milieu de nos hommes. Au passage, les 
branches nous accrochent et nous frappent au 
visage, les feuilles mortes et les brindilles de 
bois crient sous nos pas. Au-dessus de nous, 
les obus continuent leur chant funèbre. 

Déjà, nous apercevons ce qui va être le 
cliamp de repos. Au clair de lune, à la lisière 
du bois, tout près de l'endroit où sont' tombés 
nos braves, on distingue un peu de terre re- 
muée auprès de laquelle se tiennent quatre 
hommes, debout et silencieux, tunique bas, 
appuyés sur leur pelle ou leur pioche. C'est là! 

Dans un petit carré de jardin dévasté, au pied 
des grands arbres qui sembleront protéger les 
tombes, ils ont creusé deux trous qui, par cette 
nuit, semblent aftreusement profonds et noirs. 
C'est là! 

Faut-il regretter ou faut-il envier ces émou- 
vantes et simples sépultures de soldats? Quant 
à moi, je trouve qu'il n'y a rien de plus beau 
pour nous que cette dernière demeure. Pour- 
quoi envierait-on de plus riches tombeaux? 
Pourquoi irait-on chercher des pierres et sculp- 
terait-on des monuments? Nous sommes tous 
égaux ici sur ce champ de mort qu'est le ciiainp 
de bataille à la chute du jour. Et je trouve qu'il 



NUIT TRAGIQUE DANS LES TRANCHÉES 231 

n'est pas de plus beau linceul, pour celui qui 
est tomJjé en combattant, que d'être enseveli 
dans son manteau de guerre. Un peu de terre 
qui reverdira et refleurira au printemps, une 
simple croix de bois blanc, un nom, un numéro 
de régiment, une date, tout cela vaut la plus 
somptueuse sépulture. Et comment imaginer 
quelque chose de plus touchant que ces pauvres 
petits bouquets de fleurs des champs que les 
amis du mort ont pieusement cueillies au revers 
des fossés et que l'on retrouve, les jours sui- 
vants, fanées et pourtant si belles, accrochées à 
l'humble croix de bois? C'est là ce qui attend 
Lagaraldi et Durand. Pourquoi les plaindre? 
Pleurons-les, ne les plaignons pas. 

Ils sont là, étendus côte à côte, dans les man- 
teaux dont les pèlerines relevées forment un 
sombre suaire, et nous nous découvrons en 
silence devant eux. Chacun en soi-même, con.s- 
ciemment ou inconsciemment, ébauche une 
prière, chacun serre les dents et fait des efforts 
pour ne pas pleurer. 

Mais il était dit que nous ne pourrions pas 
prier en paix jusqu'au bout. Au moment où le 
lieutenant-colonel s'apprête à exprimer nos re- 
grets et à prononcer le dernier adieu, subite- 
ment, les mortiers ennemis, changeant leur ob- 
jectif, prennent comme point de mire la partie 
du bois au bord de laquelle nous nous tenons. 



232 EN CAMPAGNE 

Quel but poursuivent-ils? Ont-ils l'impres- 
sion que nos réserves sont massées dans le 
bois? Toujours est-il qu'une formidable ava- 
lancbe s'abat autour et au-dessus de nous. La 
première rafale hache littéralement le bois tout 
proche. Un gros arbre, coupé net en son milieu, 
s'incline un instant, puis s'abat tout doucement 
avec un grand bruit de branches brisées. En 
même temps, les balles allemandes, par mil- 
liers, recommencent à claquer, semblant mettre 
une obstination forcenée à nous enfermer dans 
leur sarabande affolante. Nous avons l'impres- 
sion fugitive de la mort inévitable. Il n'y a pas 
à hésiter : si nous ne voulons pas être fauchés 
par les éclats ou par les balles, il faut que nous 
disparaissions. 

Et alors, — horrible chose dont je me sou- 
viendrai toute ma vie, — nous nous précipitons 
tous dans le seul abri que nous ayons à notre 
portée, nous descendons et nous nous entas- 
sons dans les tombes fraîchement creusées. 11 
était temps... 

Autour de nous les balles crépitent, les 
« marmites » éclatent sans interruption. C'est 
un vacarme effroyable et comme nous n'en 
connûmes jamais. Comment peindre les ins- 
tants d'angoisse que nous vivons? Ces tombes, 
qui, tout à l'Iieure, seront sans doute trop 
grandes pour les pauvres corps que nous allons 



NUIT TRAGIQUE DANS LES TRANCHÉES 233 

pieusement y déposer, sont en ce moment trop 
petites pour nous caclier tous. Nous nous ser- 
rons les uns contre les autres dans les positions 
les plus étranges, nous caclions nos tètes entre 
les épaules de ceux qui sont couchés devant 
nous, nous croyons à chaque instant que le 
réseau de projectiles va se resserrer et que l'un 
d'eux va tomber dans notre fosse, la transfor- 
mant en un horrible charnier. 

Cette idée me vient tout à coup et, obstiné- 
ment, me trotte dans la cervelle et y revient tou- 
jours sans que je puisse l'en chasser. Oui, oui, 
tout à l'heure la grosse chose ronflante, sifflante, 
impitoyable, va tomber là, entre 0... et moi. 
Oh! nous ne sentirons rien, nous n'aurons 
aucun mal. Nous formerons seulement un peu 
de boue sanglante, et demain, au petit jour, les 
camarades n'auront qu'à jeter quelques pelletées 
de terre sur tout ça. Ils planteront dessus une 
simple croix de bois avec des noms, des grades, 
le numéro d'un régiment, une date : 3 novem- 
l)re 1914. Et tout cela vaudra mieux que les 
plus somptueux sépulcres. 

— CImt!... Écoutez! 

Entre deux éclatements et malgré le bruit des 
balles allemandes, nous percevons distinctement 
le crépitement que font les carabines de nos 
chasseurs. 

— On se bat ciiez nous... 



234 EN CAMPAGNE 

Nous avons tous compris et tous, d'un bond, 
nous avons sauté dans le bois et nous courons, 
nous courons!... C'est à en perdre la raison. 
Comment aucun de nous n'est-il tué? Comment 
pouvons-nous passer au milieu des obus et des 
balles qui, autour de nous, coupent les brandies, 
abattent les arbres? Jamais, jamais je ne com- 
prendrai cela. Jamais je n'oublierai. 

Quand, enfin, après une course interminable, 
nous sautons, baletants, dans la trancbée, le 
vacarme de nouveau s'est apaisé et seuls des 
coups de feu isolés et de rares coups de canon 
viennent troubler la paix nocturne. Et nous 
avons tout de suite l'explication de cette reprise 
inopinée de la bataille : 

— Bravo! nous crie F..., dès qu'il nous voit, 
la tranchée des cliasseurs à pied est reprise... 

C'est pour nous un soulagement, car, malgré 
tout, nous avions gardé au cœur un véritable 
regret de cette petite parcelle de terrain perdue. 
Et c'est cela qui nous empêchait de trouver 
notre journée véritablement bien remplie. 

Maintenant, tout est bien. Latâche est accom- 
plie. 

4 novembre, 3 heures du matin. 

Un bataillon du ..." de ligne vient pour nous 
relever. Il fait partie de ce glorieux 20" corps 
qui, depuis le début de la guerre, s'est couvert 



NUIT TRAGIQUE DANS LES TRANCHÉES 235 

de gloire et a parcouru tout le front, depuis la 
Lorraine annexée jusqu'aux Flandres, arrivant 
toujours au moment où il fallait une troupe 
d'élite pour donner le dernier et périlleux effort. 
Il vient de débarquer ce soir même et, aussitôt, 
il est là. 

Dans la nuit lumineuse et froide, les fantas- 
sins pesamment chargés, calmes, silencieux et 
graves, défilent dans l'étroit boyau. 

L'officier qui vient me remplacer se présente, 
militairement, comme dans la cour du quartier : 

— Lieutenant X... 
Je me nomme. 

— Mon cher camarade, me dit-il, je suis heu- 
reux de vous serrer la main. Laissez-moi vous 
exprimer toute l'admiration que nous avons 
pour votre régiment. Votre général vient de 
nous dire la manière dont vos chasseurs se sont 
comportés. Compliments!... Nous n'aurions pas 
fait mieux. Décidément, la cavalerie devient la 
reine des batailles... Votre régiment va être 
porté à l'ordre, et il le mérite... Bonsoir... et 
bonne chance! 

— Merci ! . . . et bonne chance ! 

Une fois encore, nous traversons le bois pour 
gagner les positions de réserve. Maintenant nos 
hommes commencent à sentir la fatigue de ces 
deux jours sans sommeil et presque sans repos. 



236 EN CAMPAGNE 

Cependant la joie, plus forte que tout, domine 
la lassitude du corps. Elle plane au-dessus des 
pelotons harassés. Et surtout leur fierté vient 
d'avoir été compris et félicités par les frères 
d'armes du corps d'élite qui a fait l'admiration 
de l'armée entière. 

Chacun va, oubliant ses nerfs brisés, son 
front douloureux, ses jambes rompues, en se 
redisant cette phrase magique : 

« Votre régiment va être porté, à l'ordre... » 



IX 



S(£UR GABRIELLE 



5 novembre. 

La nuit est noire. Comment se diriger dans 
cette petite ville inconnue d'Elverdinghe, aux 
environs de laquelle notre régiment vient de 
s'installer? Nous distinguons à peine les mai- 
sons basses aux fenêtres closes, aux longs toits 
de chaume ou d'ardoises. Nous trébuchons de 
temps en temps sur le pavé gras et inégal. Par- 
fois, une raie de lumière, filtrant entre des volets 
entr'ouverts, éclaire un petit coin de rue, l'angle 
d'une place. Précédé de mon camarade B..., je 
continue ma course au hasard. Nous sommes 
bien décidés à trouver un lit et à prendre quel- 
que repos. 

Après nos quatre journées de combat sous 
Bixschoote, on nous a renvoyés en arrière, à 
dix kilomètres de la ligne de feu, pour prendre 
vingt-quatre lieures de repos. Nous sommes 
arrivés à la nuit close et nous avons eu bien du 



S38 EN CAMPAGNE 

mal h caser hommes et chevaux dans les 
petites fermes entourant la ville. Mais, dès que 
les uns et les autres eurent trouvé leur place, 
dès que les chevaux eurent la musette sur le 
nez et que les feux des cuisines furent allumés, 
B..., toujours soucieux de la table et du gîte, 
me dit : 

— Mon vieux, il n'y a pas à hésiter. Nous 
sommes au repos : il faut trouver un lit et une 
table bien g'arnie. J'estime préférable de me 
coucher une heure plus tard, mais de dormir 
dans des draps et l'estomac satisfait, à me 
coucher immédiatement dans la paille et le 
ventre vide. Si tu veux m'en croire, nous allons 
gagner cette brave cité belge qui est là, à deux 
pas. Il est à peine dix heures. C'est bien le 
diable si nous ne trouvons pas bon souper et 
bon gîte. Pour le reste, il n'en saurait être 
question. Songeons d'abord aux choses sé- 
rieuses. 

Et nous sommes partis vers la petite ville qui 
semblait tout endormie. Nous avons heurté aux 
portes, mais toutes les portes sont restées closes. 
Sans doute, toutes les maisons déjà regorgent 
de soldats. Mais personne ne nous a encore 
offert riiospitalité, malgré les objurgations que 
B... profère d'une voix tantôt suppliante, tantôt 
tonitruante. Un instant, découragé, je lui pro- 
pose de retourner à notre escadron, pour nous 



SOEUR GABRIELLE 239 

allonger à côté de nos chevaux. Il ne veut rien 
entendre et poursuit son idée : faire un bon 
dîner et coucher dans un lit. 

Mais voici une ombre qui se faufde sans l^ruit 
le long des murs. Déjà B... la rejointe et arrêtée 
par le bras. C'est une pauvre vieille bonne 
femme qui s'en va, portant un panier et un 
pot de lait. 

— Madame, madame, ayez pitié de deux 
pauvres militaires harassés, affamés... 

Mais elle ne peut donner aucun renseigne- 
ment. Dans un mauvais français mélaneré de 
flamand, elle nous fait comprendre que la petite 
ville est pleine de troupes et que tout le monde 
dort à cette lieure. 

— Et dans ce grand bâtiment tout blanc où 
l'on voit des fenêtres éclairées, qu'y a-t-il? 

La brave femme nous explique que c'est un 
couvent où des religieuses hospitalisent les 
vieillards du pays. Elles ne peuvent point loger 
de soldats. Mais déjà B... a pris un parti : c'est 
là que nous devons coucher. Laissant son inter- 
locutrice stupéfaite, à grandes enjambées, il 
gagne la grille entourant un petit jardinet j)lacé 
devant le couvent. En vain, j'essaye de lui faire 
comprendre que nous ne pouvons pénétrer dans 
ce saint lieu. 

— Laisse-moi faire, dit-il, je vais leur par- 
ler. 



240 EN CAMPAGNE 

Il pousse la porte de la grille. Elle cède en 
grinçant et je la referme derrière lui. Je suis 
un peu inquiet en suivant B..., qui traverse le 
jardinet d'un pas rapide. Je redoute fort son 
éloquence essentiellement militaire et l'emploi 
qu'il va en faire. Mais je sais aussi qu'il n'est 
pas homme facile à faire revenir sur une résolu- 
tion prise. Il est vrai qu'il en prend rarement. 
Mais, cette fois, il semble poursuivre une idée 
bien arrêtée. Le mieux est de se soumettre et 
d'attendre le résultat de sa tentative. Nous mon- 
tons trois marches et, à tâtons, nous cherchons 
le heurtoir. Le voici; B... le soulève et le laisse 
retomber lourdement. Quel ])ruit lugubre il fait 
dans cette ville endormie! Il me semble que 
nous venons de commettre un acte sacrilège. 
Nous prêtons l'oreille et nous entendons, de 
l'autre côté de l'huis, le bruit de chaises qu'on 
traîne sur des dalles. Puis un pas léger qui s'ap- 
proche, un bruit de clefs et de verrous et la 
porte, tout doucement, s'entre-bàille. 

— Ma sœur, dit B... en s'inclinant, ce que 
nous faisons est, je le sais, fort incorrect. Mais, 
nous mourons de faim et de fatigue. Et nul n'a 
voulu jusqu'ici nous ouvrir sa porte. Ne pour- 
rons-nous ici manger un morceau et dormir 
dans un lit? 

La sœur nous regarde et n'a point l'air de 
comprendre. Cependant, je me rassure,jcar je 



SŒURGABRIELLE 841 

ne la crois ni effrayée, ni mécontente. C'est une 
très vieille religieuse vêtue de noir. Elle tient à la 
main une petite lampe dont la flamme vacille à 
la brise du soir. Son visage nous apparaît ainsi 
tout creusé de rides profondes et sa main déchar- 
née, tendue devant la lampe, semble transpa- 
rente. Et aussitôt, elle se décide. Sa figure 
s'illumine dun bon sourire et elle nous fait 
entrer en prononçant des paroles qui doivent 
être des paroles aimables. Mais ce n'est qu'une 
supposition, car la digne religieuse ne sait que 
le flamand et nous ne comprenons rien à son 
discours. Elle referme soigneusement les ver- 
rous, pose la lampe à terre et nous fait signe de 
patienter. Puis elle s'éloigne à pas feutrés, et 
nous laisse seuls. 

— Tu vois, fait B..., tout va comme sur des 
roulettes. Maintenant que nous sommes dans la 
place, je me charge de tout. 

La lumière tremblante éclaire à peine le ves- 
tibule. Les murs sont nus. Aucun meuble, si ce 
n'est quelques chaises de paille alignées contre 
la cloison. En face de la porte, un Immblc cru- 
cifix de bois étend ses bras, (jui semblent s'ouvrir 
en signe de bienvenue. Une odeur de soupe 
chaude nous est arrivée par la porte que la vieille 
sœur vient de refermer. 

— Bigre! dit B... As-tu senti? Je la crois aux 
choux, et j'en reprendrai deux fois. 

16 



242 EN CAMPAGNE 

— Attends donc. Je parie qu'on va nous flan- 
quer dehors. 

De l'autre côté de la porte par laquelle vient 
de disparaître la sœur tourière, nous entendons 
une voix qui appelle : 

— Sœur Gabrielle... sœur Gabrielle... 

Et, un instant après, la même porte s'ouvre, 
et une nouvelle relig-ieuse entre, tout douce- 
ment, un peu g-cnée, semble-t-il. Elle s'avance 
vers nous. 

Sœur Gabrielle, votre modestie va certaine- 
ment souffrir de tout le bien que je vais dire de 
vous. Mais, je me trompe, elle ne souffrira pas, 
car certainement vous ne lirez jamais les pages 
que j'ai g^riffonnécs au cours de cette guerre, 
au hasard des bivouacs et des cantonnements. 
Mais je me suis juré de garder le souvenir écrit 
des tableaux qui m'ont le plus charmé ou le 
plus ému durant cette campagne. Si j'en reviens, 
je veux pouvoir les relire au déclin de ma vie. 
Je veux pouvoir les faire lire aux miens et 
tâcher de leur faire comprendre ce que fut notre 
existence au cours de ces jours inoubliables. Et 
ce ne sont pas toujours les batailles qui laissent 
les imi)ressions les plus vivaccs. Combien de 
jolies choses on pourrait conter en dehors des 
combats : souvenirs des nuits passées dans les 
endroits les plus étranges, au hasard des 
marches, nuits d'angoisse pendant la retraite. 



I 



SŒUR GABRIELLE 243 

nuits de fièvre pendant la marclie en avant, 
nuits déprimantes dans les tranchées! Que d'ac- 
cueils gracieux, que de jolies et nobles ligures 
on pourrait décrire! 

Sœur Gabrielle, puisque vous ne lirez jamais 
ceci et que votre modestie n'en souffrira pas, 
laissez-moi conter simplement l'accueil que 
nous reçûmes ce soir-là, mon camarade 13... et 
moi, au couvent d'Elverdinglie. 

Sœur Gabrielle s'avance vers nous. Qu'elle 
est jolie sous la coiffe qui encadre son visage! 
Comme ses yeux bleus nous paraissent grands! 
Et ils le sont vraiment, mais l'émotion les gran- 
dit encore. Surtout, elle a un adorable sourire, 
un sourire d'une bonté telle que, tout de suite, 
nous nous sentons à l'aise et certains d'obtenir 
ce que nous cherchons. Elle nous cause d'une 
voix douce et chantante, en cherchant un peu 
ses mots, bien qu'elle parle français très cor- 
rectement. 

— Ma sœur Supérieure m'envoie près de vous, 
dit-elle, parce qu'il n'y a que moi qui saclie le 
français... Messieurs les officiers, soyez les 
bienvenus. 

Elle dit cela simplement. Elle se tient toute 
droite dans sa robe noire, les deux bras allongés 
le long du corps. On dirait une image d'un 
autre temps, une enluminure de missel. Nos 
regards se croisent et nous sourions, nous 



244 EN CAMPAGNE 

aussi, heureux de trouver un accueil aussi inat- 
tendu. B... est tout de suite à l'aise. 

— Sœur Gabrielle, dit-il, voyez un peu notre 
misère. Voyez nos vêtements couverts de terre, 
nos figures qui n'ont pas été débarbouillées 
depuis je ne sais combien de temps. Nous 
venons de passer quatre jours sans dormir, 
presque sans manger, et nous n'avons pas cessé 
de combattre. Ne pourriez-vous recevoir, pour 
cette nuit, deux soldats harassés et qui ont 
faim? 

Sœur Gabrielle garde son merveilleux sou- 
rire. Sans bouger les bras, elle soulève un peu 
ses deux mains qui paraissent toutes blanches 
sur le drap noir de la robe. Elles semblent dire, 
ces mains : Je voudrais bien, mais je ne peux 
pas. Et en même temps le sourire nous dit : 
Nous ne devrions pas, mais on s'arrangera 
cependant. 

— Venez, dit-elle, nous allons toujours vous 
donner quelque chose à manger. 

Et elle ramasse la petite lampe. Elle nous 
précède, ouvre la porte du fond et nous la sui- 
vons tout réjouis. Nous sommes éblouis, en 
pénétrant dans la nouvelle pièce, tellement les 
lampes allumées l'éclairent joyeusement. C'est 
la cuisine du couvent. Comme tout est propre 
et reluisant! Les casseroles de cuivre brillent de 
mille feux. Les dalles blanches et noires sem- 



SOEUR GABRIELLE 243 

blent un échiquier divoire. Deux sœurs sont 
assises et épluciient des légumes qu'elles jettent 
dans une jatte remplie d'eau. Sur le fourneau 
bien astiqué, une énorme marmite fait entendre 
une chanson monotone et accueillante. C'est 
elle qui répand le parfum exquis respiré tout à 
l'heure. L'ensemble du tableau rappelle les toiles 
savoureuses de Bail. Les deux sœurs ont levé 
les yeux. Elles nous ont regardés et elles ont 
souri, elles aussi. B..., en veine d'éloquence, 
veut commencer un discours. Mais sœur Ga- 
brielle nous presse : 

— Venez, venez, dit-elle. Ce n'est pas la 
peine, elles ne vous comprendraient pas. 

Elle ouvre une autre porte et nous pénétrons 
<lans une petite pièce rectangulaire. Tandis que 
notre guide s'empresse à allumer la lampe sus- 
pendue au-dessus de la table, nous disposons 
tout notre fourniment sur l'appui de la fenêtre. 
Nous y installons les revolvers, les schakos, les 
jumelles et les porte-cartes. Comme tout cela 
est terni et malpropre, après ces troi.s mois de 
guerre! Nous-mêmes, nous nous sentons fort 
honteux de paraître en pareil équipage. Nos 
vareuses usées et maculées, nos culottes rapié- 
ciées, nos énormes souliers couverts de boue 
font un contraste étrange avec la salle où nous 
sommes. 

Elle est entièrement garnie d'immenses pla- 



246 EN CAMPAGNE 

cards dont les portes montent jusqu'au pla- 
fond. Ces portes sont en bois ciré et resplen- 
dissent comme des glaces. Le plancher lui-même 
semble un miroir. Cet infatigable bavard de B... 
recommence un discours. 

— iMa sœur, excusez la tenue de gens de 
guerre. Nous devons avoir mauvaise figure, 
mais nous sommes d'honnêtes gens. Si nos 
visages semblent peu rassurants, c'est tout sim- 
plement que nous avons l'estomac dans les 
talons. Et il n'est mine plus semblable à celle 
d'un bandit que celle d'un pauvre lière qui 
crève de faim. Vous ne nous reconnaîtrez plus 
tout à l'heure, quand nous aurons dit deux mots 
à la respectable marmite dont nous avons humé 
le parfum en passant. 

Sœur Gabrielle sourit toujours. Avec une 
rapidité et une adresse merveilleuses, elle a 
ouvert un des placards. Parmi les piles de linge 
entassé, elle a fait choix d'une nappe à carreaux 
blancs et rouges, dont elle a recouvert la table. 
En un tour de main, elle a installé deux cou- 
verts qui se font vis-à-vis. 

— Asseyez-vous, dit-elle, reposez-vous. Je 
vais vous chercher à manger. 

B... la poursuit jusqu'à la porte. 

— Sœur Gabrielle, nous avons trouvé la 
maison du bon Dieu... 

Mais déjà elle a refermé la porte et nous l'en- 



SŒUR GABRIELLE 847 

tendons qui, dans la cuisine, semble stimuler en 
flamand le zèle des deux autres religieuses. 
Nous nous asseyons, ravis. Comme il y avait 
longtemps que nous n'avions goûté pareil con- 
fort! Comme tout ici semble fait pour cliarmer 
nos yeux, reposer nos esprits! Dans la rue, on 
n'entend nul bruit, et le couvent lui-même sem- 
blerait endormi, si nous ne percevions les 
paroles échangées à côté de nous. Mais, au 
loin, le roulement continu du canon rend plus 
exquise encore Flieure dont nous jouissons. 

C'est à peine si nous avons entendu rentrer 
sœur Gabrielle et elle vient de déposer devant 
nous la soupière fumante. L'eau nous vient à 
la bouche en sentant le parfum délicat des 
légumes. C'est que voilà plusieurs jours où 
nous n'avons eu que du « singe » à nous mettre 
sous la dent, et, pendant tout ce temps, nous 
n'avons pu allumer de feu pour faire cuire quoi 
que ce soit. Aussi, nous nous précipitons, si 
l'on peut dire, sur nos assiettes pleines. B... 
lui-même en perd un instant la parole. 

Pendant ce temps, la jolie petite sœur, sans 
paraître jeter les yeux sur nous, taille du pain, 
apporte une grande cruche de bière blonde. 
Quelle joie pour nous! Pourquoi n'est-ce pas 
chaque jour ainsi? La campagne semblerait 
presque une partie de plaisir. Tout en man- 
geant, je ne peux m'empêcher d'admirer sœur 



248 EN CAMPAGNE 

Gabrielle. Elle est toute fine dans ses liumbles 
vêtements noirs, et ses moindres gestes sont 
aussi harmonieux que ceux d'une actrice en 
scène. Mais elle fait tout simplement et c'est 
d'instinct qu'elle met de la grâce dans chacun de 
ses mouvements. La voici qui pose sur la table 
une imposante omelette au lard. Cet animal de 
B..., qui a déjà englouti deux assiettées de soupe 
et quatre grands verres de bière, commence à 
dérailler : 

— Sœur Gabrielle... sœur Gabrielle, jene veux 
point partir demain. Je veux finir mes jours ici 
avec les vieilles gens que vous soignez. Vovez : 
moi aussi je prends de l'âge et la vie m'a forte- 
ment secoué. Pourquoi ne resterais-je point 
céans? J'aurais dans le dortoir des vieux un 
petit lit aux draps blancs, dans lequel je me 
couclierais chaque soir sur le coup de huit 
heures et où vous viendriez me border, ma 
sœur. Je dormirais, je mangerais de la soupe 
aux clioux, je boirais de la bonne bière, — à 
votre santé, ma sœur, — et je ne penserais plus 
à rien du tout... Comme ce serait bon! Plus 
d'unilorme qui vous serre le ventre après un 
dîner copieux, plus de schako qui vous com- 
prime les tempes, plus de balles qui siffient, plus 
de marmites qui vous ébranlent tout le système, 
et, chaque soir, un lii...un bon lit... on ne pen- 
serait à rien, à rien... 



SCEUR GABRIELLE 249 

— Chut! Écoutez..., fait sœur Gabrielle, un 
doigt sur les lèvres. 

A ce moment, le canon redouble. Sans doute, 
dans le mystère de la nuit, les Allemands vien- 
nent de lancer une attaque soit sur Bixschoote, 
soit sur Steenstraate et, maintenant, sur toute 
la lig'ne, chaque pièce tire rapidement. Les 
coups se multiplient tellement qu'ils se fondent 
en un roulement continu. Cependant, les déto- 
nations produites par une batterie de 120 long-, 
établie à deux kilomètres dElverdinghe, domi- 
nent de leur voix imposante le tumulte de la 
bataille, et font trembler, à chaque coup, toutes 
les vitres du couvent. Je frémis en pensant à 
ces milliers dobus filant dans l'obscurité et qui 
vont à quinze, à dix, à cinq kilomètres plus loin 
réduire tant d'iiommes bien vivants en de 
pauvres choses sanglantes et brisées. Et je me 
figure nos Prussiens de Bixschoote vautrés à 
terre, les dents serrées, la tète enfouie dans les 
betteraves, attendant que 1" ouragan soit passé 
pour se relever, se précipiter, baïonnette en 
avant, en poussant des hourras! Sceur Gabrielle 
a la même pensée que moi, sans doute. Elle 
semble plus blanche encore sous la coifi'e blan- 
che. Elle joint les mains, baisse les yeux, et dit 
tout doucement : 

— Mon Dieu... Mon Dieu... c'est terrible! 

— Sœur Gabrielle, je vous en supplie, conti- 



250 EN CAMPAGNE 

nue l'incorrigible B..., ne parlons point de cela. 
Songeons plutôt que voiLà une omelette digne 
des dieux et que le lard y met un parfum à dam- 
ner un saint. Sœur Gabrielle, vous nous faites 
commettre ce soir le péché de gourmandise, qui 
est le péché le plus mignon qui soit. Et j'en 
porterai gaillardement le poids. 

Je donne sous la table de grands coups de 
pied à B... pour arrêter ses propos incongrus. 
Mais sœur Gabrielle ne semble point l'écouter. 
Elle continue à nous servir en souriant, change 
nos assiettes, apporte du jambon et du fromage. 
Sans souffler un instant, B. . . continue à englou- 
tir tout ce qu'on lui présente, ce qui ne l'em- 
pêche pas de continuer ses divagations. 

— Sœur Gabrielle, dites-moi, vous n'allez 
pas maintenant nous mettre dehors. Ce serait 
oft'enser le bon Dieu, qui veut qu'on ait pitié du 
voyageur. Et nous sommes de bien misérables 
voyageurs. Nous n'aurons — si vous nous clias- 
sez — que l'herbe de la route pour lit et les 
pierres du chemin pour oreiller. Non, vous ne 
ferez pas cela. Je sais bien que, tout à l'heure, 
vous allez m'indiquer au dortoir le lit qui me 
sera destiné, quand je viendrai cherclier ma 
petite place à votre foyer, après la guerre. 

Le sourire de sœur Gabrielle a disparu. Pour 
la première fois, elle semble vraiment peinée. 
Elle s'est arrêtée en face de B. . et elle le regarde 



SOEUR GABRIELLE 251 

de ses grands yeux limpides. Elle a le même 
geste que tout à l'heure, elle soulève ses deux 
mains en signe d'impuissance, elle semble cher- 
cher comment elle éviterait de nous faire de la 
peine. Puis, elle dit d'un ton découragé : 

— Mais c'est que nous n'avons pas un seul 
lit disponible... 

Un long silence succède à cette phrase, qui 
semble plonger B... dans la désolation. Le canon 
continue dune façon sinistre et, de temps on 
temps, les vitres tremblotent lamentablement. 
Maintenant, il me semble, à moi aussi, qu'il 
serait bien pénible de repartir dans la nuit, de 
chercher nos pelotons au milieu de l'obscurité 
et de bousculer nos hommes pour nous faire au 
milieu d'eux une petite place dans la paille. Et 
moi aussi, je regarde sœur Gabrielle dun air 
suppliant. Tout à coup, elle semble avoir pris 
un parti. Elle commence par ouvrir un des 
placards, elle en tire deux petits verres à pied 
longs et fuselés et les place devant nous avec 
une respectable bouteille de genièvre. Elle a 
retrouvé son exquis sourire et elle s'empresse, 
car elle paraît avoir hâte de mettre son projet à 
exécution. 

— Tenez, buvez. C'est du bon... pour nos 
pauvres vieux, les jours de fête. 

— Merci, ma sœur, merci. 

Mais déjà elle a disparu en courant. Et nous 



252 EN CAMPAGNE 

voilà tous deux, bien heureux, dégustant notre 
verre de genièvre, jouissant voluptueusement 
de la quiétude qui nous entoure. Le canon 
semble s'être éloigné. On n'entend plus qu'un 
grondement dans la direction dYpres. Nos pau- 
pières commencent à se fermer et nous sentons 
presque avec plaisir la fatigue de nos membres 
et de nos tètes. Car maintenant nous sommes 
bien certains que sœur Gabrielle ne nous lais- 
sera pas partir. 

La voilà qui rentre, une cliandelle à la main. 

— Venez, dit-elle. 

Elle est toute rose maintenant. Elle semble 
honteuse, comme si elle commettait quelque 
action coupable. Nous la suivons, ravis. Nous 
relraversons la cuisine, maintenant déserte et 
sombre. La lumière clignotante de la chandelle 
fait briller par endroits le ventre cuivré des 
chaudrons et les verres arrondis des bocaux. 
Tout dort dans la sainte maison. Nous franchis- 
sons le vestibule et nous nous engageons dans 
un large escalier de bois, reluisant et ciré. 

Quel étrange spectacle nous offrons : cette 
toute jeune sœur qui nous précède en étouffant 
ses pas, ces deux soldats poussiéreux, loque- 
teux, sordides, qui cherchent à faire le moins de 
bruit possible avec leurs gros souliers ferrés. 
On entend le rosaire de la religieuse qui clioque 
à chaque marche un trousseau de clefs pendant 



SŒUR GABRIELLE 253 

à sa ceinture. Je marche le dernier et je jouis de 
l'étrange tableau. Sœur Gabrielle seule est 
éclairée. La voici qui tourne sur le palier. La 
faible lumière qui l'éclairé en dessous fait res- 
sortir en ombres nettes la finesse de ses traits, 
son nez délicat, sa bouche enfantine qui sourit 
toujours. Nos silhouettes se projettent sur le 
mur en ombres fantastiques. Vraiment, nous 
n'avons jamais rencontré encore accueil aussi 
étrang-e et aussi imprévu. 

Nous passons devant une haute porte de 
chêne surmontée d'une croix et au fronton de 
laquelle on distingue une inscription latine. 
Sœur Gabrielle s'est signée et s'est inclinée face 
à la porte. 

— La chapelle, dit-elle tout bas. 

Et elle file vite, accompagnée du seul bruit 
que fait son rosaire contre le trousseau de 
clefs. Nous commençons à monter vers le 
second étage. A demi-voix, B... recommence à 
divaguer. 

— Sœur Gabrielle... sœur Gabrielle, vous 
êtes un ange du Paradis. Sûrement, le bon 
Dieu ne peut rien vous refuser. Dites, vous le 
prierez un peu ce soir pour moi, qui suis un 
grand pécheur. 

— Mais oui, mais oui, je prierai pour vous, 
dit-elle tout doucement en se retournant vers 
nous. 



254 EN CAMPAGNE 

Nous débouchons dans un long couloir abso- 
lument nu et crépi à la chaux. On y distingue 
une demi-douzaine de portes semblables et 
placées à distances égales. Sœur Gabrielle 
pousse l'une d'elles et nous y pénétrons à 
sa suite. C'est une salle exiguë qui n'a pour 
tout mobilier que deux petits lits de fer, deux 
petites tables en bois blanc et deux chaises de 
paille. Au-dessus de chaque lit nous voyons un 
crucifix auquel on a accroché une branche de 
buis. Sur chaque table, une minuscule cuvette 
blanche et un minuscule pot à eau. Voilà qui 
est fort bien et qui nous suffira largement. Le 
tout est propre, reluisant, astiqué. 

— Merci, ma sœur, nous serons aussi bien 
que possible. Mais, dites, nous allons dormir 
comme des brutes. N'y aurait-il personne qui 
puisse nous réveiller? 

— A quelle heure voulez-vous vous lever? 

- A six heures, ma sœur, lieure militaire, 
par exemple. 

— Oh! alors, je m'en charge. Nous avons la 
messe à quatre heures, tous les matins. 

B... s'exclame : 

— A quatre heures! Tous les matins! Eh 
bien, ma sœur, pour vous prouver que nous ne 
sommes pas des mécréants, réveillez-nous à 
trois heures et demie. Nous irons, nous aussi, à 
la messe. 



SŒUR GABRIELLE 355 

— Mais ce n'est pas permis. C'est notre 
messe à nous, dans notre chapelle. Non, non, il 
faut que vous dormiez... Couchez-vous vite. 
Bonsoir. Je vous réveillerai à six heures. 

— Bonsoir, sœur Gabrielle, bonsoir... Nous 
serons parfaitement bien. Vous voyez que vous 
aviez encore des lits inoccupés. 

— Mais oui, mais oui, on peut toujours s'ar- 
ranger. 

Et elle se sauve en refermant la porte sur elle. 

Maintenant, B... et moi, nous ne songeons 
plus qu'à la volupté de dormir dans un lit. 
Comme cela va nous sembler bon, après les 
nuits d'insomnie passées dans le brouillard des 
tranchées ! 

Mais quel est ce bruit qui fait retentir tout le 
couvent? Quels sont ces coups sourds et ces 
^gémissements? Quelqu'un est là, devant la 
porte, qui frappe du heurtoir à grands coups. 
Quelqu'un est la qui pleure, qui sanglote dans 
la nuit. J'ouvre la fenêtre et je me penche. Mais 
déjà la porte a été ouverte et une ombre s'y est 
glissée précipitamment. Et maintenant les san- 
glots montent du bas de l'escalier jusqu'à nous. 
On entend des voix de femmes, celle de sœur 
Gabrielle, qui parlent dans la langue du pays. 
Et une autre voix qui ressemble à un râle, qui 
cherche à prononcer des mots au milieu des 
larmes et ne peut y arriver. Quelle iiorrible 



256 EN CAMPAGXK 

cliose que cette plainte monotone, continuelle, 
que rien ne peut calmer! Cela dure un instant, 
puis des portes s'ouvrent et se referment, les 
voix et la plainte s'éloignent, et tout ce bruit 
s'éteint subitement. 

B... s'est déjà couché et, enfoui sous les 
draps, il m'exhorte dune voix étouffée par les 
couvertures à éteindre vivement la chandelle. 
Mais je suis obsédé par cette plainte que je 
n'entends plus et qui, cependant, co;itinue à 
me poursuivre. Je voudrais savoir quel drame 
cause ces sanglots. Je ne doute pas que cette 
affreuse guerre en soit encore la cause. Et pour- 
tant nous sommes encore loin de la ligne de 
feu. Ma curiosité l'emporte sur la fatigue. Je 
remets ma vareuse et je sors, emportant avec 
moi la lumière qui importunait tant mon cama- 
rade de chambre. Je descends rapidement les 
deux étages. Il me semble que mes pas ré- 
sonnent lugubrement dans la profondeur muette 
du couvent. 

Au moment où j'arrive dans le vestibule, 
sœur Gabrielle, une petite lanterne à la main, y 
entre également. Je lui ai fait sans doute grand'- 
peur, car elle a sursauté et poussé un petit cri. 
Mais elle m'a bien vite reconnu et devine ce qui 
m'inquiète. Elle me l'explique en quelques 
phrases simples : une pauvre femme s'enfuyait 
de son ^illage, emportant sa petite fille âgée de 



SOEUR GABRIELLE 257 

dix-huit mois. Comme elle courait, affolée, sur la 
route de Lizerne à Bœsinglie, un obus allemand 
est tombé sur la chaussée et un éclat est venu 
tuer son bébé dans ses bras. Et elle vient de 
faire six kilomètres dans la nuit, emportant le 
petit cadavre, qu'elle serrait désespérément 
contre elle. Elle a gagné Elverdinghe, où elle a 
heurté à la porte du couvent comme à un refuge 
assuré. Et, tout le long de la route, elle a croisé 
les convois, les troupes de relève, les esta- 
fettes. Elle n"a rien écouté, obsédée par cette 
seule pensée : mettre à l'abri les restes de ce 
qui fut la joie de sa vie et son espoir. 

— Venez, me dit sœur Gabrielle, je vais vous 
faire voir. Nous avons mis le pauvre petit corps 
dans la chambre mortuaire et sœur Elisabeth le 
veille. 

Je suis sœur Gabrielle, qui ouvre une petite 
porte, descend quelques marches. Nous traver- 
sons une cour dallée. Sa lanterne et ma chan- 
delle jettent des reflets jaunâtres sur les murs 
élevés des l)àtiments. Il tombe quelques grosses 
gouttes de pluie qui s'écrasent sur la pierre 
avec un bruit étrange. Et je suis étreint par une 
sorte d'angoisse en entendant de nouveau la 
plainte de cette femme qui continue, qui conti- 
nue sans se lasser. Tout doucement, sœur Ga- 
brielle a ouvert une porte basse et nous en- 
trons. 

17 



258 EN CAMPAGNE 

J'avoue que j'étais beaucoup moins ému 
quand, après le premier jour de la bataille de la 
Marne, nous traversâmes un bois où notre artil- 
lerie avait réduit tout un régiment allemand en 
un tas informe de débris bumains. Ici, je res- 
sens vraiment toute l'horreur de la guerre. Que 
des liommes s'entre-tuent pour la défense de 
leurs foyers, cela se conçoit et je salue ceux qui 
tombent. Mais que le massacre s'étende à ces 
pauvres êtres innocents et faibles, cela passe 
l'entendement. Et des spectacles comme celui 
auquel j'assiste mettent dans le cœur une réso- 
lution farouche de vengeance. 

Sur une sorte de grande table recouverte 
d'un drap blanc, le pauvre corps est étendu. Il 
ne porte aucune trace de blessure et le petit 
visage tout blanc semble sourire. Les bonnes 
religieuses ont recouvert les vêtements sordides 
avec une sorte de nappe toute ornée de brode- 
ries. Par-dessus, elles ont croisé les petites 
mains qui semblent serrer un crucifix minus- 
cule. El elles ont recouvert le tout d'une brassée 
de fleurs. De chaque côté, elles ont placé des 
candélabres d'argent et la lumière rougeàtre du 
cierge met des reflets d'or dans les cheveux 
bouclés du petit cadavre. 

Écrasé par terre, à côté de lui, j'aperçois un 
tas informe de bardes qui semble secoué de 
mouvements spasmotUques. C'est de là que part 



SOEUR GADRIELLE 259 

la plainte monotone. La jeune mère est là qui 
pleure son petit. On sent que rien ne peut la 
consoler et qu'une parole ne ferait qu'augmen- 
ter sa douleur. D'ailleurs, elle n'a même pas 
levé la tète quand nous sommes entrés. Lais- 
sons-la..., laissons-la, puisque l'on dit que les 
pleurs soulagent. 

De l'autre côté, sur un prie-Dieu, une jeune 
sœur égrène son rosaire. Sœur Gabrielle s'est 
mise à genoux près d'elle, par terre. Je vou- 
drais tant faire quelque chose qui puisse dimi- 
nuer celte douleur et aider un peu la pauvre 
femme! Elle doit être venue sans aucune res- 
source et ses vêtements respirent la misère. 
Mais je n'ose troubler ni ses larmes, ni leurs 
prières, et je sors tout doucement, sur la pointe 
des pieds. 

Dehors, la pluie, qui tombe maintenant sé- 
rieusement, rafraîchit un peu ma tète en fou. Je 
traverse la cour rapidement. Mais ma chandelle 
s'éteint et j'ai beaucoup de mal à la rallumer. 
J'ai pourtant besoin de voir clair pour me 
retrouver dans ce dédale de portes et de cou- 
loirs. Enfin, voici mon escalier. Voici le palier 
et la chapelle des sœurs. Au loin, une liorloge 
sonne minuit. Je monte encore un étage et 
j'ouvre notre porte sans bruit. Je me dis que, 
peut-être, B... m'attend impatiemment, anxieux 
d'apprendre la raison de tout ce vacarme. 



260 EN CAMPAGNE 

Mais B.... enfoui sous ses draps, ronfle, 

6 heures du matin. 

On frappe des coups à notre porte. J'ouvre? 
les yeux. Un jour pâle entre par l'unique fenêtre. 
Où suis-je?Ah! je me souviens... Elverdinghe... 
le couvent... 

— C'est vous, sœur Gabrielle? 

— Mais oui, mais oui, levez-vous. Voilà plus 
d'une heure que je frappe. 

B... s'est assis dans son lit. J'en fais autant 
et je lui explique tout ce que j'ai vu hier au 
soir. Tl hoche la trte d'un air désolé et conclut : 

— Que veux-tu? C'est la guerre... J'espère 
qu'on nous aura préparé un sérieux déjeuner. 

Nous nous habillons et nous débarbouillons 
en hâte, car il faut bien vite rejoindre nos can- 
tonnements. Comme nous sortons tout guille- 
rets et bien reposés, nous rencontrons sœur 
Gabrielle qui semble nous attendre. Elle nous 
demande des nouvelles de notre nuit et, pour 
arrêter le flot d'éloquence que B... commence à 
faire déferler, elle dit : 

— C'est bon, vous me remercierez après. 
Descendez vite, votre déjeuner vous attend. Il 
va être froid. 

Mais, en passant devant la chapelle, voilà 
B... qui veut absolument la visiter. Sœur Ga- 



SCEUR GABRIELLE 261 

brielle hésite un peu, puis finit par céder, 
comme on cède à un enfant, pour avoir la paix. 
Elle ouvre la première porte et elle sourit tou- 
jours, admettant toutes nos fantaisies. Nous tra- 
versons une première pièce, puis nous entrons 
dans la cliapelle. C'est une toute petite salle, 
où l'on ne tiendrait pas plus de vingt personnes. 
Les murs sont blancs et sans aucun ornement. 
Des boiseries les recouvrent jusqu'à hauteur 
d'homme. Un autel d'une simplicité très grande, 
qu'ornent simplement quelques fleurs, des 
chaises de paille, voilà où les bonnes sœurs 
d'Elverdinghe se réunissent chaque matin, à 
quatre heures, pour prier. 

Et, comme nous sortons de l'humble cha- 
pelle, voilà que j'aperçois — cliose inattendue 
— deux paillasses entassées dans un coin de la 
petite pièce la précédant. 

— Ma sœur, qui donc couche là? 

Sœur Galjriclle est devenue plus rouge qu'une 
pivoine. Et il faut que je répète par deux fois 
ma question. Enfin, en baissant les yeux : 

— C'est sœur Elisabeth, dit-elle, sœur ÉHsa- 
beth... et moi. 

— Sœur Gabrielle... sœur Gabrielle, alors, 
cette petite chambre, ces deux petits lits où 
nous avons si bien dormi, ce sont les vôtres? 

— Chut! Voulez-vous bien vite venir dé- 
jeuner 



J62 EN CAxMl'AGNE 

Et, légère comme un oiseau, eUe disparaît 
dans l'escalier, tellement vite que son voile 
noir voltige très haut au-dessus d'eUe, comme 
pour cacher la confusion de son visage. 

Et nous n'avons plus revu sœur Gabrielle. 
Dans la salle à manger aux hauts placards de 
bois luisant, c'est une très vieille femme — une 
des hospitalisées — qui nous apporte le lait et 
le café bien chauds, le pain bis et le beurre 
frais. EUe nous explique qu'à cette heure les 
religieuses sont occupées aux soins qu'elles 
donnent à leurs vieillards. Nos prières sont 
vaines. Nous nous heurtons à une consigne 
formelle et nous sentons bien que le rideau 
vient de tomber sur cet acte si charmant de 
l'interminable tragédie. 

Seulement, au moment où, pour la dernière 
fois, nous franchissons la porte du couvent, la 
vieille nous glisse un gros paquet de victuailles 
enveloppé d'une serviette. Elle vient de l'ap- 
porter caché sous son tablier. 

— Tenez, elle m'a dit de vous donner ça, 
et puis... qu'elle prierait le bon Dieu pour 
vous. 

Nous avons le cœur bien gros quand nous 
entendons la lourde porte se fermer derrière 
nous. Et, tandis que nous nous éloignons silen- 
cieux, sur la route défoncée et boueuse, nous 



SOEUR GABRIELLE 263 

songeons aux cœurs exquis qui se caclient sous 
les humbles guimpes. 

Sœur Gabrielle, jamais je ne vous oublierai. 
Jamais vos traits si fins ne sortiront de ma 
mémoire. Et il me semble vous voir encore, 
montant le grand escalier de bois, éclairée par 
la lumière vacillante de la chandelle, tandis 
que, tout simplement, sans en rien dire, vous 
alliez donner votre lit et celui de sœur Elisa- 
beth aux deux soldats inconnus. 



PREMIERK RECONNAISSANCE AERIENNE 



6 décembre. 

Sur la plage de Saint-Pol, où vient de nous 
déposer l'auto, douze aéroplanes sont rangés, 
pareils à de gros oiseaux de mer endormis sur 
le sable. Ce sont des « Voisin », de véritables 
monstres aux longues ailes grises, au capot 
large lancé en avant comme une proue de na- 
vire. Autour d'eux, les sapeurs s'agitent, por- 
tant des bidons d'essence et d'imile; ou bien, 
grimpés dans les nacelles, donnent un dernier 
coup d'oeil aux moteurs. Les pilotes, arrivés 
avant nous, surveillent leurs mécaniciens, con- 
sultent l'état de l'atmosphère et la vitesse du 
vent. Depuis une huitaine, ce ne sont que tem- 
pêtes et que pluies. Aujourd'hui, le ciel s'est un 
peu dégagé, les nuages sombres filent très haut. 
Le jour gris est cependant lumineux. Sans doute, 
on va pouvoir sortir. 

J'ai été détaché pour quelque temps aux 



866 EN CAMPAGNE 

escadrilles de bombardement de Dunkerque. 
L'babitude de l'air, acquise au cours de mes 
trois mois d'apprentissage à l'école d'aviation 
de Reims, m'a fait désigner pour remplir pro- 
visoirement une place vacante. Et l'ennui que 
j'ai ressenti en quittant mes chers camarades 
des chasseurs est bien atténué par la joie que 
j'éprouve à la pensée de recommencer à voler. 
Pourvu qu'aujourd'hui le ciel nous soit démenti 

Justement, voici mon chef d'escadrille, mon 
excellent camarade M..., qui vient vers moi, un 
papier à la main. 

— Si le cœur t'en dit, mon cher, je viens de 
recevoir de l'état-major une demande de recon- 
naissance sur la ligne de chemin de fer de Dix- 
mude à Gand. Le temps est clair, je t'offre cette 
occasion de promenade. Comme pilote, tu auras 
N..., que tu connais bien. Avec lui, tu peux être 
certain que tout ira bien. 

Je connais, en effet, l'adjudant N... C'était 
l'un de mes pilotes moniteurs à Reims. Je le 
sais aviateur hardi, calme et expérimenté. De 
plus, je n'ignore pas qu'il a été cité deux fois à 
l'ordre de l'armée et qu'il a reçu la médaille mi- 
litaire depuis le début de la campagne. Je ne 
puis confier à un meilleur guide le soin do me 
mener au-dessus des lignes allemandes. 

Le voici qui vient, le visage éclairé d'un large 
sourire, ses yeux gris brillant de courage et de 



PREMIÈRE RECONNAISSANCE AÉRIENNE 2ë7 

franchise. Il n'a pas changé. Il a toujours son 
teint pâle, sa fine moustache blonde et son men- 
ton volontaire. Je reconnais sa démarche balan- 
cée, un peu lourde, semblable à celle des gens 
de mer. Nous nous serrons la main très cordia- 
lement et j'accepte avec joie de partir avec lui. 

— Mon lieutenant, vous ferez bien de vous 
couvrir chaudement, car je vois que vous avez 
déjà le nez rouge et les mains violettes. Quand 
vous serez à deux mille mètres et que voub 
ferez du 90, vous verrez qu'il fait un peu plus 
froid là-haut qu'ici. 

Sur ses indications, je revêts un costume qui 
doit me rendre assez semblable à un Lapon. Je 
commence par retirer mes chaussures. J'enfile 
l'une sur l'autre deux paires de chaussettes, je 
remplace mes brodequins par des snowboots 
et je mets par-dessus ma culotte un large panta- 
lon de cuir. En dessous de ma vareuse je me 
matelasse de deux tricots et en dessus je revêts 
un épais chandail. Je boucle péniblement sur 
cette quadruple cuirasse le ceinturon de mon 
revolver, car il faut toujours penser à un atter- 
rissage forcé et l'on doit toujours porter sur soi 
de quoi défendre sa peau. Sur le tout, on me 
passe une ample peau de bique. Complétez cet 
équipage par le passe-montagne, un épais cache- 
nez et par le casque, et vous aurez une idée de 
l'aspect comique que je devais offrir. Mais ici 



268 EN CAMl'AGxNE 

personne ne rit, car on est habitué à semblable 
mascarade. Et N... s'est déguisé de la même 
façon que moi Je le vois déjà qui grimpe dans 
son appareil. Je me hâte autant que me le per- 
met mon accoutrement, et je me hisse derrière 
lui dans la nacelle. Rien ne peut donner une 
idée du mal que Ton a, ainsi habillé, pour lever 
suffisamment la jambe. Et pourtant il faut 
atteindre le premier marchepied et, du 
deuxième, enjamber le rebord du capot. Enfin, 
j'y arrive, non sans peine. Dès que le mécani- 
cien deV... a mis le moteur en marche, je m'as- 
sois à mon poste d'observateur, bien calé dans 
le petit siège surélevé à dossier métallique. Je 
peux voir ainsi par-des.sus la tète de mon pilote, 
et c'est avec un véritable sentiment de confort 
que je m'installe et que je boucle la large cein- 
ture de cuir qui me lie à mon siège. 

N... essaye son moteur avant de partir. Tan- 
dis qu'une douzaine de sapeurs, agrippés aux 
ailes, maintiennent 1" appareil, 1" hélice tourne à 
toute vitesse avec un bruit assourdissant. Toute 
l'armature vibre sous son effort colossal. L'avion 
semble se ramasser, prêt à bondir, comme un 
cheval ardent maintenu par une poigne de fer. 
Les hommes sont obligés de se cramponner 
vigoureusement. Ils appliquent leurs épaules 
contre les longerons, ou bien, les deux bras 
tendus, le corps fortement incliné, ils résistent 



l'REMIÈRE RECONNAISSANCE AÉRIENNE 269 

à la poussée du moteur en enfonçant de biais 
leurs pieds dans le sable de la plage. Tout fonc- 
tionne bien et je me réjouis de sentir que, du 
premier coup, la capricieuse machine a donné 
son maximum de puissance. Je suis heureux 
qu'on n'ait pas été obligé de décrasser une bou- 
gie ou de vérifier une soupape. Pas un raté; le 
ronflement majestueux et assourdissant est ad- 
mirable de régularité. Il diminue ou reprend à 
volonté lorsque le pilote le désire. A nous deux, 
maintenant, mon cher N..., de remplir vaillam- 
ment notre mission! 

Elle est simple, notre mission. Compter les 
trains de troupes qui circulent entre Dixmude 
et Gand, en indiquant sur ma carte l'heure et le 
lieu de leur passage et le nombre de leurs wa- 
gons. A cette hauteur, la seule difficulté est de 
ne pas confondre les trains de troupes et les 
trains de ravitaillement. A la hauteur où nous 
serons obligés de voler, cela n'est pas aisé. On 
n'a qu'une ressource, c'est de voir quels sont 
les trains uniquement composés de wagons cou- 
verts et quels sont ceux quicom[)ortent à la fois 
des wagons couverts et des trucs. Ces derniers 
seuls sont des trains de troupes, car cliaque 
unité qui se déplace en chemin de fer est accom- 
pagnée de ses voitures, placées sur des wagons 
spéciaux. A l'état-major, on déduira du nom- 
bre de voitures de chaque espèce l'effectif de 



?70 EN CAMPAGNE 

la troupe et l'arme à laquelle elle appartient. 

N... a mis son moteur au ralenti et a levé le 
bras. Les sapeurs s'écartent vivement. Et aus- 
sitôt, le ronflement reprend toute sa force, l'ap- 
pareil s'écliappe, roule à une vitesse vertigi- 
neuse sur le tapis uni de la plage. Il décolle 
sans que je m'en aperçoive, et nous voici à 
dix mètres au-dessus du sol. Déjà, nous passons 
au-dessus du camp d'aviation anglais, établi 
auprès du nôtre. Je vois, autour de leurs avions, 
des hommes (jui lèvent la tète et se remettent à 
leur tâche. Notre « Voisin », pris dans un remous 
et ballotté par le vent, tangue furieusement. Il 
serait temps de prendre de la hauteur, car nous 
sommes ici sérieusement secoués. Néanmoins, 
j'éprouve une véritable volupté à goûter de 
nouveau l'ivresse de l'air. 

Pendant quelques minutes, nous remontons 
vers le nord en longeant la côte pour prendre 
de la hauteur. A gauche s'étend la mer. Elle 
s'étale à l'inlini, formant une immense nappe 
d'un bleu sombre, où Ion distingue des my- 
riades de petites taches d'écume blanche. Un 
paquebot, qui nous paraît minuscule, fait route 
vers l'ouest. Son sillage forme dans l'eau un 
triangle plus foncé qui s'étend au loin derrière 
lui, et l'on peut distinguer d'ici tout un essaim 
de mouettes, qui semblent l'escorter en tour- 
noyant. 



PREMIÈRE RECONNAISSANCE AÉRIENNE 271 

Le moteur ronfle toujours régulièrement. Je 
voudrais bien pouvoir parler à N..., lui commu- 
niquer mes impressions, lui demander des ren- 
seignements sur tout ce que je vois de nouveau, 
car voilà déjà longtemps qu'il navigue, si l'on 
peut dire, dans ces parages. Mais le bruit est 
tel que, pour s'entendre, il faut véritablement 
hurler. Encore les paroles ne s'entendent-clles 
que difficilement. 

Nous sommes maintenant à 300 mètres. N... 
décrit un brusque virage au-dessus du port. 
L'avion s'incline d'une façon inquiétante; c'est 
à croire qu'il va se retourner et tomber dans les 
bassins, dont j'admire les lignes géométriques 
et les nombreux bateaux qui semblent de bizarres 
petits jouets correctement alignés. Et, aussitôt, 
malgré la faible hauteur où nous sommes, N... 
s'engage hardiment au-dessus de Dunkerque. 
C'est là, évidemment, une audace qui nous coû- 
terait cher si le moteur avait une panne. Mais le 
pilote a confiance dans sa machine. 

Un instant, mon attention se fixe sur lui. Im- 
passible, le dos légèrement voûté, bien assis 
sur son siège comme un vieux cavaher dans sa 
selle, il regarde au loin sans s'inquiéter de la 
ville qui s'agite, vibre et respire au-dessous de 
lui. Ses deux mains, gantées de fourrure, sont 
posées sur le « manclie à balai », qu'elles 
tiennent à peine. Je les vois qui oscillent conti- 



27â EN CAMPAGNE 

nuellement pour rétablir l'équilibre détruit à 
chaque seconde par les rafales du vent. Il semble 
être ràmc même de l'avion. Et il l'est en réalité, 
ou, du moins, il en est le cerveau qui dirige les 
muscles, ordonne les mouvements, pense, pré- 
voit et décide. Quelle admirable chose! Comme 
j'admire cet être vivant formé de deux êtres 
différents, — vivants tous deux, — le pilote et 
l'avion. 

L'altimètre marque 400. Nous passons au- 
dessus de la place Jean-Bart, où le marché bat 
son plein. Penché sur le vide, je m'amuse à 
regarder les baraques bien alignées et le va- 
et-vient des acheteurs. Mais l'aéroplane file 
très vite, poussé par le vent qui souffle du 
nord et double notre vitesse. J'admire le pour- 
tour des fortifications qui limitent la ville d'une 
ceinture verdoyante. Nous les dépassons et 
nous voici maintenant au-dessus de la cam- 
pagne. Il faut à présent renoncer à la joie 
sportive qui m'a seule occupé jusqu'ici, ne plus 
perdre de vue la carte et le terrain. L'expé- 
rience m'a déjà démontré combien l'on se perd 
facilement quand on vole au-dessus d'un pavs 
inconnu. Il ne faut pas que j'oublie ma mission. 
Le plaisir du touriste m'est interdit aujour- 
d'iiui. Nous sommes en guerre. C'est vrai : 
j'oubliais... 

Nous laissons le fort Louis à notre droite- et 



PREMIÈRE RECONNAISSANCE AÉRIENNE 273 

piquons directement vers l'est. Quel étrange 
pays s'étend en dessous de nous I Des milliers 
de canaux, de ruisseaux, de chemins, des champs 
coupés de haies qui forment des entrelacements 
bizarres. Il faut redoubler d'attention pour ne 
point se tromper de direction. Heureusement, 
nous sommes maintenant à 1 000 mètres et je 
ne perds point de vue le canal de la Basse- 
Colme, que nous allons couper pour rejoindre 
la ligne de Furnes à Gand. A partir de là, nous 
ne quitterons plus la voie du chemin de fer et 
cela facilitera ma tâche. 

Le froid est devenu intense. Malgré mes 
vêtements superposés, je sens déjà mes mains 
et mes pieds glacés et mon corps semble suivre 
peu à peu leur exemple. Je ne m'amuse plus à 
considérer le paysage qui se déroule à mes 
pieds. D'ailleurs, à la hauteur où nous sommes, 
les détails pittoresques disparaissent. Les routes 
semblent désertes et les villages morts. 11 faut 
se servir de la jumelle pour distinguer les 
voitures sur les chemins et les péniches sur les 
canaux. 

Et puis, nous approchons des lignes alle- 
mandes. Je ne puis m'empècher de songer que, 
quelques jours auparavant, le sergent-major 
R..., un des pilotes de l'escadrille, a été abattu 
par un projectile allemand d'une hauteur de 
2000 mètres. Quand j'étais à terre, tout à 

18 



274 EN CAMPAGNE 

l'heure, je ne songeais qu'à la beauté de cette 
mort. Maintenant que nous approchons de la 
ligne de feu, une certaine émotion m'envahit. 
Ce n'est point la peur, certes : nous en avons 
vu bien d'autres. Mais une idée me hante. Dans 
quelques minutes, je vais être au-dessus des 
tranchées allemandes, dans une demi-heure je 
serai au milieu du territoire occupé par l'en- 
nemi. Si alors un de leurs obus nous frappe et 
si nous avons une panne, nous serons obligés 
d'atterrir. Trop éloignés pour pouvoir atteindre 
les lignes françaises, si nous ne sommes pas 
tués, nous serons faits prisonniers. Tout plutôt 
que cela! 

Mais je chasse ces pensées moroses. Ma con- 
fiance revient vite dans mon étoile. Jusqu'ici la 
chance m'a singulièrement favorisé. Il n'y a 
point de raison pour qu'il n'en soit plus ainsi. 
Et l'iwesse du mouvement me saisit. Je ne 
songe plus qu'à la délicieuse sensation que 
j'éprouve à dominer, moi, faiide chose, être 
anonyme, combattant inconnu, ces deux armées 
qui se choquent. L'avion semble porté par le 
vent. Avec lui, il bondit, redescend, s'incline et 
frémit. 

J'éprouve une véritable joie à me dire que, 
sur ce pays gris sombre qui s'étend au-dessous 
de nous, des milliers d'hommes ont les yeux 
fixés sur le petit point noir que nous sommes. 



PREMIÈRE RECONNAISSANCE AÉRIENNE 275 

Le bruit du moteur a fait lover toutes les tètes. 
Les yeux ont cherché quelques instants et, bien 
vite, on a vu se dessiner dans le ciel les deux 
grandes ailes sombres légèrement incurvées à 
l'arrière, le gouvernail de profondeur mince et 
allongé. Les uns ont eu tout de suite un regard 
de sympathie pour l'oiseau connu qui porte sur 
ses ailes les couleurs de France. Ils ont senti 
que c'était un peu d'eux-mêmes qui passait là- 
haut et s'avangait vers l'ennemi pour les aider, 
les éclairer dans leur rude tâche. Instinctive- 
ment, ils ont fait des vœux pour le succès de sa 
mission. Les autres, au contraire, lui jettent 
des regards de haine. Eux aussi, connaissent 
bien la forme de cet avion qui avance vers eux. 
Bien souvent, ils en ont reçu de rudes leçons. 
Ils le couvent des yeux, se demandent pourquoi 
on le laisse venir ainsi. Ils souhaitent de voir 
bientôt les flocons de fumée environner l'appa- 
reil. Ils espèrent le voir soudain osciller, s'incli- 
ner, tourbillonner comme une feuille morte, 
puis s'écraser à l'intérieur de leurs lignes. 

Justement, nous voici au-dessus des tran- 
chées. Quel aspect bizarre elles présentent d'ici, 
à dix-huit cents mètres de hauteur ! On distingue 
très nettement la ligne sinueuse qu'elles forment 
et les mille ramifications qui s'y rattachent, 
boyaux de communication, postes d'écoute, 
cheminements d'accès. On croirait voir deux 



276 EN CAMPAGNE 

reptiles monstrueux aux pattes innombrables 
et inégales (jui serpentent l'un à côté de l'autre 
et dont les corps se rapprochent, se séparent, 
semblent vouloir se toucher, puis s'éloignent 
encore. En arrière d'eux, les nombreux épaule- 
ments des batteries sont très nettement visi- 
bles. 

Et voilà que ma contemplation amusée est 
tout à coup interrompue. Par-dessus le bruit 
du moteur, j'ai perçu une forte détonation à 
quehjue distance derrière nous. Je regarde N... 
et je vois qu'il secoue la tête comme s'il voulait 
dire : non. Il ne se retourne même pas et con- 
tinue sa route, les yeux fixés au loin pour ne 
pas perdre sa direction. Mais je ne puis imiter 
son calme et je me penche légèrement hors du 
capot. En arrière de nous, à quatre cents mètres 
environ de distance et un peu en dessous, 
j'aperçois un flocon de fumée jaunâtre, épaisse, 
ressemblant à un gros paquet de coton que l'on 
serait arrivé à projeter jusque-là. 

Au même moment, j'entends trois détona- 
tions plus fortes et trois projectiles éclatent 
bien plus près de nous, à deux cents mètres au 
plus. J'avoue qu'à ce moment-là, je voudrais 
bien me trouver ailleurs. Que ceux qui n'ont 
pas connu cette première rencontre dans les 
airs avec les obus ne me jettent pas trop vite la 
pierre. Cette situation n'a rien de commun avec 



PREMIERE RECONNAISSANCE AERIENNE 277 

les situations où l'on peut se trouver dans un 
combat ordinaire. On peut, quand on est exposé 
au feu, se jeter à terre, chercher un abri, creu- 
ser un trou au besoin. On peut souvent répondre 
à l'ennemi, se défendre, lui rendre coup pour 
coup. On est excité par la lutte, l'esprit est 
tendu vers la mise à exécution du but que l'on 
se propose : détruire le plus de monde possible 
en iace de soi. Et puis, l'on se dit : si je suis 
frappé, j'aurai quelqu'un des miens, là, tout 
près de moi, qui m'aura vu tomber, me portera 
secours si je ne suis que blessé, et qui, si je 
suis tué, me fermera les yeux, prendra les 
quelques chères reliques que je garde sur moi 
et les fera parvenir à ceux que j'ai laissés là- 
bas, chez nous. 

Ici, rien de tout cela. Si, tout à l'heure, un 
tles gros projectiles vient éclater dans l'appareil, 
ce sera la chute vertigineuse, comme il advint à 
ce pauvre R. . . la semaine passée, et il ne restera 
plus sur le sol que quelques débris sanguino- 
lents dans lesquels les Prussiens fouilleront de 
leurs grosses pattes, tâchant de trouver nos 
papiers, nos carnets et nos notes. Et le dégoût 
me vient à la pensée de ces butors ouvrant mon 
portefeuille et se passant de main en main, 
avec des rires gras, des photographies, des 
médailles, quelques lettres... 

Et si, simplement, un éclat vient frapper 



278 EN CAMPAGNE 

l'hélice ou le moteur, il nous faudra faire une 
descente savante en vol plant», tâcher d'arriver 
à regagner nos lignes quand môme. Le pour- 
rons-nous? Nous avons fait déjà du chemin et le 
vent sera contre nous. Si nous échouons, ce 
sera l'interrogatoire subi, ce sera le supplice à 
supporter les regards gouailleurs, les sourires 
suffisants, les questions insidieuses. Plutôt mille 
fois la première catastrophe. 

Mais N... s'est retourné, il se penche et 
regarde du côté des éclatements. De nouveau, 
sa tète s'agite de gauclie à droite. Il me regarde 
de ses yeux clairs. Il rit d'un rire franc, large, 
joyeux, et il hurle à mon oreille que j'ai penchée 
vers lui : 

— Pas de danger! Ce sont des obusiers... Ils 
ne peuvent tirer plus haut que 1 800 mètres... 
Ahl si c'était leurs canons spéciaux... 

Il regarde l'altimètre. Il manjue 1 900. 

Et maintenant, stupidement, je suis pris d'une 
sorte d'allégresse, je ris tout haut à la pensée des 
canonniers qui, à mes pieds, doivent se dire : 
nous les tenons! Justement, voici quatre nou- 
veaux obus qui viennent d'éclater encore plus 
près de nous, mais toujours trop bas. Les déto- 
nations paraissent formidables malgré le ronfle- 
ment du moteur. La fumée épaisse et jaune 
forme comme quatre écrans opaques destinés à 
nous cacher des petits coins de paysage. Allez, 



PREMIÈRE RECONNAISSANCE AÉRIENNE 279 

allez, tirez! Cela ne va pas nous empêcher de 
voler au-dessus de vos régiments, de vos batte- 
ries, des villes en ruines que vous occupez dans 
l'infortunée Belgique. Cela ne nous empêchera 
pas de remplir notre mission. 

Justement, voici un panache de fumée 
blanche. Je l'entrevois à peine sur ce ruban 
brunâtre qui se déroule parmi la campagne 
grise et qui est la ligne de Gand. Vite, ma 
jumelle. Oui, je vois un train qui s'avance vers 
Dixmude. Du moins, je le devine, grâce à la 
direction de la fumée, car, à cette hauteur, on 
ne perçoit aucun mouvement. C'est bien un 
transport de troupes. Je distingue, au milieu des 
wagons, les plates-formes rectangulaires des 
trucs. Je saisis ma carte fixée à une planclietle 
accrocliée à mon cou. Je repère le point où 
se trouve le train en ce moment et y mets un 
petit trait au crayon bleu; j'inscris l'heure à 
côté : 8 h. 15, et je compte le nombre des voi- 
tures. 

— Une, deux, trois... 

N..., les yeux au loin, comme un capitaine 
sur son navire, garde soigneusement sa direc- 
tion. Je m'en veux maintenant de ma stupide 
et fugitive émotion de tout à l'heure. Je ne veux 
plus songer qu'à remplir rehgieusement ma 
mission. En avant! Je me sens rempli d'allé- 
gresse. Je voudrais embrasser mon pilote, tant 



280 EN CAMPAGNE 

je me sens heureux et tant je voudrais lui prou- 
ver ma confiance. 

Maintenant, vous pouvez tirer, messieurs les 
canonniers allemands 1 



\ 

1 



XI 



NUIT DE NOËL 



24 décembre. 

— Mon lieutenant, mon lieutenant, il est deux 
heures... 

Le fidèle Wattrelol, pour liàter mon réveil, 
me met devant les yeux la lumière vacillante 
de la bougie. Quel supplice, à une iieure aussi 
matinale, d'être arraché au sommeil! Ce ne 
serait rien pendant l'été, mais nous sommes au 
24 décembre et c'est mon tour d'aller prendre le 
service aux tranchées. Jolie façon de fêter la 
Noël... Je me retourne dans mon lit, cherciiant 
à éviter cette lumière qui me harcèle; je ras- 
semble mes idées, qui s'étaient dispersées au 
loin pendant que je dormais et avaient été rem- 
placées par des rêves exquis, des rêves de 
temps de paix, de bien-être, de bonne chère et 
de douce chaleur. 

Maintenant je me souviens : je dois prendre 
le commandement d'un détachement de cent 



J82 EN CAMPAGNE 

cavaliers du régiment. Ils doivent aller rempla- 
cer aux tranchées les cent cavaliers qui les y ont 
précédés. Voilà bientôt un mois que nous avons 
rejoint notre corps d'armée près do R... et tous 
les deux jours le régiment fournit le même 
eflFectif d'iiommes pour occuper un secteur des 
tranchées. Mon tour de service m'appelle au- 
jourd'hui, 24 décembre, à aller remplacer mon 
bon camarade et ami, le lieutenant de La G..., 
qui depuis le 22 occupe ce poste. 

J'avais oublié tout cela... Quel froid il fait! 
Brrr. . . 

Tandis que Wattrelot s'esquive, je me pré- 
pare à accomplir l'effort nécessaire pour sortir 
de la tiédeur des draps. Lâchement, je me fixe 
des délais successifs, passés lesquels je me jure 
de surgir héroïquement. 

— Je me lèverai dès que Wattrelot aura 
atteint le palier du premier étage... Je me lève- 
rai quand j'entendrai qu'il marche sur les dalles 
du vestibule... ou plutôt, quand j entendrai la 
porte d'entrée se fermer et ses bottes crier sur 
le gravier du parc... 

Mais tout bruit a cessé. Wattrelot est loin 
déjà et je recule devant cet acte pourtant inévi- 
table : me lever, sortir du Ut, dans une petite 
cham])re glacée, à deux heures du matin. Par 
la fenêtre sans volets et sans rideaux je vois un 
coin du ciel d'une pureté admirable où des 



NUITDENOEL 283 

myriades d'étoiles mettent leur scintillement. 
Déjà, hier, il gelait ferme quand je suis rentré 
pour me coucher. Maintenant le froid doit être 
terrible. 

Allons, hop ! D'un bond je suis à terre et bien- 
tôt je cours à la petite table de toilette en pitch- 
pin. Il faut me réveiller complètement par des 
ablutions rapides. Horreur! L'eau de la cruche 
a gelé. Ohl peu profondément, sans doute, mais 
je dois tout de même briser une couche de glace 
qui s'était formée à la surface. Cependant je 
suis heureux de me trouver plus dispos après 
m'être aspergé le visag-e. Vite! deux tricots 
sous la vareuse, le grand manteau à pèlerine, 
les gants fourrés, la calotte de campagne rabat- 
tue sur les oreilles et me voilà, une bougie à 
la main, descendant le grand escalier du châ- 
teau. 

Car je suis logé dans un château. Ce seul 
mot fait songer à un tiède appartement bien 
capitonné, bien meublé, avec des tapis moelleux 
et de confortables fauteuils. Hélas! il n'en est 
rien... La brave dame, propriétaire de l'im- 
meuble, a tout prévu : les appartements de 
maîtres ont été prudemment démeublés et fer- 
més à double tour. Une redoutable concierge 
en détient les clefs et j'ai été bien content de 
trouver, sous les toits, la chambre du maître 
d'hôtel dont le lit, garni de draps blancs, m'a 



284 EN CAMPAGNE 

paru, ma foi, estimable. Et puis, comme on 
dit en temps de paix : à la guerre comme à la 
guerre ! 

La porte du vestibule ouverte fait entrer une 
vague d'air froid qui me glace le visage. Mais il 
ne faut pas perdre une minute. Le détachement 
doit rompre à deux heures et demie précises et 
il est sans doute déjà formé là-bas, sur la place. 
Je me hâte de gagner la rue. Les grands pins 
du parc découpent sur le ciel d'argent leurs 
silhouettes noires, tandis que les branches dé- 
nudées des autres arbres dessinent tout autour 
mille arabesques, mille entrelacements bizarres. 
On n'entend pas le moindre bruit dans cette 
nuit limpide, diaphane, où l'air semble d'une 
pureté si grande que l'on se croirait au sommet 
d'une haute montagne. Sous mes pas, le gra- 
vier des allées enfonce, mais, la grille franchie, 
je me trouve sur un sol dur comme de la pierre. 
Les boues accumulées par les pluies récentes, 
les ornières creusées par les charrois multiples 
des convois ont gelé et couvert la chaussée de 
rugosités, d'aspérités qui me font trébucher dans 
ma course. 

Devant l'hôtel des Lacs, une partie des 
hommes sont déjà alignés à la tête de leurs 
chevaux. Engoncés dans leurs manteaux, le col 
relevé, ils battent la semelle et soufflent dans 
leurs doigts. Pour eux aussi ce dut être un véri- 



NUIT DE NOËL 285 

table supplice de sortir de la chaude litière de 
paille où ils dormaient i)catement tout à l'heure, 
roulés dans leurs couvertures. Ils ont pris goût 
maintenant à ce genre de confort spécial au 
soldat en campagne. Ils ont trouvé mille pro- 
cédés curieux pour perfectionner l'installation 
de cette garnison d'un nouveau genre. De véri- 
tables chambrées ont été organisées petit à 
petit où, par sept ou huit, ils passent des nuits 
délicieuses, allongés dans la paille dorée. Beau- 
coup certainement n'arriveraient pas à s'endor- 
mir si on leur offrait tout à coup un véritable 
lit. Et puis, on a moins de mal à se lever quand 
on s'est couché tout habillé et lorsque la cham- 
bre n'est pas bien chaude. Aucun ne se plaint, 
aucun ne grogne. Nous pouvons toujours 
compter sur nos braves. 

— Manque personne, mon lieutenant. 

Ce sont les sous-officiers les plus anciens des 
deux escadrons dont les hommes sont rassem- 
blés là qui rendent compte. Tout ce monde s'est 
levé et équipé en hâte, à l'heure dite; pas un 
qui manque à l'appel; ils se sont réunis d'eux- 
mêmes, les gradés n'ont pas eu besoin de courir 
frapper de porte en porte pour réveiller les dor- 
meurs. Nos chasseurs ont bien vite établi entre 
eux des coutumes et des règles parfaitement 
simples qui assurent la régularité du service 
sans qu'il soit besoin de faire intervenir des con- 



886 EN CAMPAGNE 

signes écrites. C'est une des clioses les plus ad- 
mirables do cette campagne, cette discipline in- 
telligente et spontanée qui s'est créée progressi- 
vement, sans ordres spéciaux, sans prescriptions 
des chefs, et qui fait que les travaux les plus 
pénibles s'exécutent presque sans surveillance, 
parce que chacun comprend le but à atteindre 
et les dures nécessités qui en découlent. 

Ils ont immédiatement reconnu que la relève 
ne pouvait se faire à une autre heure qu'à cette 
heure matinale. Et, tous les deux jours, comme 
ce malin, vingt-cinq hommes par escadron se 
lèvent à une heure et demie, s'équipent, sellent 
leurs chevaux, tandis que les cuisiniers s'occu- 
pent à faire chauffer pour chacun une bonne 
ration de café. Puis, sans se presser, mais au 
moment voulu, ils se forment en bataille à l'en- 
droit fixé et, lorsque l'officier arrive dans la nuit, 
qu'il pleuve, qu'il vente, qu'il neige ou qu'il gèle, 
il est sûr de recevoir le même rendu-compte : 

— Manque personne, mon lieutenant. 

Vite! en selle. Nous sentirons moins le froid 
en trottant sur les chemins durcis par cette nuit 
lumineuse et ce beau clair de lune. Par deux, en 
silence, nous gagnons la sortie du village dans la 
direction de R... Je sais que je trouverai un peu 
plus loin, au carrefour du calvaire, les cinquante 
hommes du premier demi-régiment et le sous- 
lieutenant de G... qui m'est adjoint. 



NUITDENOEL 287 

En effet, le voici qui avance à ma rencontre 
sur la route sonore. Je suis ravi que le tour de 
service m'ait donné comme compagnon de tran- 
chée ce joyeux camarade. Je le connais très 
peu, car il y a seulement quelques joui's qu'il a 
rejoint le corps. Pris h l'École dès la déclaration 
de guerre, il avait d'abord été versé à un esca- 
dron de réserve, et vient seulement d'être aff"ecté 
au régiment actif. Mais je sais déjà, par les 
camarades du 1'' escadron, que c'est un hardi et 
gai luron. Tant mieux! La guerre est une triste 
chose qu'il faut savoir prendre en riant. Foin 
des esprits moroses et des mines déconfites! 
Sans doute, nous n'avons pas la chance de faire 
la joUe guerre d'autrefois. Nous ne connaîtrons 
plus Fontenoy, Rivoli, ni Eylau. Mais ce n'est 
point une raison pour perdre l'humeur gaillarde 
de nos pères. Dieu merci! Nous avons conservé 
leurs qualités d'entrain et de bravoure. Mais ce 
qui est plus difficile, c'est de garder le sourire 
dans cette hideuse guerre de taupes qu'on nous 
impose aussi, à nous autres cavaliers. Raison 
de plus pour aimer et admirer tant de joyeux 
officiers qui ne le perdent pas malgré tout, et 
G... est de ceux-là. 

Nous nous serrons la main sans parler, car il 
nous semble que si nous ouvrions la bouclie, le 
froid nous glacerait l'intérieur du corps. Et nous 
voilà partis d'un bon trot sur le petit chemin vi- 



288 EN CAMPAGNE 

cinal qui mène, en traversant la route de Paris, 
jusqu'à C... Nous devrons abandonner là nos 
montures pour traverser la zone battue par l'ar- 
tillerie ennemie et gagner à pied les tranchées. 

Les chevaux s'ébrouent joyeusement, heu- 
reux de se réchauffer en prenant une allure plus 
rapide. Quelques-uns se livrent à des bonds de 
gaieté que leurs cavaliers, moins joyeux, répri- 
ment sans trop de douceur. Les sabots frappent 
le sol rugueux avec un bruit métallique qui doit 
s'entendre fort loin; le cliquetis des mors et le 
choc des étriers entre eux troublent aussi la 
campagne endormie. Devant nous le chemin 
étend tout droit, parmi le tapis sombre des 
champs, un long ruban gris pâle. Nul ne songe 
à rire ou à causer ; le sommeil plane encore sur 
la colonne et l'on sait que les deux jours de 
tranchée seront longs et durs à passer, même 
si le Prussien nous laisse tranquilles. 

En passant, nous saluons une croix qui brille 
au bord du ciiemin, toute blanche sous la 
lumière pâle de la lune. Nous la connaissons 
depuis le premier jour et nous savons par cœur 
l'inscription qu'on y lit : 

80 SOUS-OFFICIERS, CAPORAUX ET SOLDATS 

DES 39" ET 74" d'infanterie 

TUi':s A l'ennemi 

priez dieu pour eux 



NUIT DE NOËL 289 

Nous devinons, accrochées aux bras de cette 
croix, les humbles couronnes faites d'herbes 
vertes aujourd'hui jaunies et les petits bouquets 
de fleurs fanées qui sont restés après le départ 
de ces régiments et qu'aucune main sacrilège 
n'oserait toucher. 

Voici la route de Paris et sa double rangée d'ar- 
bres qui, dans la nuit, semblent gigantesques. 
Nous la francliissons vivement et, après avoir 
répondu au « qui vive? » du territorial qui garde 
l'entrée de C..., nous pénétrons dans le village. 

Il paraît complètement abandonné et pourtant 
deux bataillons du ...' territorial cantonnent là. 
La lune semble s'amuser à découper sur les 
murs d'un côté de la rue en ombres fantasti- 
ques les silliouettes des maisons qui bordent 
l'autre côté. 

Pied à terre. 

Nous sommes arrivés au point fixé pour quit- 
ter nos chevaux. Les iiommes rapidement dé- 
bouclent de leur selle la couverture qui les 
aidera à supporter les pénibles heures de la 
nuit suivante. Ils les passent en sautoir et nous 
voici en route pour joindre le chemin de halage 
du canal. Nous marchons très lentement, car 
nous avons au moins sept ou liuit kilomètres à 
faire et, pour des cavaliers, faire iiuit kilomètres 
à pied, chargés et habillés comme nous le 
sonnnes, ce n'est point une petite affaire. 



890 EN CAMPAGNE 

Voici le chemin de halage. Vraiment la pro- 
menade offre peu de charmes à cette hem'e de 
la nuit. Cependant le coup d'oeil ne manque pas 
d'une certaine grandeur. Deux rangées de 
grands arbres profilent leurs hautes silhouettes 
sur chaque berge. Leurs ombres se reflètent 
dans le canal où la lune met des teintes métal- 
liques. Quel calme et quel silence! Qui croirait 
que nous sommes en guerre? Nul coup de ca- 
non, nul coup de fusil ne vient rompre la paix 
nocturne. Et pourtant il ne se passe point long- 
temps, d'habitude, sans que quelque détonation 
nous rappelle à la gravité de l'heure. 

Aujourd'hui, il semble qu'un mot d'ordre ait 
été donné pour que des deux côtés l'on cesse 
de tuer ou de chercher à tuer. Cela a quelque 
chose de touchant et en même temps d'inquié- 
tant, car il faut toujours se méfier d'un adver- 
saire prodigue en ruses et en embûches de 
toutes sortes. Il convient de ne pas trop chan- 
ter Noël. D'ailleurs, je crois que nous ne 
sommes pas les seuls à veiller à cette heure. 

De temps à autre, nous croisons des petits 
groupes de fantassins, hâves, poudreux, pesam- 
ment chargés. Ils marchent en file, l'arme à la 
bretelle, par trois ou quatre, sans un mot, à 
grands pas lents comme s'ils cherchaient à me- 
surer la longueur du chemin. Quelques-uns 
portent su.spendus à un bâton, tenu à chaque 



NUIT DE NOËL 291 

bout, des objets bizarres, marmites ou larges 
bidons, peut-être des paniers. Où vont-ils? Que 
font-ils? Nous ne chercbons point à le savoir. 
Chacun a conscience de son devoir : ces 
hommes vont par là; c'est donc qu'ils en ont 
reçu l'ordre. Nul ne s'inquiète du but qu'ils 
poursuivent. Tout est bien. 

Seul le piétinement des chasseurs sur la 
chaussée rugueuse met un peu de vie dans ce 
tableau. Peut-être causent-ils, mais c'est à voix 
basse, dans un souffle. 

Et, tout à coup, voilà que l'ennemi nous 
montre que lui aussi veille. Loin devant nous, 
vers C..., une fusée part, m.onte dans le ciel 
pur, puis retombe lentement, très lentement, 
sous la forme dune boule extrêmement bril- 
lante qui illumine merveilleusement toute la 
campagne environnante. Nous les connaissons 
bien, ces redoutables fusées allemandes qui 
semblent ne jamais vouloir s'éteindre, et répan- 
dent une lumière à la fois blafarde et aveu- 
glante. Nous savons que, dès^ qu'elles s'al- 
lument, tout être qui se trouve à portée des 
fusils ennemis doit immédiatement s'aplatir 
contre le sol et ne plus bouger, ne plus lever la 
tète tant que la lumière ne s'est pas éteinte. 
Sinon, de tous côtés les coups de feu vont par- 
tir, faucher les lierbes, faire sauter la terre au- 
tour de lui. Cette fois, nous sommes encore 



292 EN CAiMl'AGNE 

hors de portée et nous contemplons sans nous 
arrêter cette étoile éblouissante vers laquelle 
nous marchons. 

— L'étoile des bergers, fait G... gravement. 

Drôles de bergers, en vérité, qui portent des 
carabines en guise de houlettes et sont approvi- 
sionnés d'assez de cartouches pour faire passer 
de vie à trépas cent vingt de leurs semblables. 
L'étoile semble un instant s'arrêter à quelques 
mètres du sol, puis tout doucement, tout douce- 
ment, comme fatiguée de son effort, elle se 
laisse tomber à terre où elle s'éteint. La nuit 
paraît moins claire et moins diaphane. 

Mais nous voici arrivés à la verrerie. C'est là 
que nous allons laisser les hommes cliargés de 
la cuisine. Personne ne croirait que cette vaste 
exploitation a cessé de fonctionner, que les 
centaines d'ouvriers quelle employait sont 
aujourd'hui dispersés. Au contraire, il semble 
qu'elle a conserv é toute l'animation de l'entre- 
prise prospère qu'elle était avant la guerre 

C'est un grand carré de bâtiments massifs 
qui semble constituer une véritable petite ville. 
11 est établi solidement au bord du canal, 
comme un bastion avancé des faubourgs de 
R... Ses murs blancs et bas coifles de tuiles ont 
l'aspect trapu des ouvrages militaires. Mais 
quand on en approche, on a plutôt l'illusion de la 
vie qui anime les vastes usines pendant le 



NUIT DE NOKL 293 

travail de nuit. Par le porche on aperçoit une 
cour où brillent, de-ci de-là, des lumières de 
foyers. Des silhouettes vont et viennent, met- 
tant dans l'ombre discrète l'animation ouvrière 
d'une ruclie. Par équipe de cinq ou six, des 
hommes sortent, portant des fardeaux divers et 
s'éloignent dans la nuit vers des buts mysté- 
rieux. Devant la grande porte ouverte, d'autres 
ombres déchargent de lourds colis apportés par 
des fourgons. C'est là, dans les bâtiments 
abandonnés de ce qui fut une verrerie prospère, 
que sont installés les services et les cuisines. 
Ce sont eux qui administrent et alimentent tout 
le secteur de tranchées dont nous faisons 
partie. 

Les Allemands le savent bien. Aussi, chaque 
jour, à plusieurs reprises, leurs pièces envoient- 
elles quelques rafales de projectiles sur l'im- 
mense quadrilatère. Mais nos braves troupiers 
n'en ont cure. Au lieu de s'installer dans les 
grands bâtiments dont une partie déjà s'est 
effondrée sous les obus, ils ont utilisé les vastes 
sous-sols de l'usine. Là se trouvent les dépôts 
de vivres et les cuisines où, jour et nuit, on tra- 
vaille pour fournir aux camarades des tranchées 
la nourriture abondante et cliaude qui, deux fois 
par jour, leur fait un instant oublier les rigueurs 
du froid, de la pluie et de la boue. 

Notre colonne a fait halte le long de la froide 



894 EN CAMPAGNE 

muraille. Par la large porte où veille un fac- 
tionnaire immobile engoncé dans un manteau 
gris à capuchon, les cuisiniers s'engouffrent et 
disparaissent dans l'ombre, guidés par l'agent 
de liaison du détachement précédent. En atten- 
dant que celui-ci revienne de les conduire dans 
ce labyrinthe, nos chasseurs soufflent un peu, 
reprennent leurs forces pour accomplir la partie 
la plus pénible du trajet, celle qui nous amènera 
aux tranchées que nous devons occuper. 

J'en profite pour causer avec un capitaine 
d'infanterie qui se trouve là et fait les cent pas, 
le \dsage enfoui dans un épais cache-nez, les 
mains dans les poches de sa capote de troupe 
sur les manches de laquelle se devinent à peine 
trois petits bouts de galon doré. 

— Eh bien! mon capitaine, quoi de nou- 
veau? 

— Oh ! rien, sinon que vous allez sans doute 
être bien tranquilles aujourd'hui et demain. 
Depuis la chute du jour ils n'ont pas tiré un 
coup de fusil et ils ont chanté des cantiques 
jusqu'à minuit. Vous pensez qu'en cette nuit de 
Noël ils vont redoubler leurs Oremus. Vous 
pouvez dormir sur les deux oreilles. 

— A moins que cela ne cache encore quelque 
ruse de guerre et que cette nuit... 

— Vous avez raison. A moins (jue cette 
nuit... 



NUIT DE NOËL 295 

La colonne repart. Conduits par l'agent de 
liaison, nous nous engageons pendant quelques 
centaines de pas sur la route nationale, que les 
obus ont transformée en une véritable succes- 
sion de gorges, de pics, de ravins et de collines. 
Nous devons sauter par-dessus de grosses 
branches d'arbres abattues par les projectiles. 
Voilà un chemin qui ne doit pas être gai quand 
la nuit est sans lune. Heureusement que celle-ci 
est exceptionnellement lumineuse. Nous distin- 
guons toutes choses autour de nous. Même, à 
quinze cents mètres sur notre droite, nous pou- 
vons deviner l' « arbre isolé »,le fameux arbre, 
isolé au milieu de la plaine vaste et nue, qui 
marque le centre de notre secteur de tranchées 
et au pied duquel je sais qu'est installé le 
gourbi des officiers de notre régiment. Quelle 
tentation de sauter le fossé de la route et de 
gagner le point final de notre marche en passant 
à travers champs! Ce serait l'affaire de vingt 
minutes et cela nous épargnerait le pénible et 
long cheminement par le boyau... Mais les 
ordres sont formels : défense de prendre au plus 
court, même par les nuits noires, à plus forte 
raison par cette nuit étoilée. Nos chefs font bien 
d'être raisonnables pour nous, car il est certain 
que, tout en reconnaissant le danger d'une 
pareille expédition, il n'est pas un de mes cent 
gaillards qui hésiterait à se lancer à travers la 



298 EN CAMPAGNE 

campagne pour le plaisir de faire quelques cen- 
taines de mètres de moins. 

Voici l'entrée du boyau : quatre ou cinq 
marches de géant taillées dans la marne 
blanche. La gelée les a rendues glissantes et il 
faut s'accrocher au rebord du talus pour ne pas 
trébucher. J'entends derrière moi quelques glis- 
sades retentissantes, accompagnées d'un fracas 
de gamelles qui dégringolent "et soulignées 
d'éclats de rire et de quolibets. La gaieté ne 
perd jamais ses droits et je sais que mes chas- 
seurs auront tôt fait de se relever et de rattraper 
la distance perdue. Cela est essentiel, car le 
boyau a des ramifications, des carrefours impré- 
vus qui pourraient induire le retardataire en 
erreur et faire égarer une partie de mon monde 
vers d'autres tranchées. 

Nous avançons lentement. Le boyau est 
dirigé perpendiculairement aux trancliées enne- 
mies. Pour que balles ou obus ne puissent pas 
le prendre en enfilade, il a fallu le creuser en 
zigzag. Et je ne connais guère de manière plus 
pénible de cheminer que celle qui consiste à 
faire dix pas vers la droite, à tourner brusque- 
ment, puis à refaire dix pas vers la gauche, et 
ainsi de suite, pour parcourir une distance qui 
ne serait que de quinze cents mètres à vol d'oi- 
seau. Le passage est tellement étroit que nos 
bras, des deux côtés, frôlent la paroi. Les 



NUIT DE NOËL 297 

rayons lunaires ne peuvent atteindre le sol que 
nous foulons, et nous trébuchons sans cesse sur 
les aspérités et dans les trous que les inonda- 
tions précédentes ont causés et que la gelée a 
solidifiés. Parfois nous glissons sur la glace qui 
a remplacé les petites mares dans lesquelles les 
camarades pataugeaient deux jours auparavant. 
Et cela nous console un peu des rigueurs du 
froid, cent fois préférables aux horreurs de la 
pluie. 

Enfin, nous débouchons dans nos tranchées. 
Nos prédécesseurs nous y attendent impatiem- 
ment. C'est long, deux jours et deux nuits sans 
dormir, sans se laver, sans voir d'autre spec- 
tacle que les murailles de terre qui bornent la 
vue. Chacun a hâte de refaire en sens inverse 
le dur chemin parcouru l'avant-veille, de re- 
trouver son cheval, son cantonnement, ses ca- 
marades, son chez soi, en somme. Aussi les 
trouvons-nous tout prêts à partir : les couver- 
tures sont roulées et mises en sautoir et les 
musettes sont à leur place sous le manteau. 

Tandis que les sous-officiers dans chaque 
escadron vont relever les vedettes aux postes 
d'écoute, je me dirige, en frôlant les hommes 
rangés contre la paroi, vers 1' « arbre isolé » 
qui semble étendre ses bras décharnés pour 
protéger notre réduit. Il faut tourner à droite 
dans un étroit boyau qui contourne l'arbre; il 



298 EN CAMPAGNE 

se termine par trois hautes marches en terre 
qu'on doit descendre pour accéder dans le 
g-ourbi. 

Tapi au fond de cet antre, étendu sur deux 
chaises pour chauffer ses pieds à un minuscule 
poêle en fonte juché sur un tas de briques, mon 
vieil ami La G... m'attend. A la lueur de l'uni- 
que chandelle, il a l'air imposant et grave. Sa 
barbe fauve, qu'il a laissée pousser depuis la 
guerre, s'étale en éventail sur sa poitrine et lui 
donne un faux air d'Henri IV. Je sais que sous 
cette apparence redoutable se cache le plus 
joyeux camarade et le plus délicieux pince- 
sans-rire qui soit. Aussi je ne m'alarme pas 
autrement de ce front pensif et de cet œil 
rêveur. 

— Eh bien, quoi de nouveau? 

— On gèle. 

Je m'en doutais un peu. A part cette consta- 
tation que nous avions faite avant lui, La G... 
ne peut que me confirmer ce que m'a dit tout à 
l'heure le capitaine d'infanterie : 

— Tu vas avoir une nuit de tout repos, mon 
cher, et je te conseille de faire construire une 
crèche au pied de 1' « arbre isolé », et à minuit 
de faire chanter en chœur le Minuit, chrétiens... 
Nous aussi nous en savons, des cantiques... 

Ce n'est pas l'envie qui me manque démettre 
à exécution ce projet. Mais ce sont là de pieuses 



NUIT DE NOËL 299 

coutumes qui ne cadreraient peut-être pas très 
bien avec les idées tactiques du commandant 
du secteur. Néanmoins je promets à La G... de 
faire mon possible pour réaliser son rêve. 

— Au revoir et bonne chance! 

— Au revoir. 

Et il s'éloigne dans la nuit. A l'extrémité du 
petit couloir qui mène à la tranchée, je vois 
passer à la file les hommes qui viennent d'être 
relevés et qui se dirigent vers le boyau par 
lequel nous sommes arrivés. Leurs ombres 
défilent sans interruption et rapidement. Ils 
sont heureux, le devoir accompli, de regagner 
leurs escadrons. Ils décochent en passant des 
plaisanteries aux camarades qui restent. Ceux- 
ci répondent sans aménité. Puis le silence, 
petit à petit, se fait. Chacun est à son poste; 
les uns veillent, les autres battent la semelle 
dans le fond de la tranchée ou s'occupent à 
réparer ou à perfectionner les mauvais abris 
que leurs prédécesseurs leur ont laissés. 

G... a été prendre le poste de quart où se suc- 
cèdent de trois heures en trois heures les offi- 
ciers en second des unités qui défendent le sec- 
teur. Me voilà seul, seul au milieu de mes braves 
chasseurs, avec la garde de ces cinq cents mètres 
de tranchées qui constituent à l'heure actuelle 
un tout petit morceau de l'immense ligne fran- 
çaise. En arrière de nous, des milliers de cama- 



300 EN CAMPAGNE 

rades dorment avec confiance, comptant sur le 
mince rempart que nous offrons. Et, plus loin 
encore, ce sont des millions de Français et de 
Françaises qui, sous le toit familial ou sous 
celui de leurs hôtes, reposent à la faveur de nos 
nuits sans sommeil, de nos membres roidis par 
le froid, de nos carabines pointées dans les cré- 
neaux des tranchées. 

Ce sera notre manière à nous de célébrer la 
joyeuse fête de Noël. Sans doute que là-bas, 
dans les veiUées, plus d'un pensera à nous et 
nous plaindra... Sans doute, en songeant au 
pays, beaucoup d'entre nous seront tristes ce 
soir. Mais aucun, j'en suis certain, ne vou- 
drait quitter son poste pour partir loin du front. 
Honneur militaire, glorieux héritage des ancê- 
tres, qui m'eût dit qu'il se serait si naturelle- 
ment, si facilement implanté dans les jeunes 
âmes de nos soldats? Dans leurs corps d'en- 
fants battent déjà les mêmes cœurs que ceux 
des immortels grognards de l'épopée. La guerre 
façonne les hommes. 

iO heures du soir. — La journée s'est écoulée 
dans le calme le plus absolu. Admirable journée 
d'hiver, journée de clair soleil et d'air limpide 
et pur. Les Allemands n'ont presque pas tiré. 
Quelques coups de canon à peine, pour répondre 
à notre artillerie qui, des hauteurs situées der- 



NUIT DE NOËL 301 

rière nous, dirigeait de temps en temps sur 
leurs positions une salve de ses grosses pièces. 

Et maintenant, voici la nuit. Nous venons, 
B... et moi, d'achever notre frugal repas. Nous 
avons promis aux territoriaux de leur rendre 
visite Ils occupent les tranchées qui prolongent 
les nôtres à gauclie et à droite. On a placé ici 
nos chasseurs parce qu'ils constitueraient, en 
cas d'attaque, une base solide à laquelle pour- 
raient s'appuyer les territoriaux. Ils ne cachent 
pas la confiance et 1 admiration qu'ils ont pour 
nos hommes, et leurs officiers ne craignent pas 
de nous demander conseil dans les cas embar- 
rassants. Justement, cet après-midi, le capitaine 
qui commande la compagnie à notre droite est 
venu jusqu'il mon gourbi pour s'entendre avec 
moi au sujet des patrouilles qu'il faudrait 
envoyer cette nuit en avant de la ligne. 

Enveloppés dans nos manteaux, nous sortons 
l'un derrière l'autre de la tiédeur de notre réduit. 
C'est la même nuit que la veille, étoilée, lumi- 
neuse et glacée, une vraie nuit de joyeux Noël 
pour temps de paix. Aujourd'hui elle nous 
semble un peu fraîche. Dans nos tranchées, la 
moitié des hommes veillent, conformément aux 
ordres. Les carabines sont chargées et placées 
dans les créneaux, le canon dirigé vers l'en- 
nemi. En avant, au bout des étroits boyaux qui 
vont en serpentant aux postes d'écoute, je sais 



302 EN CAMPAGNE 

que nos vedettes, par deux, tapies dans leur 
trou, ont l'œil et l'oreiUe aux aguets : nul ne 
pourra s'approcher du large réseau de fils de 
fer ([ui nous protège sans être immédiatement 
signalé et fusillé à bout portant. Dans le fond 
de la trancliée, les hommes de veille causent bas 
entre eux et battent la semelle sur place pour 
lutter contre l'âpreté de la nuit. 

Ceux qui sont au repos, serrés les uns contre 
les autres au fond des petites niclies qu'ils se 
sont creusées dans le talus, dorment ou essaient 
de dormir. Plus d'un a réussi, car des ronfle- 
ments sonores se font entendre derrière les 
toiles de tentes, les couvertures, les morceaux 
de sacs et toutes les guenilles qu'ils ont mer- 
veilleusement agencées pour tenter de boucher 
l'entrée de leurs rustiques alcôves. On se de- 
mande comment ils peuvent vaincre les souf- 
frances que doit leur causer le froid au point de 
pouvoir dormir avec cette quiétude. Les cinq 
mois de guerre ont durci leurs corps, les ont 
accoutumés à affronter impunément le froid, le 
chaud, la pluie, la poussière ou la boue. A cette 
rude école, mieux qu'à toute autre, se créent les 
hommes de fer qui durent toute une campagne 
et sont capables de donner l'incomparable effort 
quand l'iieure en a sonné. 

Mais nous voici entrés dans la tranchée des 
territoriaux. 



NUIT DE NOËL 303 

— Bonsoir, mon cher camarade. 

C'est le sous-lieutenant que je rencontre à 
l'entrée du boyau. C'est un Iiomme de quarante- 
deux ans, maigre, hâve et barbu. Dans l'ombre, 
ses yeux brillent d'une façon étrange. Sous les 
pans de sa capote, il a enfoui les mains dans les 
poches de son pantalon. Les coudes écartés du 
corps, les genoux fléchis, il claque des dents et 
choque doucement ses talons l'un contre l'autre. 

— Pas chaud, hein? 

— Ah! non, et puis, voyez-vous, ce travail-là 
n'est plus de notre âge. Nous n'avons plus le 
sang assez chaud et, on a beau se couvrir, il y 
a toujours un petit coin où le froid pénètre. 
Ce qu'il y a de terrible, ce sont les pieds et les 
mains. Pour cela, rien à faire! Voyez-vous, il 
vaudrait mieux avoir confiance en nous, nous 
donner l'ordre de mettre baïonnette au canon et 
d'enlever les tranchées boches qui sont devant 
nous. Et vous verriez si les territoriaux sau 
raient faire aussi bien que l'active... Et puis, ça 
réchaufferait. 

Je suis sûr qu'il dit la vérité et son avis est 
partagé par la plupart de ses compagnons. Mais 
ils ne se doutent pas, nos braves, nos chers 
camarades de la territoriale, de la vigueur, de 
la souplesse, de la jeunesse en un mot qu'il 
leur faudrait pour courir jusqu'à la ligne enne- 
mie sous la mitraille et sous les balles et pour 



304 EN CAMPAGNE 

couper, SOUS le feu, les multiples réseaux de fils 
de fer barbelés qui barrent la route. Au con- 
traire, nos chefs ont bien compris que leur 
place était là, dans ces lignes de trancliées 
savamment construites et protégées, où leur 
courage, leur ténacité sauraient se prodiguer en 
cas d'attaque, où ils sauraient mieux que per- 
sonne remplir la consigne qui nous est don- 
née : « Tenir jusqu'à la mort. » Aux jeunes, la 
sublime et périlleuse mission de s'élancer sur 
l'ennemi caché à l'abri de ses trous de loup, de 
ses fougasses et de ses ronces artificielles. Aux 
braves territoriaux, celle plus obscure, mais 
non moins belle, de monter la garde sur notre 
front. 

Je les distingue, au clair de lune, par groupes 
de deux ou trois, silencieux et attentifs. Juchés 
sur la banquette en terre, qui les hausse à 
hauteur du parapet, ils ont les yeux tout grands 
ouverts dans la nuit, face à l'ennemi. Leurs 
fusils chargés sont placés devant eux, entre 
deux mottes de terre durcie. Ils ne se plaignent 
pas, ne parlent pas et souffrent noblement; ils 
comprennent qu'il faut cela. Ah! où sont les 
belles tirades des orateurs de cabaret ou de 
réunion publique? Où sont les serments de 
révolte, les reniements solennels et les blas- 
phèmes prononcés contre la Patrie? Tout cela 
est oublié, effacé. Si l'on questionnait ces 



NUIT DE NOËL 305 

hommes qui sont là grelottant, transis, veillant 
pour le salut du pays, certainement aucun d'eux 
He voudrait avouer qu'il fut un des renégats de 
jadis. Et pourtant, si l'on clierchait parmi les 
plus braves, parmi les plus résignés, parmi les 
meilleurs, on en trouverait des milliers. Fasse 
le ciel que ce miracle produit par la guerre se 
prolonge au delà des jours de lutte, et nous ne 
regretterons pas le sang versé! 

Nous les frôlons. Ils ne se retournent même 
pas, les regards, l'esprit, la volonté tendus vers 
le sombre mystère de cette campagne muette 
qui s'étend devant eux. La nuit, pourtant si 
claire, rend chaque chose plus étrange, déforme 
et agrandit les êtres, fait devant les yeux fati- 
gués bouger les pierres, les meules et les arbres, 
agite des ombres qui n'existent pas et laisse 
entendre maints murmures qui semblent le 
bruissement étouffé d'une troupe marchant 
avec précaution. Ces hommes regardent, im- 
pressionnés malgré tout par le danger d'une 
surprise imprévue toujours possible, par la 
crainte d'une ruée soudaine des Teutons qui 
ont pu se glisser en rampant parmi les herbes 
des champs. Ils ont entassé sur leurs épaules 
des sacs vides, des couvertures, de vieilles 
loques; ils ont entouré leur cou de plusieurs 
épaisseurs de cache-nez; ils ont pris toutes les 
précautions possibles pour remplir leur devoir 

so 



«06 EN CAMPAGNE 

jusqu'au bout. Malgré que nos cœurs soient 
durcis par la vue des incomparables misères de 
cette guerre, nous nous sentons pris de pitié et 
d'admiration. L'un d'eux cependant se retourne 
et nous dit : 

— Eh bien, les voilà qui illuminent mainte- 
nant. 

Je saute sur la banquette en terre. Effective- 
ment, en trois endroits différents, loin de nous, 
des lumières briUent. En regardant attentive- 
ment, je devine le motif de cet éclairage tout à 
fait inusité en arrière des tranchées. Ce sont 
d'immenses sapins amenés là-bas à la faveur de 
la nuit et qui sont illuminés merveilleusement. 
A la jumelle je les distingue parfaitement, je 
distingue même des ombres qui s'agitent en 
dansant tout autour. Des murmures de voix, 
des cris de joie lointains arrivent jusqu'à nous. 
Comme tout cela est bien prévu et agencé! 
Ils ont poussé le raffinement jusqu'à amener 
l'éclairage électrique dans les branches de 
leurs arbres de Noël, afin d'éviter que nos ar- 
tilleurs s'en servent comme d'un facile point 
de mire. En effet, de temps à autre, brusque- 
ment, toutes les lumières du môme sapin 
s'éteignent et ne se rallument que quelques mi- 
nutes après. 

Mais nous avons tressailli malgré nous. Tout 
à coup, sur l'immense plaine, s'élève un chant 



NUIT DE NOËL 307 

grave et mélodieux. Nos souvenirs sont encore 
tout récents de semblables chœurs entendus à 
Bixsclioote dans des moments tragiques. Ce 
sont bien les mêmes voix justes et harmo- 
nieuses qui entonnent un cantique comme ceux 
qu'elles chantaient là-bas, dans le Nord, avant 
de pousser les hourras de l'assaut. Mais ici 
nous ne redoutons rien de semblable. On a 
l'impression que ce n'est pas seulement une 
prière unique qui se psalmodie là, devant notre 
petit secteur de tranchées, mais qu'elle s'étend 
à l'infini sur nos provinces violées, sur notre 
Champag-ne, sur notre Lorraine, sur notre Pi- 
cardie, et qu'elle retentit de la mer du Nord jus- 
qu'au Rhin. 

La tranchée des territoriaux s'est animée 
sans bruit. De leurs petits abris, sans un mot, 
les hommes ont surgi et voilà maintenant toute 
la compagnie juchée sur la banquette. Quel 
silence chez nous, comme chacun semble gêné, 
pour ainsi dire jaloux de ce qui se passe là-bas î 
Et voici que, comme si un ordre était donné, 
sur la ligne des tranchées allemandes, d'autres 
cantiques s'élèvent, semblent se répondre l'un 
à l'autre. Tout près de nous, dans les trancliées 
même, au loin, autour de leurs arbres lumi- 
neux, à droite, à gauche, les chants retentissent, 
adoucis par la distance. Quel ensemble émou- 
vant, presque grandiose, forment ces liymnes 



308 EN CAMPAGNE 

religieuses dont les accents profonds planent 
sur l'immense champ de mort! On a l'intuition 
que tout ceci est réglé dès longtemps pour fêter 
leur Noël religieusement dans le calme et la 
paix. 

En d'autres temps, sans doute, que de lourdes 
plaisanteries auraient été proférées, que d'in- 
vectives lancées à l'adresse des chanteurs! 
Mais tout cela est changé. Je sens chez tous 
ces braves comme un regret de ne pas prendre 
part à une fête semblable. Ne sommes-nous 
pas à la veillée de Noël? N'avons-nous pas, par 
devoir, dû renoncer à l'exquise réunion de fa- 
mille qui, tous les ans, nous rassemble, chez 
nous, autour de la bûche symbolique? Nos 
mères, nos sœurs, nos enfants ne sont-ils pas 
seuls, celte année, à continuer la vieille et 
pieuse coutume? Pourquoi notre grande famille 
d'aujourd'hui ne chante-t elle [)as aussi, grou- 
pée autour des sapins remplis de lumière? Ils 
ne parlent pas, nos territoriaux, mais leur pen- 
sée voltige au-dessus de la tranchée et nos 
regrets à tous se fondent en une commune 
mélancolie. 

Petit à petit, les chants se sont tus et le 
silence absolu retombe sur la campagne. 

J'accompagne G. . . jusqu'à son poste de quart. 
Il doit reprendre son service d'ofhcier de veille, 



NUIT DE A'OEL 309 

de onze heures du soir à deux lieures du matin. 
Le poste est constitué par une sorte de petit 
blockhaus solidement construit et encadré de 
deux casemates où se trouvent des mitrailleuses 
constamment braquées dans la direction des 
tranchées ennemies. Un scddat mitrailleur y est 
toujours de garde et peut appeler à la moindre 
alerte les servants des pièces. Ceux-ci se re- 
posent dans une espèce de souterrain creusé 
tout à côté et, au premier signal, seraient prêts 
à faire feu de leurs terribles engins de destruc- 
lion. Au centre du blockhaus est aménagée une 
guérite matelassée de nomlireux sacs de terre 
où, par une meurtrière, l'officier de quart peut 
surveiller tout le secteur qui nous est affecté. 
A côté, un poste téléphonique lui permet de 
communiquer à toute heure avec le comman- 
dant du secteur, à la verrerie. 

G... a endossé la peau de bique que lui passe 
fraternellement loflicier qu'il remplace. C'est 
un sous-lieutenant de territoriale. Il a l'air com- 
plètement gelé. 

— Tenez, mon cher camarade, dit-il, je vous 
lègue la peau de bique que le commandement 
bienveillant met depuis liier à la disposition de 
l'officier de quart. Je voudrais vous la donner 
toute chaude de ma chaleur, mais je suis moi- 
môme a l'état de glaçon... 

G. . . s'en accommode fort bien . Après lui avoir 



310 EN CAMPAGNE 

souliaité bon courage, je me hâte de reg-agner 
mon gourbi; car, sous mon manteau, le froid 
m'a gagné aussi. Le fidèle Wattrelot a mis tout 
son soin à ce que notre petit poêle conserve son 
ardeur. Profitant de l'exemple que m'a donné, 
ce matin, La G..., je m'installe sur deux chaises, 
les jambes étendues dans la direction du foyer. 
La clialeur me revient petit à petit et, avec elle, 
un peu de mélancolie. Quelle bizarre veillée de 
Noël! Jamais, certes, je n'en avais passé dans 
un semblal)le local. Les murs sont faits d'une 
terre grisâtre et friable, dans laquelle se voit 
encore chaque coup de la pioche qui en a taillé 
les parois. Le mobilier est simple et peu con- 
fortal)lc. Dans le fond se trouve le lit formé de 
quelques brins de paille, que de nombreux dor- 
meurs ont déjà foulés et remués; ils sont main- 
tenus par une planche fichée en terre, qui forme 
le bord de cette modeste couclie. Contre la 
muraille opposée au poêle se trouve la table. 
Cette table, qui doit servir à écrire, à manger, 
peut-être à jouer, cette table, qui, en somme, 
est appelée à remplir, à elle seule, les rôles des 
différentes sortes de tables qui font partie du 
mobilier dans une installation quelconque, est 
constituée, chose bizarre, par une table de nuit. 
Qui l'a apportée et qui a fait ce choix étrange? 
On ne sait. Et, telle qu'elle est, elle remplit 
encore assez bien son office. Nous nous en 



NUIT DE NOËL 3il 

sommes servis pour dîner presque commodé- 
ment et j'ai, sur elle, signé tantôt des rapports 
et des bons. Avec les deux chaises, le poêle, le 
lit et quelques clous servant de portemanteaux, 
elle constitue le mobilier du home où je médite, 
en cette nuit de décembre. La bougie, plantée 
dans une bouteille, vacille à je ne sais quel 
souffle, produisant sur les murailles des ombres 
bizarres. 

C'est l'heure de la solitude et du silence, 
l'heure du recueillement, parfois aussi de la 
tristesse. Ce soir les pensées grises voltigent 
dans le gourbi fumeux, elles m'assaillent en 
tourbillons, obsédant mon esprit sans que je 
puisse les écarter. C'est un de ces instants — 
oh! bien fugitifs ! — où l'on se sent faiblir et où, 
malgré soi, on éprouve une sorte de volupté 
amère à se laisser aller au découragement. Je 
songe que voilà des mois et des mois que je n'ai 
revu aucun des miens et j'évoque le tableau de 
la veillée qu'ils font, eux aussi, à la même 
heure, à l'autre bout de la France. Et les amis 
très chers que j'ai laissés à Paris, à Rouen. Où 
sont-ils en ce moment? Que font-ils? Songent-ils 
à moi? Comme je voudrais jouir de ce pouvoir 
merveilleux qu'ont certains héros des contes 
des Mille et une Nuits et qui me permettrait de 
contempler d'ici le spectacle que doivent offrir 
à cette minute même les êtres aimés restés 



312 EN CAMPAGNE 

là-bas. Réunis au coin du feu, peut-être parlent-ils 
de moi... 

Je songe que cette guerre fut pour nous la 
plus belle des choses tant que nous combattions 
en cavaliers, parcourant les plaines, sondant les 
bois, galopant en avant de nos fantassins, leur 
apportant le renseignement qui dirigeait leurs 
coups ou les préservait de ceux de l'ennemi, 
cherchant à joindre les cavaliers prussiens qui, 
cperdument, fuyaient devant nous. Mais cette 
guerre de tranchées! Cette guerre où l'on reste 
des jours et des jours sur une même position, 
où le terrain se gagne mètre par mètre, où la 
ruse lutte contre la ruse, où chacun s'accroche 
au sol conquis, le creuse, s'y enterre et y meurt 
plutôt que de le céder! Quelle guerre pour des 
cavaliers! Nous nous y donnons de tout notre 
cœur et partout les chefs qui nous ont eus sous 
leurs ordres n'ont fait que nous adresser des 
éloges. Mais par moments nous nous sentons 
bien las et quand viennent l'inaction et la soli- 
tude, notre imagination travaille. Nous repre- 
nons })ar la pensée les belles galopades du 
régiment à travers champs, nous entendons le 
cliquetis des sabres et des gourmettes, nous 
revoyons l'éclair des lames, l'alignement bi- 
garré des chevaux, nous nous remémorons les 
silhouettes connues de nos chefs sur leurs 
chevaux de bataille. Aujourd'liui, mon esprit 



NUIT DE NOËL 313 

s'ag-ite plus que jamais, il s'échappe, il bondit, 
refait les étapes inoubliables de cette guerre, 
Charleroi, Guise, la Marne, la défense du pont 
de Jaulgonne, Montmirail, Reims... la Bel- 
gique, Bixschoote, et il retombe dans ce gourbi 
presque obscur où la flamme de la bougie con- 
tinue de dessiner sur le mur des ombres inquié- 
tantes. 

Tout à coup, un souffle froid envahit mon 
réduit. La porte s'est ouverte brusquement. En 
haut des marclies, un homme penclié sur le 
fond du boyau m'appelle à demi-voix : 

— Mon lieutenant, venez voir... Il se passe 
quelque chose... 

D'un bond, je saute hors de mon abri et je 
grimpe sur le marchepied de terre. 

— Écoutez, mon lieutenant. 

Il est dit que cette nuit m'aura causé tous les 
étonnements et celui-ci dépasse ce que je pou- 
vais supposer. Je voudrais pouvoir faire parta- 
ger l'extraordinaire impression que je ressens, 
mais il faut avoir été là, cette nuit, pour être 
capable de la ressentir. Sur cette vaste plaine 
muette où maintenant tout seml)le endormi, où 
nul autre bruit ne se fait entendre, voilà (ju'au 
loin retentit une voix dont les accents, malgré 
l'éloignement, viennent vibrer jusqu'à nous. 
Quel incom[)arable moment! Ce chant qui 
s'étend sur l'infini de la nuit nous fait battre le 



314 EN CAMPAGNE 

cœur et nous émeut plus que ne le ferait un 
concert le mieux réglé et donné par les plus 
fameux artistes. 

Et c'est encore un cantique inconnu qui, vers 
la gauche, nous vient des tranchées allemandes 
les plus éloignées. Le chanteur doit être debout 
dans les champs au bord de la ligne; il doit 
marcher, venir vers nous, longer lentement 
toutes les positions ennemies, car sa voLx insen- 
siblement se rapproche et devient plus sonore. 
De temps en temps elle s'arrête et alors des cen- 
taines d'autres voix répondent en chœur quel- 
ques phrases qui forment comme le refrain de 
cet hymne. Puis le soliste reprend son chant 
et s^approche de nous davantage. D'où vient-il 
ainsi? De fort loin sans doute, car nos chas- 
seurs l'entendaient déjà depuis quelque temps 
quand ils se sont décidés à m'appeler. Quel est 
donc cet homme qui doit avoir pour mission 
de parcourir en priant le front des troupes 
et que chaque compagnie allemande semble 
attendre pour prier avec lui? Quelque pas- 
teur, sans doute, qui vient rappeler aux com- 
battants la sainteté de cette nuit et la gravité de 
l'heure. 

Maintenant la voix part des tranchées qui 
nous font tout à fait face. Malgré la clarté de la 
nuit, nous ne pouvons distinguer le chanteur, 
car les deux lignes sont ici distantes d'au moins 



NUIT DE NOËL 315 

quatre cents mètres. Mais il ne se cache certai- 
nement pas, car jamais sa voLx grave n'arrive- 
r6iit jusqu'à nous aussi vibrante, aussi distincte, 
s'il chantait au fond de leurs tranchées. Elle se 
tait de nouveau. Et alors nos adversaires di- 
rects, les soldats qui occupent les ouvTages en 
face des nôtres, ces hommes que nous avons 
pour mission de massacrer dès qu'ils paraissent 
et qui ont l'ordre de nous fusiller dès que nous 
nous montrons, ces hommes reprennent tran- 
quillement le refrain du cantique aux paroles 
mystérieuses et douces. Ils ont dû, eux aussi, 
se glisser sur le bord du boyau et entonner leur 
hymne face à nous, car leurs accents nous arri- 
vent clairs et distincts. 

Je regarde de notre côté. Tous les hommes 
aussi sont réveillés et debout. Tous sont 
grimpés sur le marchepied de terre, plusieurs 
même sont sortis de la tranchée et se trouvent 
dans le champ, l'oreille tendue vers ce concert 
imprévu. Nul ne s'en fâche et nul ne raille. Il y 
aurait plutôt une impression de regret dans l'at- 
titude et les visages de ceux qui sont proches de 
moi. Et pourtant il serait si simple de mettre un 
terme à cette scène : une simple salve tirée par 
le peloton qui est ici et tout se tairait, tout 
retomberait dans le calme des autres nuits. Mais 
personne n'y songe. Il n'est pas un de nos chas- 
seurs qui ne considérerait comme un sacrilège 



316 EN CAMPAGNE 

de faire feu sur ces soldats qui prient. Nous 
sentons bien qu'il est des heures où l'on peut 
oublier qu'on est là pour tuer. Cela n'empê- 
chera pas de faire son devoir l'instant d'après. 

La voix s'éloigne; elle gagne tout douce- 
ment — majestueusement, si l'on peut dire — 
les tranchées qui sont situées au lieudit les 
« Cavaliers de C... » et où nos deux lignes se 
rapprochent au point de notre plus distantes 
que d'une cinquantaine de mètres. Combien 
ce spectacle doit être plus émouvant de là- 
bas! Je voudrais que mon poste y fût, je 
voudrais assister à cette scène, entendre les 
paroles, distinguer la silhouette du pasteur 
longeant les créneaux faits pour cracher la 
mort et bénissant ceux qui demain ne seront 
peut-être plus. 

Pan! Un coup de feu a retenti... 

Oh ! la balle stupide qui vient de fendre l'air 
et a peut-être touché son but! Instantanément 
tout s"est tu. Pas un cri, pas une imprécation, 
pas une plainte. Quelqu'un là-bas a cru faire 
œuvre utile en tirant sur cet homme. Quel 
dommage! Nous ne gagnerons rien à les avoir 
empêchés de fêter Noël à leur façon et il eût 
été plus noble de réserver nos coups pour d'au- 
tres iiécatombes. Je sais bien que les Barbares, 
à notre place, n'auraient peut-être point hésité 
et qu'assez de nos prêtres sont tombés sous 



NUIT DE NOËL 317 

leurs coups pour qu'ils ne puissent rien nous 
reprocher. Il en est qui diront que notre haine 
doit s'étendre indistinctement à tout ce qui est 
allemand, que nous devons nous acharner sur 
tout ce qui porte ce nom, ne rien épargner de 
la race exécrée qui est cause aujourd'liui de 
tant de larmes, de tant de sang, de tant de 
deuils. C'est ég-al!... Cette fois, je crois qu'il 
aurait mieux valu ne pas tirer... 

7 heures du matin. — Un coup de feu tiré non 
loin de nous, vers la gauche, me fait sortir de 
mon ahri. Cela semhle extraordinaire après le 
calme complet de cette nuit. Le soleil est mer- 
veilleux. Il inonde déjà la plaine déserte, les 
champs, les hauteurs de S. . . et le village mutilé. 
Au loin, vers l'est, les tours de la cathédrale 
de R... se profilent fièrement sur le ciel doré. 
J'aperçois tous mes chasseurs qui, montés sur 
les banquettes de terre, regardent avec intérêt 
un spectacle qui doit se dérouler en avant des 
tranchées occupées à notre gauche par les terri- 
toriaux. 

Je monte à côté de l'un d'eux et il m'explique 
ce qui se passe. 

— Mon lieutenant, ce sont des fantassins qui 
viennent de tuer un lièvre qui courait entre les 
deux lignes et ils vont le chercher... 

En effet, j'apergois ce spectacle peu banal : 



318 EN CAMPAGNE 

deux liommes qui sortent en plein jour de leur 
tranchée et s'avancent à pas hésitants dans la 
direction des tranchées ennemies. Derrière eux, 
cent tètes curieuses se dressent au-dessus des 
créneaux aménagés entre les sacs de terre. 
Quelques soldats même, émergeant du hoyau, 
se sont assis sur le talus de terre grise. Voilà 
certes une scène à laquelle je ne m'attendais 
guère. Que fait donc le capitaine de la compa- 
gnie occupant cette tranchée? 

Mais mon étonnement devient de la stupéfac- 
tion en apercevant les tranchées ennemies qui 
se couronnent de centaines de silhouettes. Vive- 
ment j'envoie G... et un sous-officier porter 
l'ordre suivant à tous nos chasseurs : 

— Que personne ne se montre... Chacun à 
son poste de combat... Les carabines chargées 
dans les créneaux. 

Les Allemands qui nous font face se méfient 
en voyant que notre ligne reste silencieuse et 
que personne ne paraît. Eux aussi doivent 
rester aux aguets derrière leurs meurtrières. 
Mais sur tout le reste de leur front le nombre 
des hommes émergeant des tranchées se multi- 
plie. Ils sont sans armes et font des gestes 
joyeux et amicaux. L'inquiétude me saisit. Com- 
ment va se terminer cette comédie imprévue? 
Dois-jc commander le feu sur ces liommcs qui 
ne sont pas tout à fait en face de moi et dont 



NUIT DE NOËL 319 

lee adversaires directs semblent plutôt portés à 
faire la trêve de Noël? 

Nos deux fantassins sont arrivés à l'endroit 
où était tombé leur lièvre, à peu près à mi- 
distance entre les lignes françaises et alle- 
mandes L'un d'eux se baisse et se redresse 
brandissant fièrement sa victime dans la direc- 
tion de l'ennemi . Aussitôt, de ce côté , les applau- 
dissements éclatent. On crie : « Kamaratesl 
Kamarates! » 

Cela se gâte tout à fait. Je vois deux Prussiens 
sans armes qui se détachent de leur tranchée et 
s'avancent les mains levées vers les deux Fran- 
çais. Je consulte G... Faut-il tirer? J'avoue qu'il 
m'est assez désagréable de commander le feu 
sur ces hommes désarmés. D'autre part, pou- 
vons-nous tolérer le moindre rapprochement 
entre les liommes de la nation barbare qui 
foulent encore notre sol et nos braves frères 
d'armes qui chaque jour versent leur sang pour 
le reconquérir? 

Heureusement, l'officier qui commande l'artil- 
lerie de Saint-Thierry et ([ui a dû suivre toute 
cette scène avec sa jumelle m'évite de prendre 
une résolution qui me serait pénible. 

Pan! Pan! Pan! Pan! 

Quatre obus passent en sifflant sur nos tètes 
et viennent éclater avec une précision admiralde 
à deux cents mètres au-dessus des tranchées 



320 EN CAMPAGNE 

allemandes. Il semble avoir déposé là, délicate- 
ment, avec la main, les quatre petits flocons 
blancs qui, à la même distance les uns des 
autres et sur la même ligne droite, paraissent 
jalonner dans le ciel la frontière qu'il veut 
interdire à l'ennemi de francbir sur la terre. Les 
Allemands ont bien compris ce gracieux aver- 
tissement. Avec des cris de rage et de protesta- 
tion, ils regagnent en courant leurs abris et nos 
Français en font autant. 

Et, comme pour montrer la bonté voulue de 
ce qu'il vient de faire, à peine les derniers 
casques à pointe ont-ils disparu derrière les 
parapets que de nouveau les mômes sifflements 
se font entendre et pan ! pan ! pan ! pan I quatre 
obus viennent brutalement s'abattre en plein sur 
la ligne blancbâtre que fait dans la plaine verte 
la marne remuée de leurs trancbées. On voit 
au milieu de la fumée la terre et les débris de 
toute sorte voler. Nos chasseurs crient : bravo 1 
Chacun sent (jue la meilleure solution a été 
prise et se réjouit que se termine ainsi la fugi- 
tive trêve de Noël. 

Maintenant, ne songeons plus qu'à nous 
réjouir du grand jour en compagnie de nos 
braves cavaliers. Dans la nuit sont arrivées, 
bien arrimées dans de coquets paniers, les bou- 
teilles de Champagne que le commandant B... a 
décidé d'ofl"rir à ses Iiommes. Tout à l'iieure, 



NUIT DE NOËL 321 

quand la soupe sera là, nous allons, en guise de 
joyeux Noël, faire partir les bouchons dans la 
direction des tranchées allemandes. 

Et nos jeunes camarades se réjouissent déjà 
de cette salve pacifique, qui sera certainement 
entendue là-bas. 



FIN 



21 



TABLE DES MATIERES 



Pages. 

Avant-propos i 

I. — Comment j'ai rejointje front 1 

II. — Le fantassin boiteux 49 

m. — La première charge 63 

IV. — La reconnaissance de Courgivault 79 

V. — L'affaire de Jaulgonne 101 

VI. — Messe basse et salut solennel 143 

VII. — Une visite à Reims 165 

VIII. — Nuit tragique dans les tranchées 195 

IX. — Sœur Gabrielle 237 

X. — Première reconnaissance aérienne 265 

XI. — Nuit de Noël 281 

Table des matières 323 



PAniS. — TVP. PLO.N-NOURIUT ET C", 8, nUE GARANCIÈBE. — 22149. 









\ .c 











.^m.k 



V i^- 



J^ 






/' 



V 



^" 













'/^^;K 















l'y 




;^-^^^^r4f- 



V 


















'.;■) 



n 

ci 










^l'c-^ 



University of Toronto 
Library 



DO NOT 

REMOVE 

THE 

GARD 

FROM 

THIS 

POCKET 



Acme Library Card Pocket 

Uiider Pat. "Réf. Index File" 

Made by LIBRARY BUREAU 








7^ 






:i,^;!^^^-.^ 









V, 



V A 



^^^ , 



MP 




■ j T^.J^Mfc 


Hhé^^^k'J 


r. '^^«rtM 




tù"^ 


bT^^S^^^^b 




m'éi 


5fV^ 




^■■fl 


i^^i 






l?^.s». 



■^^JV'